Version Real audio  de l'entretien avec Albert JacquardEntretien avec Albert Jacquard
Première partie

Jacques Languirand & Albert Jacquard, 7 octobre 2000, Montréal/Photo: Nicole Dumais
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Photo : Nicole Dumais

Il se trouve que cette deuxième heure de même que la suivante, seront consacrées à une entrevue avec Albert Jacquard dont la thématique générale pourrait se résumer de la façon suivante : Communiquer mieux aux gens le besoin de modifier nos valeurs et nos comportements face à la vie sur Terre et à l’avenir de l’humanité.

 

Combien d'individus la Terre peut-elle supporter?

Jacques Languirand : Une de vos inquiétudes c’est, évidemment, la croissance de la population : une inquiétude démographique. Et en plus de cela, c’est dans votre domaine puisque vous êtes généticien des populations, démographe de formation.

Albert Jacquard : Oui, je suis démographe de formation, mais cette inquiétude on peut la mettre un peu à l’imparfait. C’était la grande inquiétude dans les années 70-80, et il y avait de quoi être inquiet parce que la population mondiale augmentait à un rythme tel qu’elle doublait tous les 40 ans, ou même 35 ans, ce qui est terrible! La population quadruple en 70 ans et se multiplie par huit en un siècle, alors on s’est dit qu’il fallait bien que ça s’arrête. Or, il se trouve que ça s’est ralenti plus vite que ne le pensaient les démographes. Par exemple, on vient de s’apercevoir que les pays du Maghreb, c’est-à-dire l’Afrique du Nord, ont été tellement efficaces dans leur lutte contre l’excès de fécondité qu’ils en arrivent juste au niveau du renouvellement des générations. On a un exemple, au Nord de l’Afrique, où l’explosion démographique va un tout petit peu continuer parce qu’il y a une espèce d’inertie, mais elle va s’arrêter. Si bien que tous les démographes sont à peu près d’accord : on n’atteindra probablement pas les 10 milliards. On s’arrêtera vers 9,5 milliards.

J.L. : Vous pensez qu’à un moment la courbe de croissance va montrer un ralentissement?

A.J. : Il y a une décélération actuellement et la courbe va atteindre son sommet probablement au milieu du siècle qui commence aux environs donc de 9,5 milliards, probablement 9 milliards. Si bien que l’inquiétude sur l’excès du nombre d’hommes disparaît. Surtout que depuis, on a fait aussi quelques observations concernant la capacité de charge de la Terre. Du point de vue de la nourriture, il n’y a vraiment pas de question puisque il y a un rapport qui a été publié, d’ailleurs en français au Québec, aux Éditions du Fleuve, un rapport de l’ONU, pour répondre à la question : Combien la Terre peut-elle nourrir d’hommes? Selon les experts, cela varie de 15 milliards, pour les plus pessimistes, à 35 milliards pour les plus optimistes.

Pour nourrir 35 milliards d’hommes, il faudrait de véritables changements dans les façons culturelles

J.L. : À ce point-là?

A.J. : Évidemment, pour nourrir 35 milliards d’hommes, il faudrait des progrès, des véritables changements dans les façons culturelles. Mais les 15 milliards, c’est en admettant les techniques actuelles. Et, par conséquent, comme on n’arrivera probablement pas à 10 milliards, il n’y a pas de problème.

J.L. : Alors le problème de la faim ne vient pas de là, donc : il vient de notre bêtise… comme toujours.

A.J. : Le problème existe, mais c’est politique : ce n’est pas du tout un problème de disponibilité de nourriture. La nourriture, il y en a assez. Mais le vrai problème ce n’est pas combien la Terre peut nourrir d’hommes, mais combien elle peut en supporter quand ils ont des exigences autres que la nourriture. Ce qui est notre cas à nous, les Occidentaux. Avec nos exigences en pétrole, en énergie, en poubelles pour mettre nos déchets, la réponse ce n’est plus 15 milliards ou 35 milliards : c’est moins de 1 milliard. Là, c’est difficile, évidemment, à définir. S’il y avait 1 milliard de Albert Jacquard sur la Terre, ça pourrait tenir probablement, mais il n’en faudrait pas beaucoup plus. Or, nous sommes déjà 6 milliards et on va bientôt être 9. Par conséquent, il faut faire face à ce problème : Comment préparer une Terre qui supportera 9 milliards d’hommes? Mais ça ne peut pas physiquement être 9 milliards de Albert Jacquard… parce qu’il est trop exigeant, avec sa voiture, puis il va prendre l’avion tout à l’heure, etc. Il coûte trop cher à la Terre. Donc il faut que les Albert Jacquard, le million de Albert Jacquard actuel, changent de comportement.


 

Donc il faut que les Albert Jacquard, le million de Albert Jacquard actuel, changent de comportement.

 De l'évolution et de pollution

J.L. : Est-ce que vous pensez qu’il y a un progrès au niveau de la conscience actuellement?

A.J. : On parle beaucoup de l’effet de serre, on parle du trou de la couche d’ozone… Mais la limitation commence, je dirais, par les poubelles : où mettre tous nos déchets? De façon assez curieuse, c’est un problème qui s’est déjà posé à la Terre il y a 3 milliards d’années.

Il y a 3 milliards d’années, évidemment, il n’y avait pas d’êtres humains, il n’y avait même pas d’animaux terrestres, mais il y avait des petites bactéries qui respiraient le bon air de l’époque – l’atmosphère terrestre était essentiellement du gaz carbonique et du méthane : les bactéries avalaient ça toutes contentes et quand elles avalaient du gaz carbonique, elles prenaient le carbone parce que c’est utile pour fabriquer toutes les protéines, etc. et puis elles se disaient : l’oxygène qu’est-ce qu’on en fait? L’oxygène, c’est dégoûtant! L’oxygène, ça brûle pour une bactérie! Alors, pour l’oxygène, la bactérie a cherché des poubelles et elle s’est dit : Je suis toute petite, l’atmosphère autour de la Terre c’est grand, je vais rejeter, moi, l’oxygène, dans l’atmosphère. Eh bien elles étaient si nombreuses, et ça a duré quelques milliards d’années, qu’en fin de course, elles se sont aperçues que l’atmosphère était polluée. C’était plein d’oxygène. Il y avait 20 % d’oxygène! Et ça devenait irrespirable pour elles. Si bien que les bactéries en question se sont réfugiées là où elles ont trouvé un air qui n’avait pas trop d’oxygène. Elles se sont mises dans nos intestins, où elles sont bien à l’abri, et il a fallu attendre que des petites bêtes mutantes, elles, soient capables d’utiliser l’oxygène qui était, au fond, des excréments des bactéries d’avant et elles ont utilisé l’excrément de leurs devancières pour faire marcher d’autres mécanismes. Si bien qu’on peut dire que l’atmosphère terrestre a déjà été pollué par nos devanciers, il y a 2 ou 3 milliard  d’années. Et pour elles, ça tournait mal. Nous, on est en train de recommencer, mais au lieu d'avoir mis plusieurs milliards d’années à le faire, on fait ça en quelques siècles. Je vous fais rire avec mon histoire de bactéries?

En l’espace d’un siècle et demi la quantité de gaz carbonique dans l’atmosphère terrestre a augmenté de 30 %. C’est énorme!

 

J.L. : C’est que je trouve que vous avez un talent de conteur extraordinaire. Je le savais déjà mais de vous voir à l’œuvre, je trouve ça étonnant.

A.J. : Mais là, cette histoire de bactéries elle devient dramatique quand, au lieu d’attendre 2 milliards d’années pour s’apercevoir que l’atmosphère est transformé, là c’est en l’espace de quelques siècles. Les statistiques sont difficiles à obtenir, mais on a vraiment l’impression qu’en l’espace d’un siècle et demi la quantité de gaz carbonique dans l’atmosphère terrestre a augmenté de 30 %, un tiers. C’est énorme! Et un siècle et demi, c’est un instant dans l’histoire de la Terre. Donc on agit avec une vitesse telle qu’il faut très rapidement prendre conscience de ce qu’on est en train de faire. Heureusement, il y a eu des rencontres internationales à Toronto, à Montréal, etc.

J.L. : Est-ce que vous êtes optimiste à propos de ces rencontres? Parce que récemment, justement, les gens ont reculé au cours de ces rencontres. Au lieu de respecter les quotas, de Kyoto par exemple, ils ont accepté des échéances, ce qui me paraît catastrophique.

A.J. : Oui, mais on ne comprend pas assez à quel point c’est dramatique. Je prendrai simplement cet exemple : l’autre jour, dimanche dernier, j’arrive à l’hôtel un peu fatigué et j’ouvre la télé. Sur quoi je tombe? Sur le plus bel exemple de crétinerie de notre société. Il y avait une trentaine de grosses voitures qui tournaient à toute vitesse en faisant un vacarme énorme, en envoyant du gaz carbonique dans l'air et en brûlant du pétrole qui est une matière rare. Et on le brûlait dans quel objectif? Celui de tourner en rond le plus vite possible. Je me disais : mais quand mes arrière-petits-enfants vont voir ça, dans 50 ou 60 ans, si par hasard Radio-Canada repasse cette bande… " Voyez ce que vos grands-parents faisaient. Le pétrole qui vous manque tellement, eux ils le brûlaient comme des imbéciles et pour quoi faire? Pour aller le plus vite possible en tournant en rond! "

Que l’on puisse poser ce genre d’actes sans qu’il y ait une majorité de gens qui disent : " Arrêtez-vous! Vous êtes en train de tout abîmer, de détruire du pétrole, de détruire l’atmosphère, et tout ça sous le regard de 50 000 personnes qui regardent des gens faire " vroum-vroum! " C’est d’un infantilisme monstrueux! C’est, finalement, un peu criminel.



Au fond, tout ce qui est bon pour l’automobile est mauvais pour l’humanité, devrait-on dire.

J.L. : La prise de conscience ne vient pas finalement.

A.J. : Il faudrait qu’à la suite de cette émission de dimanche dernier, vous fassiez une émission pour dire aux gens : Imaginez chers spectateurs que vous êtes dans 50 ans et que c'est une période où le baril de pétrole n'est pas à 30 ou 40 $, mais à 1 000 $ ou 100 000 $ parce qu’il n’y en aura plus. Par conséquent, vous trouverez qu’on a été vraiment stupides de le détruire bêtement.

J.L. : Avez-vous la même inquiétude que vous aviez autrefois par rapport au nucléaire?

A.J. : J’aimerais vous dire oui parce que, raisonnablement, quand on y réfléchit cette inquiétude n’a aucune raison de disparaître. Il y a actuellement, sur la Terre…

J.L. : On s’endort à ce sujet-là.

A.J. : On est en train de s’endormir, moi y compris, à côté d’un stock de bombes qui permettraient de tout détruire. On avait fait le calcul, dans les années 1985-86, sur ce qui se produirait sur la Terre si on utilisait, je crois, 10 % du stock de bombes disponibles. Ce stock a un tout petit peu diminué depuis mais enfin les forces disponibles restent importantes. Dans le scénario où l’un des grands (à l’époque, l’URSS ou les États-Unis) lançait ses bombes contre l’autre, détruisait l’autre et gagnait la guerre immédiatement, on s’apercevait que 15 jours plus tard il n’y avait plus d’hommes. À cause de ce qu’on a appelé l’hiver nucléaire, par le fait qu’il y aurait eu tellement de poussière répandue, de gaz toxiques, etc.

J.L. : Qui empêcheraient la lumière de passer…

A.J. : Oui. Aucun être humain évolué n’aurait résisté. Or, le danger existe encore. On a l’impression que ni Poutine, ni Clinton n'ont envie de le déclencher, mais ça peut arriver par accident. Je crois que tant que l’on n’aura pas détruit toutes les bombes nucléaires, on devra être craintif.

 

 

Le sentiment que la Terre est petite, on n’arrive pas à le diffuser!

 L'épiderme fragile de la Terre

J.L. : Au bout de tout cela, parce qu’on pourrait parler de la barbarie, du totalitarisme, des intégrismes… est-ce que vous avez le sentiment que l’être humain est fou délibérément? La question peut paraître extrêmement brutale ou fantaisiste selon le point de vue qu’on a mais, personnellement, il y a des jours où j’ai le sentiment que nous sommes des fous, que nous sommes gouvernés par le cerveau reptilien ou le cerveau limbique, incapables d’arriver à mettre un peu de raison là-dedans, un peu de cœur aussi maintenant.

A.J. : Mon impression c’est que ce n’est même pas de la folie, c’est de l’inconscience totale. Il faut expliquer aux enfants quelle est la réalité qui les entoure. Le sentiment que la Terre est petite, on n’arrive pas à le diffuser! Or, elle est toute petite... Le sentiment que la Terre est fragile, or elle est très fragile, les gens ne le pensent pas.

On s’aperçoit que nous les hommes nous mettons des siècles avant de comprendre quelque chose. Au fond, ce n'est pas avant le 17e siècle que Galilée a fait comprendre que c'est la Terre qui tourne et non pas le Soleil. Mais il a fallu quatre siècles au moins pour que les gens le pensent. La preuve c’est qu’on dit encore : Le Soleil se lève. C’est complètement idiot, le soleil n’y est pour rien, c’est la Terre qui a tourné. Eh bien les mots nous trompent et on garde l’idée que, finalement, c’est le Soleil qui tourne autour de la Terre. Si on pose la question directement, les gens ne diront pas la sottise, mais leur réflexe intérieur c’est que le Soleil tourne, que la Terre est immense et qu’elle est inépuisable.

Et j’en veux en particulier aux économistes qui n’insistent pas sur le fait que tous leurs raisonnements partent de l’idée que les richesses naturelles sont inépuisables. Ils ne le disent plus, ne l’osent plus, mais ils l’ont dit autrefois. J’ai trouvé un texte d
e l’un des grands créateurs de l’économie politique, qui a dit quelque part : " Ce qui fait la valeur dans un objet quelconque, c’est sa rareté. Et des biens qui sont inépuisables, comme l’eau ou l’air, dit-il, n’ont pas de valeur. " Or, aujourd’hui, on sait que pour l’eau pure, on va faire des guerres, et pour l’air pur, on est obligé de faire des accords internationaux. Au fond, tout leur raisonnement économique part sur une idée fausse : le caractère inépuisable des richesses et aussi la solidité de la Terre.

 La démagogie des politiques

 

 

On s’aperçoit que tous les gouvernements du monde pensent au coût du système éducatif, mais ils ne pensent jamais à la richesse qu’il produit.

 

 

 

Autrement dit, ceux qui nous gouvernent, menés par des économistes je dirais, sont des myopes.

J.L. : À quel moment, vous qui êtes un scientifique, avez-vous pris un certain recul –sans abandonner ce point de vue-là – pour tout à coup vous retrouvez dans un engagement que, personnellement, je considère admirable? Je tentais de faire une liste de vos causes, elles sont tellement nombreuses : vider les prisons, contre la peine de mort, le souci des pauvres, et ce que vous appelez " l’impôt sur l’absence d’espoir ". Vous parliez d’économie tout à l’heure et c’est ce qui m’a amené à vous entraîner sur ce sujet, vous avez écrit un ouvrage étonnant et détonnant aussi, si je puis dire, car il peut mettre mal à l’aise : J’accuse l’économie triomphante, dans lequel vous parlez de la crise économique.

A.J. : Oui, parce que, au fond, les économistes ne regardent pas la réalité en face. Et puis surtout ils ramènent tout à leurs valeurs. Or, il y a des quantités de richesses qui n’ont pas de valeur. Et je prends l’exemple de toutes les rencontres que je viens d’avoir ici au Québec depuis une semaine, avec des enseignants, des élèves... Que produit un enseignant? Il produit la plus grande richesse, l’intelligence des jeunes, mais à cette richesse, on ne peut pas associer de valeur, on ne peut pas dire ce qu'elle vaut. Par contre, elle a un coût. Il faut payer les enseignants. Et du coup, on s’aperçoit que tous les gouvernements du monde pensent au coût du système éducatif, mais ils ne pensent jamais à la richesse qu’il produit. Alors, du coup, eh bien on diminue, on coupe les crédits, etc., pour ne pas dépenser trop d’argent.

J.L. : On dit que l’éducation coûte cher…

A.J. : C’est à peu près ça. De même, on vient, pour des raisons vraiment démagogiques, de diminuer le prix de l’essence. Mais c’est monstrueux : diminuer le prix de l’essence, c’est dire aux gens de consommer de plus en plus de pétrole. Or, il faut leur dire : consommez-en de moins en moins. Au fond, tout ce qui est bon pour l’automobile est mauvais pour l’humanité, devrait-on dire. Mais il n’empêche que dans une vue à court terme, pour plaire aux citoyens, on diminue le prix de l’essence.

Autrement dit, ceux qui nous gouvernent, menés par des économistes je dirais, sont des myopes. Pourquoi sont-ils myopes? Peut-être parce qu’ils pensent aux élections prochaines et du coup le reste ne les intéresse pas. Si bien que cela cause un problème grave, je crois, pour la démocratie : à partir du moment où il y a des élections nombreuses, ceux qui sont élus ne pensent qu’à être réélus et, par conséquent, deviennent myopes. Or, on a besoin de gens qui sachent véritablement gouverner en regardant à long terme, et qui vont réinventer la démocratie.

J.L. : Oui, réinventer la démocratie.

A.J. : Oui, c’est nécessaire. D’autant plus, d’ailleurs, que nous avons besoin d’une nouvelle forme de démocratie, pas seulement de nouveaux gestionnaires...

J.L. : Comment voyez-vous la nouvelle forme de démocratie?

A.J. : Je ne la vois pas vraiment. Je la vois en ce qui concerne l’éthique. Au fond, on va se trouver devant des problèmes totalement nouveaux auxquels personne n’a jamais réfléchi et auxquels il va falloir dire oui ou non : par exemple, la fabrication des bombes atomiques. Ça s’est passé en France. On nous a demandé si oui ou non on est pour les bombes atomiques. Et la réponse, hélas, a été : oui, on est pour. Nous, les Français, on veut être plus forts que n’importe qui, plus intelligents et tout, alors on dit oui aux bombes atomiques. C’est dramatique! Un jour on a demandé aux évêques français s’ils étaient pour ou contre le fait que la France se dote d’une bombe atomique : sur 110, 108 ont dit oui et deux seulement ont dit non. Je pense qu’aujourd’hui ce serait différent, mais cela montre à quel point le désir d’être bêtement fort l’a emporté sur la raison.

Or, je crois que tous ces problèmes-là devraient être posés au peuple. Par conséquent, il faut qu’il y ait une démocratie de l’éthique : éthique concernant par exemple la défense nationale (oui ou non pour une bombe atomique); éthique concernant les avancées de la science et, notamment, les avancées de la biologie : est-ce qu’on fait des clones humains ou pas?

 La démocratie participative

 Le clonage humain

J.L. : Qu’est-ce que vous répondriez à cette question : est-ce qu’on fait des clones humains ou pas?

A.J. : D’abord, je répondrais que si c’est pour faire un clone total, faire un deuxième Albert Jacquard, il faut dire non à tous les coups. Si c’est pour créer un agglomérat de cellules qui permettra de faire des greffes, je suis prêt à dire oui.

J.L. : En supposant que ces cellules n’aient pas une forme de conscience…

A.J. : Évidemment. Tout le problème vous le posez avec le mot clé : le mot conscience. Au fond, pour faire un être humain, il faut un ovule et un spermatozoïde, tout le monde sait ça. Mais on peut s’en passer. Il suffit de prendre le résultat de la fusion entre ces deux petites bêtes, c’est-à-dire le noyau d’une de mes cellules. Moi, j’ai été fait par un ovule et un spermatozoïde et la recette de fabrication qui y était contenu a été recopiée dans chacune de mes cellules. Si bien que pour faire un deuxième Albert Jacquard, c’est assez facile, il n’y a qu’à reprendre ce livre de recettes complet et l’utiliser, c’est-à-dire prendre le noyau d’une de mes cellules et le mettre dans l’ovule d’une jeune femme quelconque dont on aura prélevé le noyau, puis on referme, on le met dans un utérus, on s’arrange pour que ça donne un embryon et progressivement l’embryon deviendra fœtus, deviendra bébé, deviendra Albert Jacquard.

J.L. : Mais ça ne sera jamais Albert Jacquard vraiment?

A.J. : Ça sera mon double mais ça ne sera pas moi. Je crois que cela met en évidence la stupidité du fantasme de l’éternité. Parce que certains disent : je me fais un double, il est plus jeune que moi et, par conséquent, il vivra plus longtemps que moi et, lui, il recommencera dans 50 ans et on aura ainsi une ribambelle de petits Albert Jacquard. C’est complètement stupide parce qu’il n’est pas moi, il est mon double. Pour le faire comprendre à mon auditoire, j’imagine qu’effectivement, je me suis fait un double et qu’un jour, il a cinq ou six ans, et on lui dit : tu sais, voilà comment tu seras dans 50 ans, tu seras comme Albert Jacquard. Le malheureux est tellement perturbé qu’on va le trouver à l’asile psychiatrique à un moment… Donc il n’est pas moi, il est quelqu’un d’autre, il est mon double. Mais, au fond, ça n’a pas grand intérêt ou ça pourrait avoir un intérêt, et un seul intérêt, c’est que je pourrais le découper en morceaux pour avoir des pièces de rechange. Et ça c’est très, très grave parce que la tentation existera.

 L'engagement

Albert Jacquard

C’est comme ça qu’on comprend les choses. C’est qu’un jour on se rend compte que l’on n’a pas fait ce qu’on aurait dû.

J.L. : Vous dites, à un moment, qu’il faut participer à la vie de la cité, et je vous cite : " C’est commencer par ne pas accepter l’inacceptable. "

A.J. : Vous savez, ce n’est pas de moi, c’est une phrase de l’abbé Pierre. En tout cas, c’est inspiré par lui. Quand c’est inacceptable, ça ne s’accepte pas : je dis non! L’abbé Pierre a été, dans ce domaine, celui qui m’a fait comprendre cela. Vous savez, on ne comprend pas par des phrases ou des raisonnements : on comprend le jour où l’on a un choc.

Le choc, je l’ai raconté dans un livre, c’est une histoire vraie : j’étais déjà engagé dans la lutte en faveur de l’écologie et les petits camarades qui m’ont introduit dans cette lutte m’ont dit : ‘ Il faudrait que tu passes à tel endroit, en plein Paris, parce qu’il y a une dizaine de femmes algériennes avec leurs enfants qui sont couchés par terre devant l’Office public de l’Immigration, parce qu’elles n’ont pas de logement et c’est lamentable. ’ Après mon travail, je vais voir et je me dis : il faut absolument que je m’en occupe dès demain matin. Il était 8 heures du soir. Quand, le lendemain matin, j’ai voulu m’en occuper, ce n’était plus la peine parce qu’une heure après moi, était passé l’abbé Pierre. Au lieu de dire demain matin, je m’en occupe, il en a poussé une violente : il a crié, il a téléphoné à l’Élysée, il a téléphoné à Matignon, à l’archevêque de Paris, en leur disant : ‘ Vous n’avez pas honte que dans votre ville une chose pareille se passe? Il faut que ça soit résolu et tout de suite. ’ Et ça l’a été. Alors moi, c’est une leçon que je n’ai pas oubliée. C’est comme ça qu’on comprend les choses. C’est qu’un jour on se rend compte que l’on n’a pas fait ce qu’on aurait dû. Voilà.

 Un monde sans prison
L’important, c’est que des gens qui sont en prison aient des rencontres.

J.L. : Moi je trouve que vous en avez fait beaucoup jusqu’ici. Par exemple, un sujet qui m’intéresse particulièrement, c’est celui des prisons. Vous avez d’ailleurs écrit un petit ouvrage qui s’intitule Vider les prisons. Voulez-vous me rappeler quelques points de cette démarche-là?

A.J. : J’ai commencé ici à Montréal, je suis allé dans une prison où des jeunes femmes qui étaient enseignantes à l’Université Laval donnaient des cours régulièrement. Et moi, justement, j’étais venu pour rencontrer des enseignants, des étudiants de l’Université Laval. On me dit : ‘ Nous, on va dans une prison à côté de Montréal et ce serait bien que tu y passes un après-midi pour parler de génétique avec ces gens-là. ’ J'y suis allé. Vous savez, la première fois qu’on entre dans une prison…

J.L. : Oui, j’ai fait cette expérience moi aussi. Les portes métalliques qui se referment… c’est terrible.

A.J. : Oui, même si on sait qu’elles vont se rouvrir quelques heures plus tard, ça fait un effet épouvantable. Je me suis donc retrouvé avec les prisonniers qui étaient là et on a parlé de génétique, de crime, de tout ce que la génétique peut apporter comme réflexion concernant le destin. Est-ce que le destin est écrit dans les chromosomes, etc.? Nous en avons donc parlé, et là aussi j’ai eu un choc. C’était quelques minutes avant la fin, un gardien passe la tête en disant : monsieur le professeur, il faut vous arrêter, il ne reste plus que deux minutes. Les prisonniers qui étaient là avaient bien préparé leur coup. Ils ont dit : ‘ On oublie maintenant la génétique, Albert Jacquard répond sincèrement : quelles sont tes valeurs profondes, en tant qu’homme? ’ Moi, je ne réfléchis pas et je dis : ‘ Première valeur, la vie, parce qu’on n’a jamais le droit de tuer, et deuxième valeur, la liberté. ’ À ce moment-là, je rougis de honte en me disant : moi je vais sortir dans cinq minutes et eux vont rester là, puis moi je leur fais l’apologie de la liberté.

J.L. : Vous vous êtes piégé, n'est-ce-pas?

A.J. : Je leur ai dit, avec quelques secondes de retard : ‘ Je me rends compte que je viens de faire une gaffe. Pardonnez-moi. ’ Et la réponse a été formidable. Ils m’ont dit : ‘ Non, on ne t’excuse pas (parce qu’ils me tutoyaient à la fin), la liberté on est pour, tout autant que toi; mais si tu as osé nous dire ça, c’est que tu as oublié qui nous étions. ’ J’ai ajouté : ‘ Non, je n’ai pas oublié qui vous étiez : vous êtes des êtres humains. Ils se trouvent que vous êtes prisonniers, mais ce n’est pas ce que vous êtes. C’est une aventure qui vous est arrivée. Mais, pour moi, la seule chose qui me concerne, c’est que vous êtes des êtres humains. Et là, la solidarité est totale. ’

J.L. : Et quelle a été leur réaction?

A.J. : Après je suis parti, je savais qu’ils avaient compris que j’étais en face d’eux et qu’on avait fait une rencontre et que l’important, c’est que des gens qui sont en prison aient des rencontres. Je continue maintenant avec Mohammed Lofti qui organise à la prison de Bordeaux des émissions de radio, des émissions de télé, auxquelles il m’a fait participer à plusieurs reprises : j’entre dans la prison et on passe quelques heures à enregistrer des émissions avec des prisonniers. Ce qui est important c’est qu’ils puissent constater que, vraiment, ils disent des choses qui vont être écoutées à l’extérieur. Par conséquent, ils font, d’une certaine façon, des rencontres avec le monde autour d’eux. Ils ne sont pas isolés.

Je plaide pour une prison qui soit poreuse, poreuse au moins pour les idées, peut-être aussi pour les sentiments. Bien souvent je me demande pourquoi on a mis ces gens en prison, parce que c’est un peu infantile : qu’on mette en prison des gens dangereux, bien sûr, mais c’est une infime minorité. Pour les autres, ça pourrait s’arranger autrement. C’est pourquoi j’ai écrit un livre sur le sujet: Un monde sans prison.

Suite de l'entrevue

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Par 4 chemins/ Le 15 octobre 2000/2e heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
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