Vendredi 4 juillet 2008 9:17 HAE
![]() Bande dessinée ![]() Genèse d'une oeuvreDanielle Laurin est chroniqueuse à l'émission On fait tous du show business, diffusée le dimanche à 15h à la télévision de Radio-Canada. Une critique de Danielle Laurin C'est un document exceptionnel. Signé par un artiste exceptionnel: Art Spiegelman. L'auteur du Maus, Prix Pulitzer 1992. Maus: roman graphique en deux tomes, qui a fait le tour du monde. Où le bédéiste relatait l'histoire de sa famille pendant l'holocauste. « Le propos de l'art est de faire sentir les choses telles qu'elles sont perçues et non pas reconnues », écrit Art Spiegelman dans Breakdowns - Portrait de l'artiste en jeune %@S*! (Casterman). Un ouvrage qui permet de sentir les choses telles que les a vécues l'artiste new-yorkais avant d'être reconnu. Autobiographie La première partie de l'album consiste en une autobiographie dessinée, réalisée au cours des deux dernières années. C'est une plongée dans l'enfance, une remontée à la source.
On y voit le petit garçon dans ses années de formation, de découverte. On le voit plongé dans les comics, puis s'extasier devant le magazine underground Mad, qui marquera pour lui un tournant, influencera directement ses premières bédés. On le voit avec ses parents, bien sûr. Ces juifs polonais qui avaient connu la déportation. Cette mère aimante, complice. Qui finira par se suicider. Ce père bourru, avec qui son fils a toujours eu des rapports difficiles. On y lit ceci: « J'aurais tant aimé avoir plus de souvenirs chaleureux de mon père. Ce n'est pas comme s'il me battait tout le temps, juste de temps en temps... On appelait ça élever des enfants à l'époque. Je tremblais quand il prenait sa ceinture jusqu'au jour où, à 14 ans - par défi - j'ai pris la mienne; c'était terminé. » Il se souvient aussi qu'un jour, alors qu'il était encore petit, son père lui a montré comment préparer une valise. Il lui a dit: « Dans le petit espace que tu as, tu dois mettre tout ce que tu peux. » Art Spiegelman commente aujourd'hui: « Le meilleur conseil qu'on m'ait jamais donné pour faire des BD. » C'est son père, finalement, faisant le récit de sa vie pendant la guerre, qui lui inspirera Maus. Mais comment l'illustrer? Quand, en 1971, une BD underground, Funny animals, lui passe une commande, l'idée d'une souris prise au piège lui vient en tête. Puis « la notion d'Hitler, Juifs = vermine », fait son chemin. Portfolio
La deuxième partie de l'album nous offre d'ailleurs les trois pages qui ont servi de base à l'histoire de Maus. On y retrouve aussi plusieurs bédés réalisées par l'artiste dans les années 1970 pour des publications alternatives. Véritable album dans l'album, cette anthologie était parue en 1978, sous le titre Breakdowns. Épuisée, jamais rééditée et inédite en français à ce jour, elle est présentée comme un fac-similé de l'ouvrage original. L'ensemble, totalement hétéroclite, montre toutes les possibilités de l'artiste, tous les styles qu'il a pratiqués. Tantôt influencé par l'impressionnisme, tantôt par Picasso. Tombant carrément par bouts dans le hard. Et pratiquant avec application le psychédélisme. Certaines pages sont hyper troublantes. Celles, en noir et blanc, consacrées au suicide de la mère, surtout. Où l'on assiste à l'effondrement du père. « J'étais censé le réconforter, lui! », indique Art Spiegelman. Dans la dernière partie de l'ouvrage, l'auteur revient sur les années qui ont précédé la publication de Breakdowns. Années de dépression, de drogue, mais aussi de rencontres importantes, qui l'aideront à se définir, s'affirmer comme artiste. Bref, on assiste en accéléré au pourquoi du comment il est passé d'une « BD underground qui restait dominée par le sexe, la came et la transgression, à l'attrait pour le grand art ». Lui qui à 30 ans « avait l'arrogance de croire que son livre occuperait une place centrale dans l'histoire du Modernisme », allait déchanter. Par contre, confie-t-il aujourd'hui, à l'âge de 60 ans, « c'est le retentissant manque d'écho à Breakdowns qui m'avait mené directement à faire le Maus de 300 pages. » Fascinant! À lire aussi 25 juin 2008 Pur plaisir encore19 juin 2008 La levée d'un tabou11 juin 2008 Tout est fiction, selon Nancy Huston5 juin 2008 La chambre aux échos: délire d'identité29 mai 2008 Marc Lévy renoue avec la magie26 mai 2008 L'Irak vu de l'intérieur16 mai 2008 Genèse d'une oeuvre7 mai 2008 Polar à l'indienne6 mai 2008 Mort de Susan Sontag, vue par son fils22 avril 2008 Gavalda: chronique d'un best-seller annoncé |