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Je comprends qu'il s'agit d'un jeu : jouer à être Dieu,
mais cette question suscite malgré tout chez moi une réaction telle que ma réponse,
je le crains bien, n'intéressera pas les lectrices de son magazine.
Comme
elle insiste, je lui dis :
Si j'étais Dieu, je ne changerais strictement rien à ce qui est! Le monde est
parfait tel qu'il est... A
son silence, je devine son étonnement. Je m'explique :
Tout dépend précisément de l'idée que l'on se fait de l'objet de la création.
Quant à moi, j'en suis venu à penser que cet objet est l'éveil de la conscience.
Et plus je prends de l'âge, plus je suis convaincu que non seulement tel est l'objet
de la création mais que les conditions qui nous sont faites favorisent cet éveil.
Les conditions, c'est-à-dire les difficultés, les épreuves... De même que notre
incompréhension, notre incrédulité devant les difficultés et les épreuves, qui
ajoute encore à la souffrance. Sans compter que, au fur et à mesure que la conscience
s'éveille un peu plus, nous devons faire face à de nouvelles difficultés, à de
nouvelles épreuves qui ébranlent nos convictions! De sorte qu'à chaque étape du
cheminement, il faut reprendre le raisonnement depuis le début afin de se convaincre
à nouveau que la souffrance est le principal moteur de l'éveil de la conscience. Il
y en a d'autres, c'est sûr, comme par exemple la beauté de certains
êtres, de la nature, d'uvres d'art de même que les vertus telles
que le courage, la patience, la justice, la générosité, la compassion... Or, la
souffrance, demeure quoiqu'on dise le principal moteur de l'éveil précisément
parce qu'elle fournit les occasions d'exercer la plupart de ces vertus. Ultimement
,la démarche vise à nous ramener à la Conscience, à l'Être véritable. Comme le
dit Alan Watts : " Nous sommes les fenêtres par lesquelles Dieu
se regarde revenir à Lui! ". Je
ne crois pas pour autant qu'il faille susciter volontairement des occasions de
souffrir. Inutile d'en rajouter au lot qui nous fut dévolu à la naissance, ou
plutôt : avant de naître, puisque la naissance elle-même est souffrance.
Bien que je constate que la plupart des êtres humains contribuent pour une large
part à leur souffrance. Dans l'ensemble, il faut bien le dire, nous sommes peu
doués pour le bonheur. La souffrance associé au destin de chacun représente la
part qu'il doit personnellement assumer. Mais inutile d'en rajouter : " A
chaque jour suffit sa peine... " |
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"Le
jour est levé. Il faut le vivre." Paul
Valéry | |
Ce que j'en dis ne suggère donc pas de rechercher la souffrance
et l'augmenter mais, au contraire, de la diminuer! Cet énoncé peut sembler contradictoire :
Si la souffrance constitue le principal moyen d'élever la conscience pourquoi
souhaiterions-nous la diminuer? Pour préciser ma pensée, je dirais que ce n'est
pas tant la souffrance qui est le principal moyen d'élever la conscience que la
compréhension à laquelle elle donne lieu. La compréhension des lois qui régissent
l'Univers. Aussi longtemps qu'on refuse la souffrance cette compréhension nous
échappe. Mais sitôt qu'on accepte la souffrance pour ce qu'elle est, la compréhension
s'étend et la conscience s'élève.
Je
dirais même qu'il est souhaitable d'échapper le plus possible à la souffrance.
Non pas en la fuyant, ce qui a toujours pour effet de la rendre plus pénible encore,
mais en comprenant le sens de la fonction qu'elle remplit dans nos vies. La compréhension
qui découle de l'expérience et de l'étude permet aussi de grandir et contribue
aussi à élever la conscience. Si on veut atténuer la souffrance, on a donc tout
intérêt à augmenter sa compréhension du sens de la vie. C'est-à-dire rendre la
souffrance un peu moins nécessaire. Et de moins en moins nécessaire. Et même,
éventuellement, plus du tout nécessaire. Ces
propos ne sont pas pessimistes. Ils invitent simplement à considérer l'expérience
de la vie pour ce qu'elle est et à se libérer le plus possible de l'idée que l'on
se fait de ce qu'elle pourrait être, ou devrait être... Partir de ce qui est,
c'est toujours plus sûr. Faute de quoi on vit de fabuleux espoirs qui entretiennent
la souffrance en nous faisant percevoir la vie à partir d'un manque, d'un gouffre,
de tout ce qui n'est pas. Récemment,
un ami et moi, nous avions un plaisir fou à débattre de cette question. Dans un
éclat de rire je lui disais :
J'ai fini par découvrir le sens de l'expérience humaine, la structure même de
la vie! Devant
son air dubitatif, je précise : On passe la moitié de la vie
à se faire un ego fort et l'autre moitié... à le défaire. Et pour nous aider dans
cette entreprise, il y a la maladie et la vieillesse... Et si, malgré tout, l'ego
résiste, eh bien il y a la mort! Voilà
ce que j'ai cru que je ne pouvais pas ou ne devrais pas communiquer dans un magazine,
même dans le cadre d'un jeu qui consiste à se prendre pour l'Autre. |