Samedi 22 novembre 2008 11:11 HNE

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JMG Le Clézio

Le roman du Nobel

Danielle Laurin est chroniqueuse à l'émission On fait tous du show business, diffusée le dimanche à 15h à la télévision de Radio-Canada.

cote du film : 4

Une critique de Danielle Laurin

Heureux hasard! Au moment où Jean-Marie Gustave Le Clézio reçoit le prix Nobel de littérature, un nouveau roman de l'écrivain français débarque en librairie: Ritournelle de la faim (Gallimard). Un petit bijou de style, de sensibilité et d'humanisme.

« J'ai écrit cette histoire en mémoire d'une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans. » C'est la dernière phrase du livre. Un livre où l'auteur rend hommage à sa mère. Offrant ainsi un magnifique portrait de femme, campé dans l'histoire.

JMG Le Clézio

Photo: AFP/Jessica Gow

JMG Le Clézio

Il commence par parler de lui, brièvement. « Je connais la faim, je l'ai ressentie », écrit-il. Puis: « Enfant, à la fin de la guerre, je suis avec ceux qui courent sur la route à côté des camions des Américains, je tends mes mains pour attraper les barrettes de chewing-gum, le chocolat, les paquets de pain que les soldats lancent à la volée. »

Dans cette courte introduction, Le Clézio, né à Nice en 1940 dans une famille enracinée à l'île Maurice, passe en revue ses années d'enfance, ses années de guerre, où il a manqué de tout. « Cette faim est en moi, note-t-il. Je ne peux pas l'oublier. »

La guerre dans les yeux d'Ethel

On comprend que c'est cette faim, liée à son enfance, à la guerre, qui l'amène en quelque sorte à parler d'elle, sa mère. Sous les traits d'Ethel. Qui nous fera voir la guerre par ses yeux à elle.

Elle a dix ans au début du roman. Nous sommes dans les années 1930, tout va bien. Petite vie bourgeoise à Paris. Une famille prospère... qui a des racines à l'île Maurice. Et, un grand-oncle excentrique, qui adore la petite, l'a prise sous son aile.

Ethel a 14 ans quand meurt le vieil homme et quand les choses commencent à mal tourner. Première trahison: l'héritage qu'il lui a laissé sera sacrifié par le paternel dépensier, insouciant, crédule, incompétent.

Tout cela en pleine crise financière. Et bientôt, en pleine guerre. Ethel, son père et sa mère finiront par tout perdre, même l'appartement parisien où ils vivent. Ils seront contraints de fuir vers Nice, puis à la campagne, sans le sou. La faim au ventre.

Histoire, la grande et la petite

Tout cela, Le Clézio nous le raconte en faisant entrer la grande histoire dans la petite. Et vice-versa. On sent tout, on voit tout. La faim, la misère, l'errance, les réfugiés sur les routes, les épluchures de légumes pourris comme pitance. Les collabos qui s'enrichissent, aussi. Qui trahissent. Et les Juifs, entassés par milliers dans les trains, qui ne reviendront plus.

On suit Ethel, on est avec elle. Ethel qui fait le deuil de son enfance, de l'insouciance. Le deuil de l'amitié, aussi. L'amitié avec une jeune fille russe connue à l'adolescence, qu'elle idolâtrait, qui elle aussi la trahit.

Chère Ethel, qui a soif de justice, de liberté. Qui a faim de tout. Qui rêve d'une autre vie, ailleurs, au Canada, avec son fiancé soldat. Et qui, une fois la guerre terminée, se rend à l'évidence: « Il fallait quitter l'enfance, devenir adulte. Commencer à vivre. Tout cela, pourquoi? Pour ne plus faire semblant, alors. Pour être quelqu'un, devenir quelqu'un. Pour s'endurcir, pour oublier. »

Un écrivain « de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle ». C'est ainsi que le jury suédois a qualifié le lauréat du Nobel de littérature 2008. Tout en le décrivant comme un « explorateur d'une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ».

C'est frappant, dans Ritournelle de la faim, à quel point Le Clézio trouve les mots simples, vrais, pour exprimer l'envers du décor, quand tout bascule, quand on n'est plus rien pour le reste de l'humanité. Et qu'on se bat pour exister, « pour être quelqu'un, devenir quelqu'un. Pour s'endurcir, pour oublier ».

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