Samedi 22 novembre 2008 10:43 HNE

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Élégie pour un Américain

Faire parler les fantômes

Danielle Laurin est chroniqueuse à l'émission On fait tous du show business, diffusée le dimanche à 15h à la télévision de Radio-Canada.

cote du film : 4.5

Une critique de Danielle Laurin

C'est un livre admirable, exceptionnel. Extrêmement touchant, extrêmement intelligent. Qui nous envoûte, nous habite longtemps. C'est le quatrième roman de Siri Hustvedt.

Siri Husdvedt en avril 2008, lors d'une lecture à Zurich

Photo: La Presse Canadienne /AP Photo/Keystone/Eddy Risch

Siri Husdvedt en avril 2008, à l'occasion d'une lecture à Zurich

Dédiée à sa fille, Sophie Hustvedt Auster, aussi la fille de Paul Auster, cette Élégie pour un Américain (Éd. Actes Sud/Leméac) s'inspire en grande partie des mémoires du père de la romancière. Un immigré d'origine norvégienne, mort en 2003.

Roman de la transmission, du legs entre les générations, l'ouvrage explore aussi le thème du secret, si cher à l'auteure de Tout ce que j'aimais. Connaît-on vraiment les gens qui nous entourent, nos parents, nos enfants, notre conjoint? Se connaît-on soi-même, pour commencer?

Le livre s'ouvre sur la mort du père. Ou plutôt, quatre jours après ses funérailles. Quand son fils et sa fille découvrent dans son bureau une lettre mystérieuse qui lui est adressée, signée par une certaine Lisa. Qui est cette personne dont ils n'ont jamais entendu parler? Qu'est-ce que leur père leur a caché de son passé?

L'enquête commence. Le frère psychiatre et la soeur philosophe fouillent les mémoires du défunt à la recherche d'indices, de révélations. Mais tandis qu'ils poursuivent leurs fouilles, c'est sur eux-mêmes qu'ils en viennent à s'interroger.

Qui sont-ils vraiment, à quoi tient leur identité? Que cachent-ils aux autres, qu'est-ce que les autres leur cachent? Que se cachent-ils à eux-mêmes?

Faire parler les fantômes

Tout le monde a quelque chose à cacher, au fond. Tout le monde vit avec ses fantômes. « Je crois que nous avons tous des fantômes en nous et que c'est mieux s'ils parlent que s'ils restent muets », indique le frère psy, qui prend en charge la narration de l'histoire.

Lui-même passe son temps à tenter de faire parler les fantômes de ses patients. Pour explorer les traumatismes passés qui les empêchent de vivre en harmonie aujourd'hui.

Les traumatismes personnels (comme la perte, le deuil...) et les traumatismes collectifs (comme l'effondrement des tours à New York le 11 septembre 2001, la guerre en Irak...) s'entremêlent ici. Autant les personnages se sentent impuissants devant leur propre vie qui vole en éclats, autant ils sentent que collectivement la situation peut virer au cauchemar.

Le climat Hustvedt

Siri Hustvedt, Elégie pour un Américain

Siri Hustvedt donne à son récit une densité extraordinaire. On est dans un roman ample, qui embrasse à la fois l'intime et le social, qui émeut tout en faisant réfléchir. On est dans la complexité humaine, qui nous dépasse, nous fascine, nous intrigue.

On est dans la perplexité, devant le monde tel qu'il est, tel qu'il a été. Et tel qu'on souhaiterait qu'il soit. Ainsi: « Nous ne faisons pas l'expérience du monde. Nous faisons l'expérience de ce que nous attendons du monde. »

On est dans l'étrangeté face aux autres, face à soi-même. On est dans le mystère. Dans le malaise, le mal-être. Et pourtant. Pourtant, on aime, on vibre, on vit. On s'entraide, on se console, on se fait du bien.

Il y a tout ça dans Élégie pour un Américain. Où une simple histoire familiale se transforme en grande aventure humaine. Mais il y a surtout un climat qui traverse de bout en bout le roman. Un climat particulier dont seule Siri Husdvedt connaît le secret.

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