Le piège de... l'espoir

 


Au risque de bousculer une habitude de penser selon laquelle l’espoir est un sentiment non seulement positif mais constructif, je dirais au contraire que l’espoir peut représenter un obstacle à l’engagement, à la prise en main des affaires, à la résolution des problèmes ici et maintenant, dans la mesure où il suggère que la situation va s’arranger d’elle-même, éventuellement, et qu’il n’est pas besoin de changer les habitudes, de penser et d’agir.

   


L’espoir considéré comme un obstacle au changement représente un concept pour le moins troublant. Le mot espoir éveille le plus souvent... l’espoir, un sentiment positif. En revanche, la peur considérée comme un obstacle au changement paraît aller de soi, l’idée que l’on se fait de l’espoir s’oppose à ce qu’on le considère aussi comme tel. On suggère alors qu’il s’agit plutôt d’un faux espoir, mais c’est ne pas saisir en quoi l’espoir représente précisément un obstacle. Qu’il soit fondé ou non, qu’il se réalise ou non, peu importe. L’espoir est un obstacle en ce qu’il reporte la solution à plus tard et qu’il suggère que la solution se trouve à l’extérieur, qu’elle ne dépend pas de nous... ce qui revient à justifier notre impuissance, à la renforcer. L’avenir se trouve, en effet, à l’extérieur de nous; il fait appel à un ailleurs mythique dans le temps. L’espoir de gagner à la loterie, par exemple, se trouve à l’extérieur. C’est en quoi du reste la loterie est immorale, en ce qu’elle dérobe le présent. J’attends de l’extérieur, de l’avenir, la solution au lieu de m’employer à créer de nouvelles conditions, ici et maintenant. C’est en quoi, précisément, l’espoir est un obstacle.

Ce concept, je le précise, n’est pas de moi. Il a été défini ces dernières années par des futurologues qui en sont venus à la conviction que l’espoir est un obstacle parce qu’il incite à reporter à demain ce que l’on devrait faire aujourd’hui.

L’éducation, qui permet de remettre à plus tard la résolution de tous les problèmes, est sans doute le lieu où l’on investit le plus volontiers, ces années-ci, l’espoir. Dès que l’on se heurte à une difficulté qui paraît insoluble, difficile à contourner sans faire un effort, sans changer ses habitudes ou perdre ses acquis, on se dit que la solution se trouve dans l’éducation. Pour résoudre toutes les questions soulevées par la crise de l’environnement ou de l’endettement, l’éducation est la réponse. Pour la faim dans le monde, encore l’éducation. Pour la paix de même. Toujours l’éducation...

On finit donc par hypothéquer l’avenir, par reporter à plus tard la solution des problèmes, qui auront pris alors des proportions alarmantes. On fait porter la responsabilité de ses choix à ses enfants et à ses petits-enfants, sous prétexte qu’ils seront mieux éduqués, donc plus en mesure de refaire le monde.

Hypocrisie! La génération du baby-boom, qui occupe de nos jours la plus grande partie de l’espace social, est celle dont le niveau d’instruction (l’éducation au sens large) est le plus élevé de toute l’histoire de l’humanité. Nous sommes donc, ici et maintenant, suffisamment formés et informés pour résoudre les problèmes auxquels nous devons faire face. Cessons de nous en remettre à l’espoir que-ça-finira-bien-par-s’arranger et, surtout, d’investir cet espoir hypocrite dans l’éducation des autres, leur faisant ainsi porter le poids de nos responsabilités. En somme, cessons d’afficher notre espoir plutôt que notre détermination.

C’est dans les mentalités que l’on rencontre le plus de résistance au changement.

   

Retour au débutPropos de Jacques Languirand
ayant fait l'objet d'une chronique parue dans
le Guide Ressources, Vol. 10, N° 01, septembre 1994