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International | En profondeur

Mise à jour le jeudi 19 juin 2008 à 11 h 45

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Le cyberjournalisme dans la mire des autorités

Depuis mars 2008, le journal officiel Granma consacre deux pages de son édition du vendredi à une tribune d'opposition. Des lecteurs, parfois anonymes et d'autres qui signent parfois leurs textes, peuvent ainsi exprimer leurs opinions, souvent contraires à celles des institutions gouvernementales. Cette nouvelle pratique, publiée dans les pages de l'édition papier du journal, n'est pas encore disponible dans son édition en ligne.

S'agit-il vraiment d'une ouverture? Ou n'est-ce qu'un écran de fumée visant à faire oublier le sort de journalistes incarcérés pour leurs opinions?

Défense de flirter avec l'ennemi

Car dans la logique de la révolution cubaine, la faute ne vient pas du simple fait d'émettre une opinion discordante. Les autorités se montreront impitoyables si cette opinion provient de quelqu'un qui est soutenu par « l'ennemi », en l'occurrence les États-Unis.

Cubanet

Photo: cubanet.org

Cubanet

C'est ainsi que deux correspondants du site Cubanet, basé à Miami, ont été condamnés à des peines d'emprisonnement. En novembre 2005, Alberto Gil Triay Casales était condamné à sept ans de prison pour « propagande subversive », tandis qu'en avril 2007, Oscar Sánchez Madan recevait une peine de quatre ans à purger derrière les barreaux pour « dangerosité sociale pré-délictueuse ».

S'ils ne sont pas emprisonnés, les cyberjournalistes peuvent être victimes d'intimidation, comme des interpellations et des détentions arbitraires de courte durée. Ils ne sont pas, non plus, à l'abri des menaces qui pèsent sur les internautes. En vertu du Code pénal, tout citoyen risque la prison, même s'il n'a commis aucun délit, s'il représente une menace pour la société.

Odelín Alfonso et Roberto Santana Rodríguez, deux autres collaborateurs de Cubanet, ont été forcés, en 2006, de passer des journées dans les bureaux de la Police nationale révolutionnaire afin d'y être interrogés.

Le professeur John M. Kirk, spécialiste de Cuba à l'Université Dalhousie, souligne en entrevue à Radio-Canada que, si le régime cubain est montré du doigt, la législation des États-Unis est tout aussi sévère à l'endroit des Américains qui entretiennent des liens avec Cuba.

Le site Cubanet invite les internautes à envoyer des photos qui montrent des scènes de répression.

Photo: http://www.cubanet.org

Le site Cubanet invite les internautes à envoyer des photos qui montrent des scènes de répression.

En effet, si aux États-Unis le droit à la liberté d'expression est garanti par le premier amendement de la Constitution, il existe des restrictions et des sanctions pour les citoyens (dont les journalistes) qui reçoivent des fonds de pays considérés comme « ennemis », comme c'est le cas de Cuba.

Le paragraphe 953 du Code pénal américain, connu sous le nom de loi Logan, stipule que « tout citoyen des États-Unis, quel qu'il soit, qui, sans autorisation des États-Unis, entreprend ou maintient, directement ou indirectement, une correspondance ou une relation avec un gouvernement étranger ou tout fonctionnaire ou agent de celui-ci dans l'intention d'influencer les mesures ou la conduite d'un gouvernement étranger ou de tout fonctionnaire ou agent de celui-ci, par rapport à un conflit ou une controverse avec les États-Unis », s'expose à une peine pouvant aller jusqu'à trois ans de prison. Des lois similaires existent en Belgique, en Espagne, en France, en Italie, en Suède et en Suisse, entre autres.

Le tout fait dire à M. Kirk que, prises au pied de la lettre, les lois cubaines qui punissent les individus qui ont des liens avec l'étranger dans le but d'influencer l'opinion publique ne sont pas exceptionnelles.

Un journalisme vraiment indépendant?

Les activités d'un certain nombre de journalistes qui se présentent « indépendants », comme ceux de l'Agencia de Prensa Libre Oriental (APLO), contactés dans le cadre de cette enquête, sont tolérées par le gouvernement cubain.

Agencia de Prensa Libre Oriental

Photo: Agencia de Prensa Libre Oriental

Agencia de Prensa Libre Oriental

Le terme « indépendant » est cependant à prendre avec précaution. Car, comme nous l'avons mentionné plus tôt, on retrouve très peu de nuances dans l'opinion véhiculée par le régime et dans celle qu'expriment les exilés de Miami. Soulignons que, parmi les sources régulièrement citées par APLO, on retrouve Radio Marti, station basée à Miami et qui se veut en grande partie la voix de la dissidence.

Le site web d'APLO rapporte généralement des événements locaux, comme des faits divers. Or, les problèmes de connectivité à Cuba font en sorte que les nouvelles peuvent être mises en ligne avec plusieurs jours de retard sur la version papier du journal. Pour alimenter le site, les journalistes doivent envoyer leurs articles par courriel à des collègues aux États-Unis.

Le journaliste d'APLO Juan Carlos Hernandez-Hernandez, joint par Diego Creimer, raconte la peur ressentie par lui et ses collègues lorsque vient le temps d'exprimer ouvertement des idées et des opinions contraires à celles du gouvernement. Le site web d'APLO contient malgré tout un nombre élevé de plaintes sur des allégations de mauvais traitements de détenus et sur les limitations à la liberté de la presse.

Si la page d'APLO est facilement accessible à partir du Canada, Juan Carlos Hernandez-Hernandez ne précise pas si elle est accessible à partir de Cuba.

Manque de financement

Notons enfin que le système socialiste de Cuba rend difficile l'émergence de médias alternatifs, même sur Internet. Dans la plupart des pays occidentaux, ces médias sont financés par la publicité, par l'aide d'organismes publics ou privés, par des subventions, par le produit des ventes et des abonnements ou par des dons.

À Cuba, la quasi-totalité de ces sources de financement sont inexistantes. Le journalisme indépendant, par conséquent, aurait de grandes difficultés à se développer comme une activité lucrative, ou de subsistance, sans le concours de l'État.

Le vent de changement qui souffle doucement sur l'île verra peut-être de nouvelles voix émerger, notamment sur la toile. Seul le temps nous le dira. Mais en attendant, le silence de Cuba semble parfois plus éloquent que les déclamations de ses partisans et de ses détracteurs.

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