La boîte à outils


Depuis le temps, j'ai l'impression d'avoir regroupé comme dans une boîte à outils, précisément, un certain nombre de ces règles de vie dont on dit qu'elles permettent de vivre plus harmonieusement avec soi et avec les autres. Parmi ces règles, je trouve la suivante: agir plutôt que réagir. Autant que faire se peut. C'est une règle qui appartient, je dirais, à la  philosophie pérenne – de toujours, donc; et d'après ce qu'en disent les Maîtres, un des piliers de la sagesse!

 


Comme toutes les formules de ce genre, je veux dire : lapidaires, il faut en comprendre l'esprit et non pas s'en tenir à la lettre. Il est évident, quoi qu'on dise, que dans mes rapports avec les autres – puisque c'est de ça surtout dont il s'agit ici – ou encore face aux événements, aux circonstances de la vie, mon attitude dépend au moins relativement de celle des autres. S'adapter aux autres suppose nécessairement de réagir, et pour ce qui est des événements, les circonstances : tout ce qui m'arrive de l'extérieur doit être assumé, ce qui revient aussi à réagir. Mais dans tous les cas, je dois me demander s'il n'est pas possible d'agir plutôt que de me contenter de réagir aux autres et à ce qui m'arrive. Agir revient à prendre l'initiative, à exprimer son libre arbitre – le petit peu dont nous disposons –, à exercer un certain contrôle sur sa vie. Par exemple dans mes rapports avec les autres, je dois me demander comment agir, c'est-à-dire comment me comporter en tant qu'époux – père, enfant, employeur, employé, etc. – et non pas définir mon comportement en fonction de celui des autres.

Je pense avoir mis cette règle de vie à l'épreuve pour la première fois, il y a plusieurs années, dans mes rapports avec mon père. À l'époque, je m'efforçais de le voir aussi régulièrement que possible mais au moindre prétexte je remettais ma visite à la semaine suivante. Il faut dire que la plus grande partie du temps passé ensemble, mon père le consacrait à critiquer les autres et à me critiquer. " Tu aurais dû faire–dire–partir–investir-divorcer... " Mais, ajoutait-il toujours, en conclusion : " ... je ne veux pas me mêler de tes affaires! " J'avais donc de bonnes raisons d'éviter de le voir. Mais en fait, je réagissais à son comportement envers moi, au lieu de me demander quelle attitude je devais adopter, en tant que fils d'un père vieillissant, quel que fût son comportement. J'ai donc fini par agir : j'ai changé mon attitude et j'ai pris la décision de lui rendre visite toutes les semaines à jour fixe. Je m'y suis tenu à de rares exceptions près.

Cette pratique, que je ne vivais pas comme un tiraillement, un pied sur l'accélérateur et l'autre sur le frein, mais comme une règle de vie clairement arrêtée par moi, m'a aussi permis de demeurer relativement au contrôle de la situation et d'observer nos rapports avec une certaine distance. J'en vins plus particulièrement à ne plus réagir à ses critiques, tant et si bien que mon père a fini par en formuler de moins en moins pour, éventuellement, n'en plus formuler du tout. Et c'est ainsi que, petit à petit, nos rapports se sont transformés au point où j'en suis venu à penser que mon père s'était peut-être lui-même demandé quelle attitude il devait adopter en tant que père d'un fils d'âge mûr...

Chaque fois que j'ai adopté cette règle de vie: agir plutôt que réagir, j'ai observé qu'elle avait un effet très positif sur mon état d'esprit et qu'elle me permettait de trouver l'attitude juste dans mes rapports avec les autres, de même que face aux événements, aux circonstances de la vie. Cette règle offre l'avantage de maintenir la conscience éveillée.

Gurdjieff, ce curieux homme qui demeure – j'allais écrire: malgré tout! – un des maîtres à penser de notre époque, avait la hantise du sommeil... Non pas du sommeil qui accorde au corps et à l'esprit un repos mérité, mais de celui que représente l'inconscience de soi et de la réalité ici et maintenant dans laquelle nous sommes plongés la plupart du temps. Car nous dormons, nous vivons notre existence d'une façon léthargique. Et pour nous éveiller ou demeurer éveillé, nous devons à tout moment nous pincer psychiquement – si vous me passer la formule. C'est le rappel à soi qui occupe une place tellement importante dans l'enseignement de Gurdjieff. Agir plutôt que réagir – par rapport aux autres, aux événements, aux circonstances de la vie – est à mes yeux un outil d'éveil de soi qui permet de vivre plus consciemment et plus harmonieusement...

C'est du moins ce que je pense.

 La normose

 

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Chronique parue dans le Guide Ressources
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Vol. 11, N° 07, avril 1996