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| Évolution Sortirons-nous du masque de l’éphémère? |
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TILLINAC, Denis. |
Je ne voudrais pas me lancer dans un feuilleton de dossiers hebdomadaires portant sur l’apocalypse mais je dois vous prévenir que je vais un peu aborder cette question indirectement avec cet auteur avec qui nous allons cheminer. Si je prends ces précautions, c’est parce que, au Jour de la Terre, vous vous souviendrez que je vous ai communiqué des détails sur la vision que la religion shivaïte avait de la fin du monde. Tout ça c’était pour vous stimuler, pas pour vous décourager. C’était pour frapper l’imagination en passant par l’émotion pour une prise de conscience et une mobilisation souhaitable au niveau de la société civile. Puis, je vous ai aussi parlé d'un ouvrage intitulé La sixième extinction où, là aussi, on nous annonce qu’on va vers la fin du monde. Puis, la semaine dernière, je vous ai communiqué des extraits du livre de Jared Diamond, Le troisième chimpanzé, qui n’est pas beaucoup plus joyeux que les autres. |
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L’auteur dont il est question aborde la question d’une toute autre manière. Il a une vision qui est assez inquiétante de la civilisation, de la modernité, de tous et chacun d’entre nous, mais ça n’est pas totalement le désespoir. Je vous le dis tout de suite avant de vous communiquer quelques extraits de ses propos. |
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| Chronique de l’irrémédiable | ||
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" L’humanité déserte le champ des civilisations et ce phénomène n’est pas réversible. " |
" Une certitude peu rassurante traverse ce livre : le monde qui m’a été légué n’a plus d’avenir, écrit Denis Tillinac. Nos croyances, nos sentiments, la source même de nos désirs sont entachés de désuétude. L’humanité déserte le champ des civilisations et ce phénomène n’est pas réversible. Le penseur, l’artiste, le politique ne sont que les gardiens plus ou moins somnolents du musée des cultures. Une fatalité nauséeuse nous traîne Dieu sait où. Dieu ou Diable. Ou personne. Elle nous condamne à une errance dans l’éphémère en affublant de masques variables la soumission qui règne dans les esprits. |
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" Un gros mensonge occulte ce désastre en nous laissant croire à des compromis entre l’ancien et le nouveau, les entités sursitaires et la modernité qui les anéantit. J’ai voulu dissiper cette illusion en chroniquant l’irrémédiable au fil de quelques balades, avec des replis méditatifs autour d’un clocher de village qui a vu passer l’Histoire et ne la reverra plus. C’est un livre d’adieu en forme de digressions reliées par le fil de la mélancolie. Il s’en faudrait de peu qu’elle ne tourne à la désespérance; grâce au ciel, un canton de ma nature m’incline à voir la vie en rose, même quand le ciel est au plus gris. " C’est là, dans l’écriture, qu’on voit une adéquation entre la forme et le fond. Une écriture étonnante! À travers ces lignes, je me dis que c’est probablement l’acte d’écrire qui provoque et entraîne la pensée dans son sillage. C’est contagieux, ma chère! Je me suis rendu compte moi-même que, lorsque je commence à écrire et que je mets un peu de souffle dans mon texte, cela stimule un peu mon hémisphère droit. Je m’aperçois qu’au milieu de la phrase, il y a une modulation de la pensée qui va amener une incidence, qui va ajouter une information, qui va se développer, etc.
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| L’homme moderne n'a pas d’histoire | ||
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" L’individu contemporain se perçoit comme une machinerie dont les rouages obéissent aux lois qui régissent la machinerie cosmique. C’est une victoire posthume des Lumières (l’‘ homme-machine ’ de La Mettrie) sur les litanies généalogiques des patriarches de la Bible, des divinités de Homère, des manuels scolaires qui inscrivaient tout un chacun dans une continuité dialoguée, une procession plus ou moins légendaire de saints, de héros et de sages, un ressac de datations. L’homme, à chaque instant, de chaque histoire, était le terminal – provisoire – d’un récit enraciné dans une légende des origines. |
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" Il [l’individu contemporain] se veut originel. D’où cette obsession très logique de l’‘ originalité ’ propre au moderne, à l’artiste notamment. S’il n’est singulier, il n’est rien. Alors qu’avant l’assomption de son moi, proclamé à la Renaissance, confirmé par l’essor du subjectivisme esthétique au 18e siècle, l’artiste suggérait son infime différence sur une trame commune. Il créait dans la matrice d’un imaginaire collectif, en ressassant des figures dont les déplacements épousaient une temporalité paisible. […] |
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| Entre la marge et la norme | ||
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" J’ai de la tendresse pour les cirques ambulants, les forains, les routards, les tziganes; de l’attirance pour les lieux de transit où l’homme semble en vacance de certitude : les gares, les ports, les comptoirs de bistro, les motels. " |
" L’écrivain ne peut pas donner dans les panneaux de la modernité, dit plus loin Denis Tillinac. S’il ne se sentait inactuel, pourquoi gâcherait-il de l’encre? Il y a suffisamment de chroniqueurs pour relayer les idées dans le vent, les spectacles en vogue, les sentiments validés par le marché. " J’écris pour attester une condition d’exilé, rançon d’une irrégularité. J’écris en vue d’ajouter à la réalité un constat qui la dément, la dénude ou la transcende. |
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" Tout écrivain porte la croix, ou l’étendard, de sa marginalité. Certains s’en défendent, d’autres y mettent de l’ostentation. La mienne fraternise d’instinct avec les nomades, les vagabonds, les proscrits de tout royaume, les déviants de toute norme, les hérétiques de tout dogme – ceux qui cherchent éperdument la Face de Dieu, le Nombre d’or, la pierre philosophale, le Graal en marge des tribus. Dans le panthéon de mes fascinations, le Juif errant en mal de Terre promise rejoint Spartacus, les ermites, les gnostiques, les pélagiens, les Parfaits du catharisme, les kabbalistes, les quakers de Fox, les brigands de Schiller, les Taugenichts d’Eichendorff, le Loup des steppes de Hesse et tous les quichottismes, tous les rimbaldismes imaginables. J’ai de la tendresse pour les cirques ambulants, les forains, les routards, les tziganes; de l’attirance pour les lieux de transit où l’homme semble en vacance de certitude : les gares, les ports, les comptoirs de bistro, les motels.
" ‘ Le monde, écrivait Valéry, vaut par les extrêmes, et dure par les moyens. ’ Il vaut par les élans, il dure par les attaches. Il n’y a pas d’errance sans attachement, pas de Don Quichotte sans un Sancho désespérément raisonnable. Peut-être est-on d’autant plus apte au vagabondage mental qu’on possède les anticorps de l’exil : un amour, une foi, un clocher autour duquel s’ordonne l’humble magie des souvenirs. Le drame du ‘ moderne ’, c’est le mode diffus de son aliénation. Il ne sait plus quel diable pourfendre; il ne croit pas vraiment à la malignité du punching-ball ‘ reac ’ que le système lui vend comme on donne un os à un chien et qu’il s’obstine à boxer, faute de butoirs érigés en son for par une morale effective. " En tout cas, on n’est pas moderne quand on croit que l’aventure humaine a un but : l’au-delà de soi, l’envol du moi, vers le Je de Buber capable d’un Tu, puis d’un Vous, avant d’atteindre les étoiles. Et on se sent plutôt seul de par les temps qui courent quand on n’est pas ‘ moderne ’. Encore plus seul quand on émet des réserves de fond sur l’ordre marchand. Jadis, il faisait l‘objet d’une contestation. Les situationnistes, notamment, avaient compris, après Mary Shelley, Huxley, Orwell et Ellul, que l’idéologie technicienne n’est pas anodine, encore moins innocente. Seules les encycliques de Jean-Paul II relèvent cette évidence. " [rires]
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| Une aube incertaine | ||
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Je tenais à vous communiquer certains passages de cet ouvrage de Denis Tillinac, pour le fin du discours, bien sûr, mais aussi pour la forme, pour l’adéquation entre les deux. Ça me paraît tellement remarquable comme langue. Il explique à la fin de son ouvrage : " La parenthèse des civilisations va se refermer. Elle aura duré moins de dix millénaires. […] L’histoire des diversités, l’Histoire à majuscule, sera considérée, dans un futur pas forcément lointain, comme un appendice bref, confus et sidérant de la préhistoire. Ses divinités, ses royautés, ses crédulités, ses cruautés paraîtront simiesques. Ou enfantines. On s’étonnera de cette manie de hiérarchiser avec des titres, des déguisements, des édifices, de l’étiquette, des chiffres sur des ronds de bronze et des bouts de papier. Tant d’ingéniosité et tant d’obstination pour de la pavane, ça prêtera à rire. |
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" On admirera l’histoire de la science et de ses applications techniques, peut-être celle de la pensée, des arts et des religions. Relèvera-t-on, en fréquentant les musées de l’Histoire, l’effort de l’homme pour civiliser ses pulsions – ces éclairs de beauté, de tendresse et de sublime dans les orages de l’abjection? Ne retiendra-t-on que les triomphes d’une bestialité perverse? Dans ce cas, le vieux singe mal sophistiqué n’inspirera qu’un mépris apitoyé, et, au fond, n’a-t-il pas trop de sang sur la conscience, ou l’inconscience, pour mériter un regret? […] " Si Dieu n’existe pas, les savants auront beau jeu de modifier les chromosomes et les psychismes, pour éviter qu’ils ne reproduisent les schémas historiques de l’asservissement. Une autre humanité est scientifiquement envisageable; il serait étonnant qu’elle ne vît pas le jour. […] |
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| " Nous sommes venus trop tard pour l’innocence, trop tôt pour l’oubli. " | " La disparition de l’Histoire ratifie une disqualification assez effroyable. […] Nous sommes inconsolables de ce peu. Nos âmes, nos consciences, nos cœurs, notre sang, nos neurones sont les cordes, tendues à casser, d’une lyre que la mélancolie griffe affreusement. Nous sommes venus trop tard pour l’innocence, trop tôt pour l’oubli. Dans cet entre-deux nauséeux, l’honneur de ne pas trahir ce qui nous a été légué est tout ce qui nous reste. Ne le perdons pas en allant hurler avec les loups de la modernité. Ou avec les fous d’une impossible restauration. | |
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" Homme du Vieux Monde, je ne renierai ni la Bible, ni la catholicité, ni la romanité, ni la francité. Homme du vieil Occident, je ne renoncerai pas aux atours ambigus mais fabuleux d’une civilisation qui depuis son éveil porte le principe de la négation. Homme d’avant le grand saut dans l’inconnu, je resterai le gardien éveillé, si possible d’un musée des cultures aussi vaste que possible. Homme malgré moi des temps crépusculaires, l’attente d’une aube restera le fin mot de ma brève incursion dans l’Être, entre deux soupirs du Néant. L’aube bleutée où le dilemme – Être ou Néant – sera résolu. " Je continuerai d’écrire des livres. C’est ma façon d’être, et tant pis si la littérature n’a plus d’impact, plus de prestige, plus d’avenir, je suis parmi d’autres le survivant d’un univers où le vers d’un poète, la sentence d’un philosophe, le personnage d’un romancier, la révélation d’un historien se renvoyaient la balle d’une quête, dont je conviens qu’elle peut adopter d’autres voies. Mettons que je me sois complu, à contretemps, dans le commerce des plumes enchanteresses, les plus inactuelles n’étant pas les moins délectables. [rires]
" L’aventure humaine suivra son cours, poursuit plus loin Denis Tillinac. D’une certaine manière, elle débute avec l’apparition d’une conscience universelle. Jusqu’alors, l’universel était l’apanage des âmes d’élite; l’évidence d’une communauté de destins s’impose aux cerveaux les plus tribaux. […] |
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| " La triple alliance du capital, du technologique et du médiatique peut anesthésier l’humain et régenter indéfiniment une sorte d’animalité hi-tech. " |
" L’issue est incertaine. La triple alliance du capital, du technologique et du médiatique peut anesthésier l’humain et régenter indéfiniment une sorte d’animalité hi-tech. L’autre hypothèse, plus avenante, ce serait la sortie de l’ère économique, un peu comme les tribus de Moïse sont sorties de l’Égypte. La conscience unifiée des hommes aurait compris que la course anarchique à la richesse de six milliards d’ego ennemis par décret du libéralisme est une absurdité préhistorique et un péril pour l’espèce. […] |
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" Le vrai politique, celui qui oserait décréter l’état d’urgence et favoriser l’avènement d’un ordre mondial, avec des priorités qui sembleront évidentes : nourrir, vêtir, loger, libérer, éduquer, pacifier tous les mortels, les protéger des rapacités en tous genres. Décréter hors la loi le gain – ou le chef – qui ne servirait pas ce but.
Les masques de l’éphémère, Denis Tillinac, Éd.La Table Ronde. |
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Par 4 chemins/ Le 27 mai 2001/2e
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