Samedi 22 novembre 2008 9:21 HNE

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Sur la plage de Chesil

Implacable et cruel Ian McEwan

Danielle Laurin est chroniqueuse à l'émission On fait tous du show business, diffusée le dimanche à 15h à la télévision de Radio-Canada.

cote du film : 4.5

Une critique de Danielle Laurin

Ian McEwan, Sur la plage de Chesil

« Ils étaient jeunes, instruits, tous les deux vierges avant leur nuit de noces, et ils vivaient en des temps où parler de ses problèmes sexuels était manifestement impossible. » C'est la première phrase de ce roman admirable, signé Ian McEwan.

Nous sommes dans les années 1960, en Angleterre. Florence et Edward viennent de se dire oui, pour la vie, devant Dieu et les hommes. Les voici en tête-à-tête, dans une auberge au bord de la Manche.

Craintes et angoisses

Tout de suite on sent le malaise. Les non-dits. Tout de suite on est dans leur tête, à chacun. Tandis qu'ils font semblant d'apprécier le rôti racorni qu'on leur a servi avec cérémonie.

Ils sont coincés, chacun de leur côté. Prisonniers de leurs craintes, de leurs angoisses respectives. Lui s'inquiète à l'idée de ne pas être à la hauteur, de ne pas s'y prendre de la bonne façon le moment venu.

Surtout, nous dit McEwan: « Il redoutait tout particulièrement la précipitation, ce qu'il avait entendu décrire comme le risque d'"arriver trop tôt". »

Quant à la nouvelle épouse, elle est tout simplement terrorisée: « Contrairement à Edward, qui n'éprouvait rien d'autre que le trac de tout jeune marié avant sa nuit de noces, elle était habitée par une terreur viscérale, par un dégoût incoercible, aussi palpable que le mal de mer. »

Fiasco en vue

Tout de suite on sent que ça va mal tourner. Que cette nuit de noces sera un fiasco. Mais le romancier, habile, malicieux, retarde le moment d'en arriver au moment fatidique, au point de non-retour. Quand tout va basculer. Quand il sera trop tard pour se rattraper.

Il fouille leur passé, à chacun. Leur enfance, si différente. Elle, de classe aisée, mère philosophe et père qui a réussi dans les affaires. Lui, qui l'a eu à la dure, auprès d'une mère folle, d'un père volontaire mais dépassé par les événements.

Par petites touches, on pénètre dans l'intimité de chacun. Ce qu'ils ont vécu chacun de leur côté avant de se rencontrer lors d'une manif contre la bombe atomique. Les moments qu'ils ont partagés ensemble depuis.

Les années 60

Booker Prize 2007, avec Sur la plage de Chesil

Photo: La Presse Canadienne /AP Photo/Alastair Grant

Ian McEwan était en nomination pour le Mann Booker Prize 2007, avec Sur la plage de Chesil

Tout cela situé dans le contexte politique et social de l'époque des sixties, en Angleterre: « C'était encore l'époque - elle se terminerait vers la fin de cette illustre décennie - où le fait d'être jeune représentait un handicap social, une preuve d'insignifiance, une maladie vaguement honteuse dont le mariage était le premier remède. »

C'est un roman tragique, et magnifique. En 150 pages à peine, on fait le tour de tout ce qui concourt à séparer deux êtres qui pourtant s'aiment. Et auraient pu être heureux, ensemble, malgré tout.

En entrevue récemment, Ian McEwan confiait: « J'ai toujours été intéressé par la manière dont les gens peuvent détruire la possibilité du bonheur ».

La fin de Sur la plage de Chesil (Éd. Gallimard) glace le sang. Deux vies foutues en l'air à cause d'un malentendu, finalement. D'un geste qu'on n'a pas fait. Par orgueil. Parce qu'on était sûr de son bon droit.

L'auteur d'Expiation, surnommé par ses compatriotes « Ian Macabre », se montre comme jamais implacable, cruel. Et génial.

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