
Chaque printemps,
un miracle se produit. Nous en sommes tous témoins. Mais le plus souvent
sans porter attention. Cest que notre état habituel est le sommeil.
Jai
eu un jour la révélation de ce miracle. Je lai vu sopérer
sous mes yeux. Javais à lépoque lhabitude de terminer
mes promenades dans une clairière où je mattardais quelques minutes,
parfois davantage, pour ensuite mengager sur un sentier étroit et
tortueux au bout duquel je retrouvais ma voiture. À la faveur dun
tournant, je devais écarter quelques branches au-dessus du sentier, toujours
les mêmes. Ce matin-là, jai remarqué que lune de ces branches
portait ici et là quelques renflements discrets que je ne pensais pas
avoir remarqués les jours précédents. Mais je ne my attardai pas.
Le lendemain, il ma semblé que ces renflements étaient plus pointus.
Jai pensé : ce sont les premiers bourgeons. Mais je ne my
attardai pas davantage. Les jours suivants, pourtant, je suis devenu le
témoin de la croissance étonnante de ces bourgeons. Jai dabord
vu apparaître une petite fente au sommet de ces renflements; puis, le
lendemain, la pointe de ce qui allait devenir une toute petite feuille
dun vert tendre. Quelques jours plus tard, la croissance se poursuivant,
jai vu quil sagissait en fait de quelques feuilles repliées
sur elles-mêmes et toutes plissées qui formaient comme un cône.
Mon
intérêt allait grandissant. Ces quelques bourgeons métaient devenus
familiers. Jétais accroché. Tous les matins je marrêtais pour
évaluer leur croissance. Si la journée précédente avait été froide et
grise, je constatais peu de progrès, voire aucun. Si, au contraire, la
journée avait été relativement chaude et ensoleillée, la magie avait opéré.
Cest
ainsi que dun jour à lautre jai vu souvrir les
petits cônes, puis trois petite feuilles toujours dun vert tendre
sont apparues pour devenir quelques jours plus tard des feuilles un peu
plus grandes. Plus loin, cest une petite branche que jai vu
pousser. Qui sest elle-même donné quelques bourgeons que jai
vu éclater. Et dautres feuilles sont apparues. Et dautres
encore. Partout alentour.
Un
matin, comme le jour précédent avait été particulièrement chaud, jai
constaté que les arbustes étaient tous couverts de jeunes feuilles. Et
quelques jours plus tard, les arbres. Car les arbres se couvrent de feuilles
plus tard afin de faciliter lensoleillement des arbustes. Les rites
de la nature sont dune grande rigueur. Le miracle sétait produit
sous mes yeux. Car pour en être vraiment témoin, il faut pouvoir lobserver
jour après jour : assister à lopération comme au ralenti. Autrement,
la nature magique du phénomène nous échappe.
Il
sagit en fait ici de lopération du microcosme.
Le
microcosme procède de lintérieur vers lextérieur. Il
correspond à Cinq, nombre de la vie : de la nature, de la croissance
triomphante. Du pentagone, du pentagramme. Ce que les Anciens appelaient
la "natura naturans" la nature en train dopérer.
(Et ce, par opposition à la magie du macrocosme qui procède de
lextérieur vers lintérieur comme dans la cristallisation
et qui correspond à Six, nombre de la perfection. De l'hexagone, de lhexagramme.
Ce que les Anciens appelaient la "natura naturata"
la nature ayant opéré, ou parvenue à un état déquilibre.)
On
peut donner à la magie du microcosme de solides explications
scientifiques. Mais elles ne recouvrent, selon moi, quune partie
de la réalité. Il reste toujours que ce qui procède de lintérieur
vers lextérieur doit bien venir de quelque part, procéder dune
dynamique interne, de la Source.
Pour
les Anciens je remonte ici à lAntiquité ,
la Nature était la manifestation du divin. Sans doute étaient-ils, du
moins certains dentre eux, plus attentifs que nous. Car tout cela :
la vie, la mort et la renaissance, se passe sous nos yeux
manifestation de la Réalité même.
Je
disais plus haut que cette expérience avait été initiatique. Cest
peut-être beaucoup dire. Mais elle fut pour le moins loccasion dun
éveil. Depuis, mon regard sur la nature nest plus ce quil
était. Comme si la Déesse avait retiré quelques-uns des voiles qui la
recouvrent aux yeux du profane, me permettant ainsi de voir, au-delà de
la perception habituelle, la Réalité à luvre.
Cest
du moins ce quil me semble.
Aussi
faut-il développer lattention et linvestir dans lobservation
du miracle de la vie. Mais peut-être est-il nécessaire pour y parvenir
davoir un chien pour guide.
Comme
dans le monde des aveugles.