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Les archives
et la notion de culture

causerie prononcée par Jacques Languirand
au banquet du vendredi 30 mai 1997

Transcription et adaptation de Jean-Paul Moreau.

 

Introduction du conférencier par Victorin Chabot

Maintenant, puisque nous avons bien mangé, nous devons passer à une autre étape de notre soirée, celle-ci est encore jeune n’est-ce pas, et avant d’aller courir sur les grands boulevards de l’Outaouais, je voudrais vous présenter Monsieur Jacques Languirand, communicateur et écrivain, et également acteur et journaliste. Monsieur Languirand a à son crédit plusieurs publications, il est bien connu également pour son émission "Par quatre chemins" diffusée depuis plusieurs années à la chaîne française de Radio Canada. Monsieur Languirand possède une grande habileté à nous faire méditer sur des sujets les plus divers. À cause de sa très grande expérience et de ses considérations sur l’humanité, nous lui avons demandé de nous présenter ses réflexions sur les archives et la notion de culture.

La culture se définit de différentes façons. D’un côté on dit que la culture c’est ce qui reste quand on a tout oublié; à l’opposé, la Commission mondiale de la culture et du développement de l’UNESCO, définit le patrimoine culturel de la façon suivante:

Le patrimoine culturel d’un peuple s’étend sur ses œuvres et ses artistes, ses architectes, ses musiciens, ses écrivains, savants. Il s’agit aussi bien d’une création moderne qui surgit de l’âme populaire que l’ensemble des valeurs qui donne un sens à la vie et qui comprend les œuvres matérielles et non matérielles qui expriment la créativité de ce peuple, c’est-à-dire la langue, la littérature, les œuvres d’art et finalement, les archives et les bibliothèques.

Entre ces deux définitions, il y a probablement des réajustements à faire, des précisions à apporter. Écoutons Monsieur Languirand nous dire comment il voit la place des archives par rapport à la culture d’une société. Monsieur Languirand, je vous cède la parole. [Applaudissements]

 

Causerie de Monsieur Jacques Languirand


Mesdames et messieurs bonsoir.

Heureux d’être ici. On m’a demandé si ça me dérange de faire ma conférence pendant que les gens font autre chose… Ça fait 46 ans que je fais de la radio et jamais je ne m’occupe de ce que les gens font quand ils m’écoutent. [Rires] Alors faites ce que vous voulez! [Rires]

Toujours est-il que l’on est entre deux paradigmes. D’une part, le paradigme d’une époque hérité de la chandelle et d’autre part le paradigme post-moderne de l’époque dans laquelle nous entrons maintenant. Nous sommes entre deux paradigmes, un peu comme un acrobate, un trapéziste qui serait entre deux trapèzes, n’est-ce pas. Il vient juste d’en lâcher un et n’a pas encore eu le temps d’attraper le deuxième trapèze ou le deuxième paradigme si vous préférez. Il est au-dessus du vide. C’est là qu’on se trouve. Nous sommes entre deux trapèzes.

J’accepte assez peu de prononcer de causeries pour la raison que, après un certain temps, je suis devenu un peu fatigué de me répéter. Par contre, j’aime beaucoup la difficulté et c’est parce qu’on m’a demandé de parler de choses dont je ne connais absolument rien que j’ai accepté d’emblée de me présenter devant vous, d’autant plus que je n’avais jamais de ma vie entendu parler du mot "archivistique"... Pas une seule fois Messieurs, dames! [Rires] Alors , je me suis dis: "Ça, ça m’intéresse!...". Et pour reprendre ce que disait Paul Valéry, je me suis dis: "Je vais aller m’entretenir avec ces gens-là et je vais faire une des choses que j’aime le plus au monde, c’est-à-dire patauger dans ce qu’on ignore à l’aide de ce qu’on sait..." et ma causerie de ce point de vue-là, n’a pas d’objet, elle a un sujet. Le sujet c’est moi dans un cheminement correspondant à votre propre démarche et que j’essaye de mieux saisir. Je suis comme certains de mes amis qui s’occupent de spectacles, je suis un Work in progress vivant! Dans cet état tel que vous me voyez et comme disait Dostoïevski: "Ce n’est pas le but qui compte mais le cheminement vers le but". Alors encore une fois, je n’ai pas d’objet mais ce qui importe c’est l’idée de se rendre quelque part ensemble.

Le thème qui a été suggéré, vraiment je dois le reconnaître après ce préambule un peu chaotique, est celui de la culture. Je me suis donc posé la question: " La culture? Oui, j’imagine que c’est avec la culture que les archives sont apparues. J’ai commencé à gratter ça... Je me suis dis que ce serait peut-être autour des dessins rupestres que les archives auraient commencé... avec la fin du nomadisme. J’ai donc cherché quelque chose là-dessus et j’ai trouvé curieusement dans un ouvrage d’Howard (…Ricebow?). C’est un bonhomme très intéressant, c’est un des penseurs du Web et de l’utilisation de l’ordinateur personnel, c’est lui l’auteur de La réalité virtuelle, quelque chose qui m’a beaucoup intéressé à propos du nomadisme, en fait, de la fin du nomadisme. Voici ce qu’il en dit: 

"La conservation des semences, la médecine par les plantes, la réalisation d’outils de pierre, l’observation des étoiles, dépassent toutes les connaissances nécessaires qui allaient mettre fin à l’ère du nomadisme et permettre l’établissement de communautés sédentaires relativement nouvelles. Ces techniques représentaient un acquis supplémentaire substantiel pour la culture à transmettre de génération en génération."

Là-dessus, il ajoute et cite un personnage très important, Preiller - John de son prénom -  et c’est tiré de son ouvrage The Creative Explosion qui dit ceci:

"Le corpus de connaissances de cette société nomade était en expansion et exigeait un système de conservation bien plus puissant alors que l’écriture n’existait pas encore. L’écrit aurait pu convenir dans une large mesure, les prémices de ce qui conduirait plus tard au premier système de notation utilisant des signes et des symboles complexes existaient déjà, mais l’écriture telle que nous la connaissons aujourd’hui ne devait apparaître que 20,000 ans plus tard. L’urgence du moment conduisait à des mesures d’un autre type inventé pour transmettre cette encyclopédie tribale de manière intacte et crédible de génération en génération ."

Ça m’a pas mal touché quand j’ai découvert ça. Le hasard a fait que j’ai découvert ça depuis le temps qu’on parle de cette rencontre de ce soir. J’aime bien le hasard... Quand je sais que j’accepte de rencontrer un groupe de personnes pour aborder un sujet, c’est extraordinaire comme les anges des bibliothèques... et ceux des archives...me courent après pour me donner des informations tripatives...

Fort bien! Alors les archives relèvent-elles donc de la culture essentiellement? Vrai? Faux! Le modèle, l’archétype même de l’archivistique se trouve dans la nature et là je vais vous entraîner dans une démarche. Je vous l’ai dit que le sujet c’était moi cheminant pour y comprendre quelque chose. Alors je vous entraîne si vous permettez dans un cheminement à travers ce qui m’est apparu comme l’illustration, comme des illustrations nombreuses, que j’ai trouvées de l’existence de la démarche archivistique dans la nature... et ça m’a beaucoup étonné de découvrir tout ça.

Je pense que je me dois de vous expliquer ma façon de procéder quand je dois aborder un sujet. J’essaye avant tout de me documenter sur le sujet lui-même, j’essaye ensuite de voir ce que je peux en comprendre par moi-même. Parfois c’est catastrophique, parfois c’est comique et là, il m’a semblé que cette histoire d’archives dans la culture avait du potentiel et pouvait vous intéresser. Je vous communique donc ma démarche pour ce qu’elle vaut...

Ça a commencé lorsqu’un jour je me promenais avenue Victoria à Montréal avec mes deux petits enfants... Nous passons devant la boutique d’un joaillier. Dans sa vitrine se trouvent des bijoux bien entendu et de l’ambre et j’explique à Julie qui a 11 ans et à Alexis qui en a 9 ce que c’est que l’ambre. Tout d’un coup Julie me dit: "Ah oui tu te souviens c’est comme dans Jurassic Park". J’expliquais alors que l’ambre contient souvent des informations du passé comme des gênes d’animaux... Effectivement dans l’ambre de cette vitrine-là se trouvait un insecte et alors tout à coup ça m’a frappé, l’ambre, c’est donc une forme d’archive car effectivement on apprend des tas de choses sur l’époque où l’ambre a été constitué simplement en regardant ce qu’il y a dedans...L’ambre pour vous rappeler ce qu’en dit le dictionnaire c’est: "de la résine fossile sous forme de nodules irréguliers qui contient souvent des bulles d’air et surtout des infusions animales et végétales". Je dirais donc qu’on se trouve en présence d’un symbole extraordinaire: la nature a trouvé le moyen de figer et de conserver des informations sur le passé et il est possible de l’étudier, de l’observer et de regarder le passé. Votre profession, en étudiant les diverses strates, devrait d’ailleurs être considérée comme un phénomène nettement jurassique. [Rires] Cette découverte de l’ambre m’a amené ailleurs...voici comment:

Je me suis rappelé un voyage que j’ai fait, un voyage remarquable d’ailleurs, à Anticosti où il y a des roches calcaires. J’ai d’ailleurs à propos d’Anticosti retrouvé des informations dans mes archives. [Rires] À l’époque de ce voyage, il y avait aussi à Anticosti des journalistes qui n’étaient pas plus intéressés que ça par les roches calcaires et la naissance de l’île, il y a 65,000 années. De leur point de vue, on ne pouvait encourager le tourisme écologique et géologique disaient-ils, avec ce genre d’informations-là. Pourtant à Anticosti, on se met à genoux, on gratte un peu le sable et les cochonneries en surface et on trouve là des pièces d’animaux marins, des coquilles, enfin tout un tas de souvenirs, j’allais dire d’archives du passé. Ça m’agaçait beaucoup que quelqu’un (soucieux de découvrir) des choses, traite cet endroit de cette façon. Je leur ai d’ailleurs fait part de mon indignation... C’est important de se rendre compte que partout où l’on marche, on marche sur des archives, partout, et d’autant plus à Anticosti parce que ça n’a pas été recouvert par la suite... Partout, on se promène sur les souvenirs du passé.

Puis ça m’a amené encore plus loin dans ce curieux cheminement qui a peu à voir, peut-être, avec l’archivistique (en tant que tel), je n’en sais rien. Je suis resté collé à l’idée que ça a quelque chose à voir, profondément, avec un besoin d’archives, un besoin de sentir profondément ses racines. J’ai repensé à la démarche de Hubert Reeves, cet astrophysicien et à l’astrophysique en général, ainsi qu’à l’origine de l’univers. Je dois vous dire quelque chose que peut-être vous comprenez mieux que moi. C’est le fait que lorsqu’on observe l’univers, le cosmos, on a parfois l’impression de connaître parfaitement notre information; à certains autres moments, on a l’impression de ne plus être capable de la posséder. Plus on va loin dans l’observation du cosmos, plus on recule dans le passé et on trouve là l’état dans lequel se trouvait l’univers il y a trente millions d’années. Ce qu’on cherche actuellement, c’est de s’en rapprocher le plus possible, si possible à une fraction de la seconde où le Big Bang s’est produit, si bien sûr on admet la théorie du Big Bang.

Quand on regarde le ciel, on ne regarde pas l’espace, on regarde le temps. Toutes les archives depuis le Big Bang qui date selon les opinions d’il y a 12 à 15 millions d’années, s’y trouvent. Plus on gratte, plus on s’enfonce dans les strates profondes du temps, plus on approche de l’origine de l’univers. Ce qui revient à dire que tout le cosmos est en fait un système d’archives et que ce que l’on cherche à découvrir maintenant quand on recule dans le temps, c’est l’état dans lequel se trouvait telle planète, tel événement... C’est toujours en fonction du temps, de la durée et du passé que l’on cherche. L’exploration de l’espace, du cosmos, c’est l’exploration du temps. Cet exercice nous permet de se situer, de trouver notre place dans le temps et l’espace.

Ensuite -si vous me suivez toujours-, il y a aussi une chose plus surprenante que ce que je viens d’énoncer. Moi, que suis-je sinon un complexe système d’archives? Et l’ADN alors, qu’est-ce que c’est au niveau des molécules? On est chacun d’entre nous, le passé et je dirais même exclusivement le passé. Nous sommes une combinaison génétique originale de gênes qui étaient là avant nous et qui nous ont été transmis et que nous devons transmettre à notre tour. Nous sommes nous-mêmes un processus d’archives, nous sommes nous-mêmes êtres vivants, un complexe archivistique. Est-ce assez d’évidence? [Rires] Y a-t-il un docteur dans la salle? [Rires]

Ça aussi m’a amené encore un peu plus loin. - Où va-t-il s’arrêter me direz-vous? [Rires]  - Pourtant, c’est là que j’aurais pu commencer parce que c’est une discipline qui m’est relativement familière, je parle ici de la psychologie et en particulier de l’école de Jung. Jung parle quelque part de l’inconscient collectif. Il semble bien que, comme pour la transmission de l’ADN, il y aurait aussi la transmission des archétypes fondamentaux et universels. Tout ce que l’univers a vécu, tout ce que l’évolution a traversé d’expériences se trouve contenu dans ce que Jung appelle l’inconscient collectif. Si la question vous intéresse et que vous voulez faire des fouilles en ce sens-là, vous pourriez aussi regarder dans l’ouvrage de Stanislas Grof, un psychiatre qui a fait des recherches très approfondies sur les expériences de LSD. Dans certains de ses livres, on peut voir que l’inconscient collectif s’exprime à travers les individus qui sont allés retrouver en eux les êtres archaïques ou la forme archaïque fondamentale, archétypale de l’être humain et même relate-t-il, le phénomène, le sentiment d’avoir participé à l’expérience de vie animale et même minérale. On ne sait pas jusqu’où on peut creuser dans ce sens-là.

Toutes ces expériences, ces témoignages ont l’air d’être complètement farfelus. Il y a tant de choses qui avaient l’air farfelues il y a cinquante ans et qui le sont moins maintenant. Il y en a beaucoup maintenant qui ne le seront peut-être plus dans cinquante ans... Voilà, je pense avoir fait le tour de l’existence ou de la manifestation des archives dans la nature.

Un autre thème qui m’est apparu s’imposer en réfléchissant à cette question, c’est celui du temps. Le temps!... J’ai retrouvé une citation de Simone Veil que j’aime beaucoup dans ses Oeuvres complètes et qui dit quelque part:

"Ce que je suis, je cesse déjà de l’être; le temps est ma préoccupation la plus profonde, la plus tragique des êtres humains, on peut même dire la seule tragique; toutes les tragédies que l’on peut imaginer reviennent à une seule et même tragédie: l’écoulement du temps."

Les archives c’est une tentative, une démarche pour résister au flot du temps. Les archives, c’est de conserver du passé, autant d’informations, de témoignages et d’expériences pour les amener dans le présent et les transférer dans l’avenir. C’est donc une résistance au flot du temps; c’est une résistance à la tragédie du temps. La démarche archivistique est une démarche essentiellement héroïque puisque dans toute tragédie, le personnage principal est toujours le temps, le temps qui fait que les choses changent et se transforment. Les archives, c’est donc le moyen de vaincre le passage du temps.

De plus, il y a des questions d’ordre un peu plus pratique qui me sont revenues dans cette démarche (que nous faisons ensemble). Je me suis interrogé sur le passé. Depuis quelques années, je ne sais pourquoi cette question m’intéresse plus qu’avant. [Rires]

Je remarque que tout ce que je croyais comme étant arrêté, ne l’est plus... Le passé n’est pas arrêté, il est en mouvement. Parce que le passé comme le présent est l’objet d’interprétations et de représentations mentales, on a tendance à ne voir que ce que l’on est disposé à voir en fonction de nos opinions, de nos croyances... Et c’est là que je fais une différence entre l’histoire et les archives. L’histoire, à la réflexion, c’est toujours une interprétation et je sais pertinemment que les archives servent à faire l’histoire, mais la seule façon de confronter l’histoire en tant qu’interprétation ou représentation mentale, c’est de retourner aux archives. Je pense que cette façon de détacher la notion d’histoire et la notion d’archives est extrêmement importante car ce n’est pas seulement l’histoire qui est importante mais c’est aussi ce que nous accumulons comme informations auxquelles nous sommes susceptibles de nous référer qui l’est tout autant et d’autant plus que ces informations nous permettent de corriger une interprétation, une représentation.

Quelques exemples de ça! Il y a quelques jours, je voyais à la télévision une émission d’une heure sur les présidents des États-Unis. Vous savez qu’il y a un mythe aux États-Unis, celui de la réussite. C’est ce que l’histoire nous enseigne, c’est ce que la tradition véhicule concernant les États-Unis et l’Amérique du Nord aussi d’ailleurs... Dans cette tradition, il y a l’idée, la croyance que les présidents sont des gens venus d’extraction modeste et qui ont accédé au pouvoir. Voilà donc une interprétation, une représentation non pas de la réalité, mais d’un phénomène qui est absolument faux. Grâce aux archives, on peut le corriger et découvrir qu’à part trois présidents, tous les autres sont issus de familles immensément riches, y compris Washington, y compris Jefferson, y compris Roosevelt et bien entendu Kennedy.

Le film récent de (Jacques) Godbout sur les plaines d’Abraham est aussi une belle démonstration de ça. Que tout à coup deux gars décident d’aller rechercher des documents enterrés aux archives ici et là pour dire que ça ne s’était pas tout à fait passé comme on l’a toujours dit, je vous assure que c’est un film qui d’une certaine façon vous rend hommage et c’est un témoignage de l’importance des archives pour la découverte de la réalité par opposition à l’interprétation ou à la représentation mentale qu’on peut avoir de ce phénomène historique. Tu découvres par exemple que les Canadiens-français de l’époque n’étaient pas si francophiles que ça et qu’ils se foutaient pas mal de ça en fait... Au premier coup de mousquet des Britanniques, ils se sont tous couchés par terre. [Rires] C’est ça qui semble la réalité... Je ne veux pas dire que Godbout et ses camarades ont fait une recherche d’archives, ce n’est pas ce que je veux dire, mais ils sont allés trouver des documents qui remettent sérieusement en question une interprétation historique.

Personnellement, ce qui m’a amené à beaucoup réfléchir sur cette question, c’est du reste pourquoi ce soir j’ai accepté de vous rencontrer, c’est que pendant quelques années j’ai travaillé aux études françaises de l’Université McGill avec le professeur Yvan Lamonde que vous connaissez certainement. Nous avions un cours ensemble à cette époque-là. Jean-Louis Roy était alors directeur des études canadiennes et il m’avait demandé de donner le cours avec Lamonde. J’ai alors vu les étudiants dirigés par Lamonde aller chercher des choses... Ils allaient dénicher des informations qui étaient encore une fois très en contradiction avec les choses que nous autres on avait recueillies et qui étaient figées dans l’histoire officielle. Ce qui m’a amené à dire à un moment donné à Yvan Lamonde: "Moi, j’ai un problème avec l’histoire nous concernant et ça me fatigue énormément!" et j’ajoute: " je pense que nous sommes beaucoup plus profondément américains que nous ne le croyons et que nous ne l’affichons!". J’ai écrit d’ailleurs un petit essai là-dessus... Je vais vous en donner un exemple. On est tous là, intellectuels genre Radio-Canada, et on est tous convaincus que Gilles Vigneault, Félix Leclerc, etc., vendent beaucoup de disques au Québec. (Or), celui qui vend le plus de disques au Québec c’est Willie Lamothe...Willie Lamothe est un cowboy dans un pays où un cowboy est impossible et d’autant plus que Willie, je le connais personnellement et il me l’a confirmé lui-même, détestait les chevaux; [rires] ce qui ne l’a pas empêché d’apparaître dans un défilé de la St-Jean-Baptiste de je ne sais plus quelle année pour représenter la culture populaire. Lamonde a réexaminé tout ce débat-là...

Tout ça pour dire que quand on cesse de regarder l’histoire pour la simplifier, quand on creuse et qu’on va au niveau des archives pour voir ce qui reste de temps-là, on découvre par exemple que l’influence française est moins importante qu’on le croit; que l’influence britannique est plus importante qu’on le croit; que l’influence des États-Unis est plus importante qu’on le croit et en particulier dans le contexte de 1837. Comment explique-t-on qu’en 1837, les gens allaient se réfugier aux États-Unis chez les francs-maçons? Allez voir, allez voir dans les archives... Lisez le livre de Lamonde à ce sujet...

Les archives permettent donc de tempérer la tendance naturelle au révisionnisme. Le plus grand problème que l’on a avec le passé, c’est qu’il semble naturel de corriger l’histoire en fonction de nos croyances. Le passé est tellement important qu’on déguise, qu’on habille l’histoire en fonction de nos croyances et ce pour servir la pensée unique du jour. J’ai trouvé quelque chose comme ça chez Fernand Dumont il y a un an, maintenant qu’il est mort... La duplicité du langage semble bien avoir caractérisé notre culture de jadis...

J’ai aussi (pour poursuivre) quelques autres notes sur le révisionnisme... attendez que je retrouve mes notes... elles ne sont pas toujours dans l’ordre de ma conception sauf…[rires] où est- ce que c’est passé cette affaire-là?...C’est mal parti!... Ah oui! Voici ! À propos du révisionnisme, saviez-vous que les gens de la philosophie n’aiment pas que Platon soit incarnationiste, que Newton ait été astrologue... ils n’en parlent d’ailleurs plus...Que pensez-vous du fait que "Les filles de Caleb", le téléroman, transporte des valeurs que celles-ci ne véhiculaient probablement pas?

Je termine d’abord en vous disant de consulter vos propres publications, tout est dedans. [Rires] Plus le temps est orienté vers le futur, plus il faut être en contact avec le passé. Après vous avoir suggéré d’observer une pierre semi-précieuse comme métaphore et comme symbole de votre profession, l’ambre, j’aurais envie de vous suggérer le symbole graphique qui pourrait véhiculer l’idée derrière ça. C’est le rapport entre les branches et l’arbre. Votre affaire -l’archivistique, les archives-, c’est un arbre avec beaucoup de branches. Il faut énormément de racines pour nourrir toutes ces branches. Le passage entre les deux, c’est votre profession. Vous êtes des passeurs, les archives c’est une interface au sens large du terme. Votre fonction est celle de la générativité. Il y a d’ailleurs un personnage lié à votre activité, c’est Janus, un Dieu à deux faces, l’une tournée vers le passé et l’autre vers l’avenir. C’est ce que vous devriez avoir sur votre papier à lettre [rires] l’arbre en haut et Janus en bas. [Rires]

Une dernière note… je dirai que votre profession a un énorme problème, c’est celui de votre image et en tant que communicateur de profession, c’est mon métier, je peux vous dire que votre image dans le public, elle est statique. Elle met l’accent sur le fait d’aller chercher les documents et de les conserver. Ce que j’appelle le phénomène de la recyclopédie , refaire circuler l’enseignement et l’information, c’est ça le rôle important des archivistes. L’archivistique est essentiellement communication. Bien sûr, elle est évaluation, acquisition, conservation, mais si les mots d’archivistes et d’archivistique étaient associés à communication, je pense que vous auriez une bien meilleure image auprès des autres, du public et auprès de vous-mêmes aussi. Dites-vous bien que les archives appartiennent au futur...Merci! [Applaudissements]

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