Internet – comme simulation de Dieu

 


Dieu paraît essentiellement protéen. Comme Protée, il revêt à volonté les formes les plus diverses (et parfois les plus effrayantes, nous enseigne ce mythe). Il devient tous les objets du désir. Pour l'un, il est l'argent; pour un autre, le corps, l'orgasme et le sexe, la guerre, la science, etc.. Plus récemment, l'ordinateur; et, depuis peu, Internet. Je dirais que de tous les phénomènes que l'on peut considérer comme autant de simulations de Dieu, Internet est sans doute le plus crédible. Au point d'évoquer les leçons du Petit Catéchisme:

Où est Dieu?
Dieu est partout;

C'est Internet!

  


Plus je me familiarise avec ce phénomène transcendant, plus les attributs divins d'Internet m'apparaissent incontestables... Comme Dieu, Internet est à la fois un et multiple. Il rassemble en un tout ce qui est divisé. En quoi il évoque irrésistiblement le corps mystique du Christ. Que dis-je? Il est le corps mystique. Et par ailleurs rien n'est plus semblable au monde comme Dieu l'a créé que le produit d'Internet: c'est, comme le disait Esope à propos de je ne sais plus quoi, " la meilleure et la pire des choses ".

D'ailleurs n'est-il pas évident que tout ce que représente Internet se trouvait déjà dans le Nouvel Age – une autre simulation de Dieu. Lorsqu'on parle du projet caressé par les fidèles d'Internet d'unifier la planète, de la contenir en un seul réseau, ne s'agit-il pas de la réalisation du grand rêve holiste (ou holistique) du Nouvel Age? Internet serait, en définitive, l'aboutissement technologique de la pensée du Nouvel Age.

Pour les fidèles d'Internet, le bonheur est dans la connectivité, j'allais dire la communion des individus – comme qui dirait : la communion des saints – par les réseaux, le monde devenant ainsi un grand tout participatif. Ne sommes-nous pas devant un phénomène religieux? Et comme il s'agit par ailleurs de connexions quasi instantanées et simultanées, ne sommes-nous pas devant un phénomène qui ressort à la pensée magique? Et comme il faut, pour en être, posséder les clés qui permettent de franchir les arcanes et maîtriser le langage des initiés, ne s'agit-il pas ici de caractéristiques propres aux sectes?

Avec le recul de l'âge – qui ne comporte pas que des désavantages – je vous dirai que le monde d'Internet m'est curieusement très familier. Sous des dehors qui donneraient à penser que l'on doit ce phénomène aux yuppies de pure obédience matérialiste, je constate qu'il s'agit en fait d'une création des hippies : Steve Jobs, un des créateurs de l'ordinateur personnel (Apple puis Mac) a les cheveux longs, est végétarien et médite tous les jours; Stewart Brand, cofondateur de la Hackers Conference et de Well, un système de téléconférence, a créé à l'époque (l'autre) The Whole & Earth Catalogue; Mitch Kapor, concepteur de Lotus 1, 2 et 3, quant à lui, était instructeur de la Méditation Transcendantale.

Le monde d'Internet m'est tellement familier qu'il me fait parfois un effet de déjà vu, comme disent les anglophones. Je ne peux pas parcourir un numéro de Wired (on ne lit pas vraiment ce magazine, on le parcoure) sans trouver une mention de Marshall Macluhan, ou de Buckminster Fuller, les gurus d'un autre âge. J'y ai même trouvé à deux reprises des citations de (vous ne devinerez jamais!) Teilhard de Chardin à propos (de quoi? oui, de quoi? Je vous le donne en mille) de convergence vers le point oméga! Rien de moins.

Dans le magazine Time (no spécial: " Welcome to cyberspace " – printemps 1995), j'ai trouvé cette phrase qui résume tout: " [...] l'âge de l'information va porter la marque de la contre-culture des années '60 pendant un bon moment dans le troisième millénaire. "

J'espère seulement que cette nouvelle simulation de Dieu ne connaîtra pas le sort des précédentes et qu'à propos d'Internet il n'y aura pas lieu de citer comme je l'ai fait déjà à propos du Nouvel Âge cette réflexion de la marquise Du Deffand: " Une grande idée lorsqu'elle tombe dans un petit esprit, elle en prend le contour. "

Et puis, pourquoi pas? Comme me le disait un jour un chauffeur de taxi parisien à propos de tout: " Qu'est-ce qu'on en a à foutre?! " Dieu étant essentiellement protéen, Il prendra un nouveau visage, et puis un autre, et puis encore un autre – une simulation après l'autre – et autant qu'il en faudra en attendant qu'Il puisse un jour être vu pour Lui-même.

(Formule foutrement nouvelâgeuse! Tant pis... puisque nous sommes entre fidèles d'Internet)

  

Retour au débutPropos de Jacques Languirand
ayant fait l'objet d'une chronique parue dans
le Guide Ressources, Vol. 11, N° 02, octobre 1995