Le couple du 21e siècle
La rencontre de deux désirs


Séparations, divorces, familles monoparentales ou recomposées qui augmentent, mariages qui diminuent, sur fond de culture socio-économique qui incite au narcissisme. Le couple est en crise? On peut désormais difficilement nier la situation sociale et l'épreuve humaine. Mais l'espoir n'est pas vain, disent certains spécialistes. Jacques Salomé, Liliane Spector et Willy Pasini nous parlent d'un bonheur qui nous reste à inventer.

Par Stéphanie Adam Le Roch

Marc Chagall: Les fiancés de la Tour Eiffel
Marc Chagall
Les fiancés de la tour Eiffel

Le couple...
Il n'y a qu'à regarder autour de soi pour savoir les gens seuls, fatigués de travailler, malades de consommer, globalement insatisfaits de leur vie et assoiffés de relations humaines harmonieuses.

Le couple est en crise : des spécialistes le confirment.

Sommes-nous célibataire, que nous cherchons à rencontrer cet autre, dont la seule pensée nous fait espérer la fin de nos soucis. Et l'avons-nous à peine croisé, senti le frisson magique de l'amour naissant, et du grand amour possible que, devant les conflits inhérents à toute relation véritable, nous abandonnons en cours de route ce rêve de bonheur, prétextant que ce n'était pas la bonne personne, qu'on s'était trompé. Tout au moins tente-t-on d'y croire...

Et nous voilà reparti à la recherche de cet autre soi qui, nécessairement, réveillera à nouveau l'enfant blessé que nous sommes encore, pour nous retrouver immanquablement devant les mêmes conflits, nos mêmes vieux mécanismes de protection... Consommateurs, nous cherchons l'âme sœur comme nous magasinons, c'est-à-dire à la recherche d'un produit clé en main, avec un livret d'instruction et une garantie, ou tout au moins une promesse d'échange, voire de remboursement! Bref, nous refusons d'affronter le véritable ennemi, Soi-même, et d'entrer dans ce que John Welwood — dans une entrevue publiée dans le Guide Ressources en 1996 — appelait " le combat sacré de l'amour ", cette lutte inéluctable à la création d'un Nous commun et durable. " Alors que le couple est un creuset de mutation, de maturation et d'expansion, rappelle Jacques Salomé, ce psycho-sociologue et auteur désormais célèbre, aujourd'hui, l'expansion se fait par la séparation." Que se passe-t-il donc?


État du Nous

Si certains ont réussi à donner un sens à leur relation conjugale, c'est souvent au prix d'interminables discussions et de négociations ardues, à travers lesquelles les partenaires ont trouvé un terrain d'entente et se sont engagés, l'un envers l'autre, à cheminer dans une même direction. " Et ils sont rares les couples qui ont dépassé le stade de la différenciation ", observe encore Salomé.

Dans les trois stades de l'évolution interne du couple — fusion, différenciation, confrontation —, le Je+Je suit le Nous fusionnel de la rencontre : il sert à définir ce que l'on attend de l'autre et de la relation et à s'entendre sur ce Nous par la confrontation. En reproduisant ce schéma sur l'évolution sociale du couple actuel, nous serions à l'étape de la différenciation, celle du Je qui s'affirme, ou qui cherche à le faire. Il n'y a qu'à regarder célibataires, couples et divorcés de tous âges courir les conférences et les ateliers, accumuler les consultations chez le psychologue, le psychanalyste, le sexologue... pour voir ce Je en action. En octobre dernier, ils étaient plus de 2000 à aller s'abreuver des paroles de Jacques Salomé sur le couple possible.

Si, au Québec, nous détenons le plus haut taux mondial de divorces, la crise du couple semble s'étendre à tous les pays occidentaux, où les anciens modèles de la famille et les rôles sociaux ont été relégués aux oubliettes.

" Les gens se sont libérés des cadres que la religion et une certaine forme de société nous apportaient, explique Liliane Spector, psychothérapeute et directrice du Programme de formation en thérapie de couple et de famille au Département de psychiatrie de l'Hôpital Général Juif de Montréal. Mais la famille traditionnelle, telle que définie dans les années 50 — le mari, la femme, l'auto, le chien, le jardin, la maison —, est UNE image de ce qu'était le couple. L'histoire du couple nous montre qu'il y a eu des changements, qu'il y a eu d'autre modèles. Avant la révolution industrielle, par exemple, la femme avait une position et un rôle beaucoup plus ouverts que de se cantonner à la maison et aux enfants. "

Mais les actuels changements économiques, socio-économiques et culturels étant tout à fait nouveaux dans l'Histoire, nous n'avons aucun modèle auquel nous rattacher.

" On ne veut plus vivre comme avant, ajoute la psychothérapeute, et les deux partenaires doivent maintenant travailler à l'extérieur. "

Un phénomène socio-économique

Ne doit-on pas, en effet, rapporter deux salaires pour s'assurer un minimum de qualité de vie, tout en assumant des impôts faramineux, une consommation consciente et respectueuse, et des soins de santé qui ne sont pas couverts par l'assurance-maladie? Oui, en 1997, nous avons besoin de tout cela, par respect de soi et pour contrer les effets négatifs d'une économie de marché prédatrice, envahissante, stressante. Mais la satisfaction de ces besoins, qui passe par la réussite professionnelle, a eu un effet désastreux sur le couple en nous éloignant de sa fonction.

" Avant, explique Willy Pasini, professeur de psychiatrie et de psychologie à l'université de Genève et fondateur de la Fédération européenne de sexologie, le couple était une étape intermédiaire vers la famille. Le nouveau couple s'est privatisé : il n'est plus procréateur, ou seulement procréateur. Il sert à répondre aux besoins affectifs des individus qui le composent. Un des grands ennemis du couple, c'est la société de consommation qui favorise les besoins individuels. Par contre, les gens sont déçus des espoirs de cette société, comme des grandes idéologies, de la politique, de la religion. Le couple va donc devenir le nouveau point de repère. C'est beaucoup plus riche, mais beaucoup plus fragile aussi. "

En effet, ce narcissisme relationnel nous incite présentement à ne pas investir dans une relation, mais à en multiplier le nombre à l'intérieur d'une vie.

" Sur le quart des gens qui divorcent, environ un tiers se remarient, note Mme Spector. Aujourd'hui, la longévité de la relation est fortement remise en question. Et il y a certainement plus de familles recomposées que de familles intactes. "

Résultat : les couples séparés avec des enfants doivent, dans leur relations subséquentes, composer avec des difficultés plus nombreuses, le système relationnel étant plus complexe.

" Cela demande une grande flexibilité, du temps, et aussi la remise en question d'un tas de mythes, explique la psychothérapeute. Par exemple, les parents s'imaginent à tort que les enfants doivent aimer leur nouveau partenaire. "

Et s'il y a manquement aujourd'hui dans la relation conjugale chez les jeunes, elle n'hésite pas à en accuser l'éducation : il n'y a pas, selon elle, assez de préparation anticipatoire sur le sens de l'engagement et de la relation, et sur ses modes de fonctionnement futur. " On se marie parfois sans même se demander si on veut des enfants! "

Dans ce no man's land où se trouve le couple, la dépendance est un autre phénomène.

" La relation de durée est basée sur la capacité à s'engager, explique Jacques Salomé : cela demande que Je sois délié, soit d'un précédent amour, soit de ma relation à papa-maman. Pour s'allier, il faut se délier. Or la culture socio-économique crée de l'assistanat comme il y en a jamais eu : regardez le nombre de personnes qui vivent sur le Bien-Être social! Je me demande comment ces jeunes de 25 ans, qui vivent encore chez papa-maman, vont apprendre l'autonomie, condition nécessaire à la confrontation. "

Selon ses pronostics, le couple en a encore pour quelque 30 ou 50 ans, avant de se stabiliser. En attendant, le 21e siècle verra de plus en plus de couples et de familles recomposés. Un manque de modèle, donc, une autonomie tardive, mais aussi, une absence de désir pétrifiante!

Un problème nommé désir

" Le désir, affirme Willy Pasini, est un phénomène global qui investit la relation homme-femme. Et c'est le dilemme numéro un que posent les couples d'aujourd'hui. "

À l'étude des 9 000 demandes de consultations annuelles que reçoit le service de sexologie de l'université de Genève, Willy Pasini constate que le problème sexuel du couple, d'ordre mécanique qu'il était — éjaculation rapide et trouble d'érection pour l'homme, anorgasmie pour la femme —, est devenu un problème de désir.

" Et pas tant de la sexualité, précise-t-il, mais de désir de l'autre. Il y a problème à harmoniser la question chimique avec l'investissement psychologique, et tout le changement social qui fait que le désir a changé de camp. Les rôles se sont inversés, et c'est présentement la femme qui possède le monopole du désir, alors que les hommes sont plutôt en attente. "

" Auparavant, ajoute-t-il, l'homme désirait, et la femme était contente d'être désirée. Il n'y avait pas de démocratie du désir : les rôles étaient bien définis. Et donc, il y a encore des hommes qui pensent comme ça, qui se disent : "Moi, si j'en ai envie, il faut qu'elle me suive." Et ça ne marche plus, parce que la femme revendique son droit au désir. "

Nous sommes donc passés de la misère sexuelle à la misère affective.

Bien sûr, le temps qui manque, le stress, le travail, les difficultés économiques, sont tous des facteurs qui minent la capacité du désir à s'exprimer. Pour Jacques Salomé, toutefois, si aujourd'hui six hommes sur dix, et à peu près l'équivalent chez les femmes, ont des difficultés sexuelles (peu d'appétence, impuissance, tentative de fuite vers des fantasmes), c'est du côté de l'intimité qu'il faut regarder :

" On ne peut pas s'abandonner sans intimité, et l'intimité est sans arrêt violentée, remarque-t-il. Il y a une sorte d'hémorragie vers le virtuel, l'imaginaire : les Français regardent la télé en moyenne quatre heures trente par jour! On laisse donc un autre corps étranger envahir la chambre, hier le téléphone, aujourd'hui l'ordinateur... "

Dès lors, une des conditions essentielles à la construction et au maintient d'une relation vivante et vivifiante n'est plus remplie; s'ensuit un manque de confiance, d'abandon, de partage et de sécurité. Mais une des grandes causes de cette crise, dit Salomé, réside surtout dans le " décalage entre les hommes et les femmes ".

Du décalage à l'engagement

D'un ton admiratif, Jacques Salomé parle des femmes qui se sont enfin donné le droit au plaisir et à la jouissance :

" Moi je vois les femmes bouger, m'explique-t-il. C'est vrai qu'il y a encore des femmes soumises, qui acceptent de se faire tabasser. Mais de plus en plus les femmes se définissent, s'affirment, se positionnent; 70 % des divorces sont demandés par des femmes, tout en sachant que leur situation économique en souffrira grandement. Elles paient très cher pour le respect d'elles-mêmes. Et actuellement, les femmes sentent qu'en restant dans le couple, elles ne sont pas fidèles à elles-mêmes. Dans ma génération, 60 % des femmes ont le ventre plein de cicatrices! "

Si ce sont les femmes qui, par respect d'elles-mêmes, ont enclenché le mouvement, une des conséquences en est aujourd'hui le désengagement des hommes.

" J'entends toujours les femmes ici (au Québec) dire qu'il n'y a plus d'hommes, qu'ils ne veulent pas s'engager ", dit Pasini.

Mais la tendance est au changement...

Alors que les femmes ont assumé leur principe masculin, le côté féminin des hommes émerge lentement. En amour comme en économie, le mot clé, de force qu'il était, devient flexibilité. Surgit alors le paradoxe propre aux moments de transition : de même que nous importons la lenteur orientale et que nous exportons la rapidité et l'agressivité occidentale, les femmes ont importé l'agressivité masculine, et les hommes, certaines caractéristiques féminines.

" Mais les femmes n'ont pas compris qu'elles doivent rassurer l'homme pour le séduire, qu'elles doivent rester accueillantes, fait remarquer Pasini. Et l'homme a une rigidité de fond qu'il ne comprend pas : il réagit donc en fuyant, ou en étant violent. Il s'agit donc maintenant de savoir comment faire coexister masculin et féminin à l'intérieur de l'homme et de la femme. "

Pour Salomé, si les hommes sont en retrait depuis 30 ans, c'est aussi qu'ils sont enfermés dans le silence, dans l'angoisse, dans l'insécurité.

" Il y a, à mon avis, une souffrance, une très grande détresse chez les hommes, dit-il. Il faut leur permettre de retrouver, d'accepter leur féminitude. Il y a des réajustements à faire : pour l'instant, ce sont les femmes qui font bouger le concept du couple, mais les hommes vont se réveiller et apporter aussi leurs solutions. "

Si, aujourd'hui, l'expansion se fait par la séparation, les trois spécialistes sont confiants que dans l'avenir l'expansion se fera par l'invention d'un couple nouveau. Et " cette difficile démocratie à deux ", comme la nomme Pasini, passera donc éventuellement au stade de la confrontation. Car il ne fait plus de doute que les hommes commencent à apprendre à parler et à s'intéresser aux aspects proposés par les femmes.

" Il fut un temps où les demandes d'aide en psychothérapie et dans les services sociaux venaient à 90 % des femmes, remarque Liliane Spector. Aujourd'hui, il y a beaucoup plus d'hommes qui appellent et qui disent : "J'AI un problème." "

 

Le nouveau couple

Une chose est certaine, le nouveau couple devra négocier au quotidien et se définir de l'intérieur, par ses propres forces de cohésion internes, n'ayant plus ni soutien social ou religieux, ni rôles assignés aux partenaires. En l'occurrence, la solidarité pour les causes sociales et l'intérêt grandissant pour la spiritualité pourrait être son nouveau cocon. D'ailleurs, Jacques Salomé prévoit que le phénomène de la créativité devrait s'accentuer, avec l'ouverture au cerveau droit, siège de l'intuition et du lâcher-prise.

" Présentement, dit-il, on affronte globalement tous les problèmes avec le cerveau gauche, et donc avec un handicap incroyable. Or, il n'y a jamais eu autant de yoga, de méditation, de toute cette prise en compte de la relation au divin. C'est certainement une ressource. "

Encore là, tout dépendra de notre capacité à contrer l'influence extérieur et à réinventer l'intimité. Le couple du 21e siècle vivra donc peut-être sur deux territoires, comme le pense Jacques Salomé, ce qui permettrait aux partenaires de conserver, en même temps qu'un espace commun bien défini, un espace individuel. " Mais, ajoute-t-il, les partenaires de l'avenir devront apprendre à mieux définir leurs attentes, leurs apports, et surtout, leurs zones d'intolérance ".

Pour sa part, Willy Pasini voient dans les transformations actuelles la possibilité de réconcilier temps social, temps biologique et temps affectif, en réduisant le temps de travail, mais sans se laisser convaincre de consommer encore plus et en optimalisant les ressources grâce au système tribal ou communautaire. Une meilleure liberté de gestion de l'espace commun en somme.

" Le 21e siècle, dit-il, sera la rencontre de deux désirs, et le couple aura pris le train de la privatisation et de la spiritualité ", prédit-il.

Une condition essentielle à cette rencontre demeure pourtant : l'individu doit se responsabiliser, conclut Liliane Spector.

" Si j'avais des changements à apporter, dit-elle, je rendrais le mariage beaucoup plus difficile, et le divorce beaucoup plus facile, en amenant les jeunes à mieux saisir la valeur de l'engagement. On accuse la société occidentale, et nord-américaine surtout, de pousser l'individualisme à outrance. Il faut, bien sûr, que l'individu se développe et soit en accord avec lui-même. Mais il faut aussi qu'il apprenne à s'ouvrir à un autre Je. "

© Stéphanie Adam Le Roch/Tous droits réservés pour tous pays 
Ce texte est paru dans le magazine Guide Ressources, février 1998.