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L'homme dénaturé

   

'' L'esprit du Y.M.C.A., Kipling et de Baden-Powell se retrouve en Tarzan. ''

Marshall McLUHAN, The Mechanical Bride.


Alors que la révolution industrielle provoquait une coupure entre l'homme et la nature, le mythe de TARZAN est apparu comme une manifestation de l'inconscient collectif de l'homme technologique en mal de racines. La courbe de la popularité de TARZAN correspond à peu près à celle de l'urbanisation.

Plus l'homme technologique s'est enfoncé dans le béton, le plastique et la pollution, plus la popularité de TARZAN a grandi. TARZAN, c'est l'Adam primordial en chacun de nous; mais c'est aussi l'homme libéré des contraintes imposées par la vie en société; c'est le maître-nageur absolu - Ben WEIDER devenu dieu; c'est le bon sauvage de ROUSSEAU : le mythe de l'homme ensauvagé et du retour à la nature.

TARZAN est le premier drop-out. Il communique naturellement avec les animaux qui lui obéissent. McLUHAN le compare à saint FRANÇOIS d'Assise... On pourrait aussi le comparer à saint ANTOINE, pour la résistance qu'il oppose aux tentations, surtout celles de la chair, qui l'assaillent sous la forme de reines, de princesses, de guerrières, plus ou moins Incas, dont le rut généreux éclabousse les lecteurs.

 

Edgar RICE BURROUGHS-Burne HOGARTH, Tarzan of the Apes (Pan Books Ltd.).

Edgar RICE BURROUGHS, qui a su exprimer ce mythe collectif, était un homme de la technologie : il a été l'un des premiers écrivains à utiliser le dictaphone.

Son premier roman ayant TARZAN pour héros a paru en 1914.

Mais ce n'est qu'en 1929, en pleine crise économique, que TARZAN a fait l'objet de bandes dessinées.

Plusieurs dessinateurs se sont succédés depuis un demi-siècle de publication sous cette forme populaire.

Le plus célèbre et de loin le plus talentueux a été Burne HOGARTH, considéré comme l'un des plus grands dessinateurs américains.


À l'origine, TARZAN était chaste. Tel le dieu mythique dont la nature est la seule épouse, il n'y avait pas de femme dans sa vie. Ce n'est que plus tard, peut-être pour stimuler sa propre créativité, que l'auteur a fait intervenir le personnage de Jane, l'épouse, l'éducatrice, la reine du foyer à qui l'ouvrier, en rentrant du travail le vendredi, remet son enveloppe. À moins que ce ne fut, de la part de l'auteur, en prévision du Mouvement de libération de la femme.

TARZAN s'inspire du mythe d'HÉRAKLES-HERCULE. Puissance, énergie, virilité, athlétisme. Une des images les plus répandues le représente au moment où il plonge littéralement sur un lion. HÉRAKLES n'a-t-il pas délivré la vallée de Némée du lion monstrueux qui l'infestait ?

TARZAN emprunte aussi quelques traits à APOLLON : adoré des peuples chasseurs, un grand nombre de bois et de grottes étaient placés sous sa protection.

À l'époque où il fut créé, TARZAN répondait à un besoin : celui qu'on éprouvait déjà dans une société industrielle de retourner à la nature. Mais il était aussi un précurseur : il annonçait l'intérêt de la société post-industrielle pour l'écologie.

TARZAN est le mythe de l'homme coupé de la nature et du désir inconscient de renouer avec elle. Ce désir est aujourd'hui conscient. TARZAN est devenu le héros mythique de la recherche que nous avons entreprise pour renouer avec nos racines, satisfaire notre besoin de vivre en harmonie avec la nature. TARZAN est le héros mythique de l'écologie.

 


'' Pour moi, l'écologie ne concerne pas uniquement la pollution, les catastrophes énergétiques, l'agriculture biologique, la destruction des sites... Son domaine d'action, c'est aussi le mode de vie, la sélection et la reproduction des groupes sociaux, les rapports entre hommes et femmes, entre travail manuel et intellectuel, entre ville et campagne, entre monde de l'Est et monde de l'Ouest. ''

Serge MOSCOVICI, in Le Sauvage (janvier 1975).

 MOSCOVICI, Serge. Société contre nature, Hommes domestiques et hommes sauvages (Éditions 10-18)


L'écologie doit être une contestation créatrice. L'esprit d'écologie n'est en aucun cas un esprit de conservation, de catastrophe ou de ''survie''. C'est une recherche du changement, de la renaissance, de la vie.

''Le monde change, ayons le courage d'expériences mentales et pratiques originales'', dit Serge MOSCOVICI, l'auteur de quelques ouvrages stimulants sur la crise de notre civilisation.

 


Selon MOSCOVICI, on voit se développer dans nos civilisations deux courants radicalement opposés : le culturisme et le naturalisme. Ces mouvements s'opposent sur les trois grandes divisions : le masculin et le féminin, l'urbain et le rural, l'intellectuel et le manuel. Le culturisme cherche à justifier ces divisions, le naturalisme à les éliminer.

Les historiens ont coutume d'étudier des mouvements de type culturaliste, qui sont spécialisés et divisés. Au contraire, les mouvements naturalistes sont en général des mouvements totaux : le pythagorisme grec, par exemple, ou encore le taoïsme chinois...

''Pour les naturalistes, ce que vous appelez la pensée rationaliste est une pensée où la langue tue la parole, où la règle tue la créativité, où le rite de l'enseignant tue l'initiative de l'enseigné.''

Le naturalisme serait, pour employer une image psychanalytique, la part du refoulé des deux courants. Or, il y a toujours un retour du refoulé.

On assiste actuellement à une nouvelle poussée du naturalisme qui serait même entré, selon MOSCOVICI, dans une troisième phase, celle de sa maturité.

''Il faut régénérer l'histoire, y faire entrer ce qui en a été exclu : la nature, les groupes sans histoire, les hommes sauvages, les femmes, les prétendus primitifs, et tout ce qui sort de l'aire du sédentaire.''

Notre civilisation technologique a surdomestiqué l'homme; il faut maintenant l'ensauvager.

 


ÉCOLOGIE :

'' Discipline scientifique qui étudie les rapports et les processus qui rattachent chaque être vivant à un environnement physique et chimique. ''

Barry COMMONER, L'encerclement (Le Seuil).

Il existe à propos de l'écologie certaines généralisations reprises par Barry COMMONER, un des maîtres à penser de la nouvelle génération d'écologistes, sous forme de lois de l'écologie, que je résume.

première loi

L'écosphère constitue un ensemble complexe d'interconnexions qui rattachent les uns aux autres divers organismes vivants et relient des groupements, des espèces et des organismes individuels à leur environnement physico-chimique. Autrement dit, un système écologique se compose de multiples parties interdépendantes et liées par leurs actions réciproques. Toutes les parties du complexe vital sont interdépendantes. L'homme participe de l'écosphère : sa survie est liée à celle de l'écosphère. Toute atteinte à une partie du système a des répercussions sur les autres parties et l'ensemble - donc sur l'homme.

deuxième loi

Il s'agit, en fait de la réaffirmation d'une loi fondamentale de la physique : celle de l'indestructibilité de la matière.

Par exemple, une pile sèche contenant du mercure est usée, on la jette aux déchets; la boîte aux ordures est ramassée et le contenu va dans l'incinérateur; le mercure, sous l'action de la chaleur, est transformé en vapeur de mercure et rejeté par la cheminée de l'incinérateur - or, la vapeur de mercure est toxique; emportée par le vent, elle retombe un peu plus tard sur la terre, mêlée à la pluie et la neige; par exemple, elle retombe sur un lac : le mercure se condense et se dépose alors sur le fond, où les bactéries le transforment en méthyle de mercure, élément qui est abosrbé par les poissons... Il se trouve que le mercure n'est pas métabolisable, c'est-à-dire qu'il n'est pas transformé et/ou éliminé, il s'accumule donc dans la chair et les organes des poissons - qui sont pêchés et consommés par l'homme...

troisième loi

La nature en sait plus long. Il s'agit ici d'un principe qui paraît contredire l'idée, largement répandue, de l'omnicompétence de l'homme. La conception la plus généralisée de la technique humaine est qu'elle se propose d' ''améliorer la nature''. Or, toute modification importante apportée par l'homme à un système naturel est susceptible d'avoir des conséquences fâcheuses pour ce système.

quatrième loi

La dernière loi de l'écologie englobe les précédentes : tout profit doit avoir une contrepartie. Le système écologique constitue un ensemble de relations global, où rien ne peut se perdre ni se gagner et qui, dans cette perspective, ne connaît pas le progrès.

'' Tout ce qui se trouvera défait, écrit Barry COMMONER, devra être compensé. (...) La crise actuelle de l'environnement est un avertissement que le paiement a déjà connu des retards. ''

 


" Malgré l'orgueil qu'il éprouve de sa réussite technique extraordinaire, l'Homme est toujours entre les mains de l'évolution, et l'étape que nous allons franchir ne sera pas sans doute une fois de plus le résultat d'une révolution volontariste, mais celui de l'implacable nécessité : ou il disparaîtra, ayant saccagé la biosphère qui lui est nécessaire encore pour survivre, ayant épuisé ses principales ressources énergétiques, ou il devra subir un changement radical de sa mentalité. Les cris d'alarme poussés par les écologistes ne doivent pas être interprétés comme un conseil de revenir en arrière, mais de bien choisir une autre route pour aller plus loin. ''

Henri LABORIT, L'Homme et la ville (Flammarion).

 


Il est difficile de se défaire de la vision, sans doute culturelle, de considérer l'environnement comme séparé de l'homme. De se dire : c'est bien navrant ce qu'on fait à l'environnement, sans comprendre que nous ne survivrons pas à la crise écologique, si elle se poursuit.

On parle encore de l'environnement comme d'un décor. Comme si on pouvait considérer l'homme en dehors de son environnement écologique : comme s'il y avait, d'une part, l'homme et, d'autre part, l'environnement. Comme si tout ce qui arrive aux plans minéral, végétal et animal, n'avait aucune répercussion sur la vie humaine. Comme si nous avions le choix ou non de nous préoccuper de cette question, de trouver une solution, ou plutôt des solutions. Comme si nous avions le choix ou non d'inventer une nouvelle société.

   

'' L'homme est naturellement privé de raison. Seul le milieu ambiant en est pourvu. ''

HÉRACLITE

JURDANT, Michel;
Les insolences d'un écologiste
(Les Éditions Boréal Express)


Michel JURDANT est un jeune écologiste canadien. Avec une équipe multidisciplinaire, il a dressé la cartographie écologique du territoire de la Baie James. Il est aussii l'auteur d'un remarquable petit livre, Les insolences d'un écologiste qui a le mérite de suggérer des mesures concrètes pour limiter les dégâts causés chaque jour à notre environnement.

Michel JURDANT affirme que '' la solution est en chacun de nous ''.

Voici le tableau comparatif de deux types de société, que Michel JURDANT soumet à la réflexion de son lecteur :

   

société à technologie dure  

société à technologie douce

Grande consommatrice d'énergie  

Basse consommatrice d'énergie

Gaspilleuse de matières premières  

Basse consommatrice de matières premières

Pollution importante  

Pollution faible

Perte de matériaux et d'énergie  

Recyclage des matériaux et de l'énergie

Grandes unités de production   

Petites unités de production

Accent sur le travail à la chaîne  

Accent sur l'artisanat

Société de classes   

Décloisonnement des classes sociales

Citadine  

Villageoise

Internationale  

Locale et régionale

Motivation : le profit et la quantité  

Motivation : les besoins et la qualité

Croissance accélérée et indifférenciée  

Croissance ralentie et organique

Centralisatrice  

Décentralisatrice

Spécialisation du travailleur  

Polyvalence du tavailleur

Monoculture   

Polyculture

Facteur limite : l'argent et le profit  

Facteur limite : l'homme

Divorce du travail, des loisirs et de la culture  

Intégration du travail, des loisirs et de la culture

Exploitation de l'homme par l'argent  

Exploitation de l'argent par l'homme

Écologiquement dangereuse  

Écologiquement adaptée


 


'' Instinctivement conscients de la valeur spirituelle des plantes qui leur apportent une satisfaction esthétique, les êtres humains se sentent particulièrement heureux lorsqu'il vivent entourés de verdure. ''

P. TOMPKINS et C. BIRD, La vie secrète des plantes (Robert Laffont).

 


Une enquête récente révèle qu'on trouve au moins une plante d'appartement dans 91% des foyers en Amérique. Et que, dans la moitié de ces foyers, on trouve dix plantes et plus. Il s'agit donc, de la part du citadin, d'un engouement réel pour les plantes. Le phénomène est significatif.

 


Les plantes d'appartement répondent à un besoin profond. Celui, tout d'abord, d'intervenir dans son environnement.

À une époque de standardisation, la décoration est importante. Le choix des objets de même. On ne doit négliger aucune occasion de s'exprimer par son environnement. Dans cette perspective, les plantes sont sans doute ce qui personnalise le plus un appartement. Ou encore l'espace qu'on occupe au travail. Nous vivons parmi des objets comme on en trouve partout. Nous finissons par avoir l'impression de vivre dans un univers xérographié. Mais les plantes ont une personnalité.

On s'exprime dans la façon d'interpréter son environnement. Les plantes dans un appartement sont l'expression de la créativité. On intervient dans la création de son environnement qui, à son tour, nous façonne. Les plantes nous rendent plusieurs fois ce que nous faisons pour elles. Nous ne somme pas des abstractions; il y a en nous du minéral, du végétal, de l'animal. S'intéresser aux plantes, c'est assumer le végétal en nous.

Cet engouement pour les plantes est sans doute un effet du mouvement écologique qui répond à un besoin profond. Il n'est pas possible de vivre plus longtemps détaché de la nature comme s'il y avait l'être humain d'un côté et la nature de l'autre.

Le philosophe Henri BERGSON disait :'' L'intelligence est caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie. '' Mais nous n'avons pas le choix de vivre dans la nature ou à l'extérieur. Pour survivre, il faut non seulement être dans la nature mais vivre en harmonie avec elle.

Cet engouement du citadin de l'ère industrielle pour les plantes exprime sa recherche de l'harmonie universelle. Les plantes, comme par ailleurs les animaux, intercèdent entre l'homme et le cosmos. Les plantes sont une présence. Le mal qui ronge notre civlisation urbaine est la solitude. Au milieu de la ville, un très grand nombre de gens sont très seuls. Avec les plantes, on l'est un peu moins.

Les plantes ont aussi besoin qu'on s'occupe d'elles. À une époque où, règle générale, on n'a guère le sentiment d'être utile, les plantes nous valorisent. Il n'est pas nécessaire de traverser le golfe du Saint-Laurent à la nage pour être valorisé, il suffit parfois d'avoir à s'occuper d'une plante. Car une plante, n'importe quelle plante, n'est pas n'importe quel objet. On ne déplace pas une plante comme on déplace un presse-papier. Les plantes sont vivantes.

La présence de plantes dans un appartement est réconfortante. Elles sont la nature dans un monde où l'artificiel tend à nous déraciner. Les plantes sont un peu de la Terre-Mère. Elles ont besoin de lumière et d'eau. On prend conscience, grâce aux plantes, de la lumière et de l'eau. On reprend racine.

Elles ont aussi besoin d'attentions, de soins, de vibrations. J'en connais qui parlent à leurs plantes. Je suis convaincu que les plantes perçoivent les vibrations. Négatives ou positives. Des expériences l'ont démontré. Il n'y a pas de mal à parler aux plantes. C'est une façon de leur transmettre de bonnes vibrations. Il n'y a lieu de s'inquiéter de ceux qui parlent aux plantes que si elle se mettent à leur répondre.

'' Je te salue, matière. ''

Teilhard de Chardin


'' Car notre civilisation ''matérialiste'', vraiment mal nommée, devrait avant tout cultiver l'amour de ce qui est matériel, de la terre, de l'air et de l'eau, des montagnes et des forêts, de la bonne nourriture, de l'habitat et des vêtements pleins de fantaisie, et des contacts tendres et habilement érotiques entre les corps humains. ''

Alan WATTS, Matière à réflexion (MÉDIATIONS, Denoël-Gonthier).


Les matérialistes m'étonnent. Qu'ils soient capitalistes ou socialistes. Ils m'inquiètent et me troublent. Ils paraissent n'avoir, en effet, aucun respect pour la matière. Les bulldozers des capitalistes, aussi redoutables que des tanks, s'enfoncent dans les forêts qu'ils rasent; les navires-usines des socialistes pompent des bancs entiers de poissons bouleversant pour longtemps l'équilibre des fonds marins. De part et d'autre, on bouscule l'écosystème, sans se soucier de la suite du monde. Les matérialistes ont un système de pensée qui repose sur la matière, pourtant ils l'exploitent, la détruisent, l'anéantissent. Et je reste sans comprendre. Le moins qu'on puisse espérer des matérialistes, c'est qu'ils respectent la matière.

Lors de l'expédition Apollo-XIV, l'astronaute Edgar D. MITCHELL qui en est le chef, contemple notre planète qui se trouve à quelque 240 000 milles. Son émerveillement fait soudain place à un sentiment proche de l'angoisse : il prend conscience de l'impasse dans laquelle se trouve l'homme technologique, qui abuse de l'environnement, qui pollue l'air et l'eau, qui épuise les ressources naturelles de la planète.

Dans l'introduction de l'ouvrage collectif Le livre des pouvoirs de l'esprit (Retz), MITCHELL fait part des questions troublantes qui lui sont venues à l'esprit :

'Comment le monde en était-il venu à une situation aussi critique? Et pourquoi? Une question encore plus importante : que pourrait-on faire pour y remédier? Comment nous, être humains, pourrions-nous restaurer une relation harmonieuse entre nous-mêmes et l'environnement? (...) Comment réaliser le potentiel de l'homme pour une société de paix, de création et d'accomplissement? ''

Tout au long de l'expédition, MITCHELL sera hanté par la conscience aiguë de la limitation des vues que l'homme a sur sa propre vie et celle de la planète.

   
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