Nous sommes
de bien mauvais animaux

" La planète mise à sac ", Le Monde diplomatique, Manière de voir, N° 8.

 

 


" La divinisation de l’homme dans le monde doit cesser. "
Edgar Morin

Cette citation hors-contexte a de quoi choquer. Le célèbre sociologue et philosophe précise plus loin : " Certes, il nous faut valoriser l’homme, mais nous savons aujourd’hui que nous ne pouvons le faire qu’en valorisant la vie : le respect profond de l’homme passe par le respect profond de la vie. "

" La pensée écologisée ",
Le Monde, octobre 1989.

 

 

ODENT, Michel.
Votre bébé est le plus beau des mammifères,
Éd. Albin Michel, 1990.

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout se passe comme si l’homme, emporté par son évolution culturelle, cherchait à occulter sa dimension naturelle.

 

Il y a de ça quelques mois, m’adressant à un groupe, je faisais état de la parution d’un ouvrage remarquable d’un homme que j’estime grandement, le docteur Michel Odent, intitulé : Votre bébé est le plus beau des mammifères. Je pus alors observer que ce titre provocateur suscitait chez plusieurs une certaine répugnance. Ce n’était pas la première fois que je remarquais une telle attitude à l’égard de notre animalité. Il n’y a pas de doute que le refoulement dont le corps a fait l’objet durant plusieurs siècles (et encore aujourd’hui, quoi qu’on dise) témoigne pour le moins d’un malaise par rapport à la nature en nous. J’en suis même venu à me demander si ce malaise n’expliquait pas aussi notre indifférence par rapport à la nature à l’extérieur de nous.

Depuis que la culture est devenue le principal moteur de notre évolution – le seul d’après certains – il semble en effet que la nature, en nous comme à l’extérieur de nous, inspire une réaction de rejet. Comme si tout ce qui participe de la nature nous était étranger.

L’évolution, c’est évident, n’est plus ce qu’elle était. Je parle ici de l’évolution depuis le Big Bang, il y a de ça environ 15 milliards d’années. Rien de moins... À l’origine, la matière et l’énergie se séparent. Et petit à petit la matière se complexifie, faisant apparaître de nouvelles propriétés. Puis la vie se manifeste : ce sont désormais les organismes vivants qui vont se complexifier. Jusqu’à l’apparition de l’homme, l’évolution est exclusivement commandée par la nature. Mais avec cette nouvelle espèce de primates, un nouveau type d’évolution s’impose.

Sir Julian Huxley a été le premier scientifique à faire remarquer que l’homme, avec la conscience d’être et le langage, possède désormais un mode exclusif d’évolution, qu’il a appelé : évolution psychosociale. À toutes fins pratiques, la culture a pris la relève de la nature. Ce qui ne va pas sans une tension, parfois même une contradiction, entre les tendances innées et celles qui sont acquises. Tout se passe comme si l’homme, emporté par son évolution culturelle, cherchait à occulter sa dimension naturelle. Ce dont témoigne en particulier le refoulement dont le corps fait l’objet surtout depuis le début de notre ère en Occident; de même que le rapport désastreux que l’homme entretient, plus spécialement depuis le début de la révolution industrielle, avec son environnement.

Entraîné par l’évolution culturelle, nous avons même refoulé notre animalité au point de devenir le seul animal qui détruise son environnement avec le risque d’entraîner par nos choix irresponsables notre propre destruction.

Décidément, nous sommes de bien mauvais animaux.

Comme le fait remarquer Edgar Morin : C’est ici qu’il nous faut totalement abandonner la conception insulaire de l’homme : nous ne sommes pas des extra-vivants, des extra-animaux, des extra-primates. [...] Nous sommes des super-mammifères, des super-vertébrés, des super-animaux, des super-vivants. "

Ce n’est sans doute pas par hasard que l’intérêt pour l’écologie coïncide avec la redécouverte du corps. Car il s’agit ici, en définitive, de deux aspects d’une même démarche qui vise à une réconciliation avec la nature, à l’intérieur comme à l’extérieur de nous.

On ne peut pas vivre en dehors de son corps, pas plus qu’on ne peut vivre en dehors de la nature.

 

Retour au débutPropos de Jacques Languirand
ayant fait l'objet d'une chronique parue dans
le Guide Ressources, Vol. 07, N° 01, septembre 1991.