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Le toucher

   


L'homme est un système complexe de communication. L'interaction avec les autres et avec l'environnement passe par les sens.

La division classique des sens est

· la vue
· l'ouïe
· l'odorat
· le goûter
· et le toucher

De tous ces sens, quel est le plus important ? La réponse est déjà sur toutes les lèvres... De tous les sens, le plus important est le toucher.

''la peau est ce qu'il y a de plus profond en nous''.
Paul VALÉRY
 


la participation tactile

Ce que je vois est à l'intérieur de moi. Même si je me rapproche d'une fleur, si je concentre mon attention sur elle, elle demeure en dehors de moi. Il en va de même de tout ce que je vois.

Suis-je séparé du monde ? Y a-t-il moi, d'une part, et le monde, d'autre part ? La réalité est-elle à l'extérieur de moi ?

Si je n'avais que la vue pour me permettre de répondre à ces questions, je croirais sans doute que le monde est en dehors de moi. Et je m'identifierais à mon point de vue. C'est, du reste, ce que font le plus souvent les personnes qui valorisent l'expérience visuelle. Dans la grille des sens, l'œil m'informe sur ce qui est distant. L'observateur reste à l'extérieur. Alors que je suis à l'intérieur, si je puis dire, de ce que j'entends.

Ce que je perçois par l'ouïe me touche à l'intérieur. J'ai dit : ''me touche''. L'expérience auditive est en effet de même nature que l'expérience tactile. Les vibrations sonores me touchent à l'intérieur de l'oreille. Il n'y a rien de plus intime.

Au lieu de la regarder à distance, je saisis cette fleur. Il y a entre nous un contact étroit. Elle devient comme une partie de moi. Je la touche. Elle me touche. Je la sens. Je puis aussi la manger...Les sens chimiques : l'odorat et le goûter sont les sens plus anciens. La participation par l'odorat et le goûter nous ramène aux structures les plus archaïques de l'homme. De même que le toucher : cette fleur fait partie de moi, de mon espace.  De tous les sens, le toucher est le plus complexe :

  • il est passif : je suis touché;
  • il est actif : je touche.
   
Le sens du toucher est le premier à se développer chez l'embryon humain.

Paul VALÉRY disait que ''la peau est ce qu'il y a de plus profond en nous''. La perception par le toucher a une résonance profonde. La peau est de loin l'ensemble d'organes le plus important du corps. Un être humain peut vivre aveugle, sourd, manquer totalement du sens du goûter et de l'odorat; mais il ne saurait survivre un instant sans les fonctions assurées par la peau.

La peau est le premier-né de nos organes. C'est aussi notre premier mode de communication. La peau est, après le cerveau, l'ensemble d'organes le plus important. La surface de la peau comporte un nombre inimaginable de récepteurs sensoriels qui reçoivent les stimuli de chaleur, de froid, de contact, de douleur... Mais le sens du toucher comprend aussi d'autres expériences que celles transmises par la peau.

Il y a bien sûr la sensation de danger. On peut s'offrir ici une forte stimulation pour ainsi dire sans risque. Mais le plaisir vient aussi et surtout de la joie d'une participation en profondeur à travers le toucher. Plus précisément à travers les sens inconscients qui sont rattachés au toucher.

À la fois conscient et inconscient, le toucher recouvre le sens musculaire : cette sensibilité particulière des muscles qui permet de percevoir le mouvement exécuté, l'effort, la situation occupée à chaque instant par les membres; il recouvre aussi ce qu'on appelle en communication le sixième sens, le sens interne ou encore le sens viscéral - sensations de faim, de fatigue, de plaisirs sexuels; il recouvre enfin le sens de l'équilibre qui signale la position de la tête dans l'espace - logé dans l'oreille interne, le sens de l'équilibre contrôle, si le mouvement est actif, ou compense, si le mouvement est passif.

Il n'y a pas de participation plus profonde chez l'être humain que celle qui passe par le toucher et qui, en particulier, fait appel au sens musculaire, au sens viscéral et au sens de l'équilibre. On retrouve cette participation, avec quelque chose en plus, dans certains sports : comme, par exemple, la navigation dans des conditions difficiles, le pilotage sportif ou acrobatique, ou encore le plongeon. L'élément de plus est alors d'ordre psychologique : c'est l'enjeu, une volonté de dépassement.

Mais c'est finalement dans certains des grands jeux de la foire qu'on trouve le plus facilement à satisfaire notre besoin de participation physique. Et c'est ce qui explique la plaisir qu'on peut éprouver dans ces jeux et leur succès. Ce qui est évidemment difficile à saisir si on demeure à l'extérieur.

     

la redécouverte du toucher en Occident

l'art est information

Les artistes d'une autre génération avaient prévu ce virage vers le tactile, le spatial et, en même temps, le besoin de se tourner vers l'intérieur. C'est ainsi que les grands mouvements artistiques de la première moitié du XXe siècle annoncent un désir de redéfinir la perception sensorielle au niveau du tactile.

L'École du BAUHAUS en Allemagne, entre les deux guerres, et son programme d'éducation au niveau sensoriel où le jeune artiste découvrait les textures, les volumes dans l'espace, devait avoir une influence considérable dans l'évolution de l'expression artistique.

Le cubisme pourrait se définir comme la recherche d'une expérience visuelle qui fait appel au toucher.

La peinture moderne tend à sortir de son cadre, à devenir volume : sculpture, architecture. L'art abstrait traduit une volonté de percevoir de l'intérieur. En quoi l'art moderne, même dans son expression visuelle, est essentiellement audio-tactile par la démarche.

   

 

visuels vs audio-tactiles

On parle de visuels et d'audio-tactiles selon qu'il s'agit de personnes qui mettent l'accent sur la démarche qui découle de la perception visuelle ou de celle qui découle de la perception audio-tactile.

Il s'agit bien ici de la démarche qui découle d'un type ou l'autre de perception. Il ne faut pas confondre le visuel, au sens où nous l'entendons ici, et celui qui, par exemple, a du goût ou du talent pour les arts visuels. Un visuel, dans le présent contexte, est un être qui demeure à peu près toujours, ou de préférence, en dehors de ce qu'il observe. Il adopte un point de vue - comme l'œil adopte toujours un point de vue. Pour lui, la réalité se conçoit comme un objet à l'extérieur de lui-même. Il est distant - comme l'œil. Il participe peu.

Alors que l'audio-tactile participe davantage. Il vit les événements de l'intérieur.

Le primitif, par exemple, qui est audio-tactile, n'a pas un point de vue sur la forêt, mais il en participe : il se sent rattaché à son environnement qu'il ne perçoit pas à l'extérieur de lui; c'est au contraire lui-même qu'il perçoit à l'intérieur de l'environnement.

Comme on perçoit le monde, on pense, on agit, on vit.

On prend souvent pour acquis que tout le monde perçoit le même univers et que, par conséquent, tout le monde vit dans le même univers. Mais personne ne perçoit le monde de la même façon. Chacun en a une perception particulière. Et, dans une large mesure, cette perception du monde détermine l'attitude dans la vie, détermine le comportement.

Marshall McLUHAN et l'anthropologue Edmund CARPENTER ont beaucoup parlé de la difficulté, de l'impossibilité même, pour des visuels et des audio-tactiles de se comprendre : ils perçoivent la réalité d'une façon absolument opposée.

- Bien qu'il n'y ait pas de type pur.

Pour les visuels, la réalité est surtout à l'extérieur;
pour les audio-tactiles, elle est surtout à l'intérieur.

Certaines civilisations sont davantage audio-tactiles : chez nous, par exemple, les Inuits. Pour eux, la réalité est à l'intérieur des êtres et des choses. Alors que la civilisation occidentale est encore surtout visuelle. Pour nous, la réalité est à l'extérieur : dans l'objet en dehors de soi qu'il faut conquérir.

Mais ce que je dis de notre civilisation n'est pas tout à fait exact. Il y aurait eu, à un moment, un déplacement d'accent. En particulier avec la génération de Woodstock, l'Occident aurait commencé à devenir moins visuel et davantage audio-tactile.

Si je ne touche pas, si je ne suis pas touché, je ne perçois pas de l'intérieur, je ne vois pas vraiment.

L'intérêt, à une époque, pour les cheveux longs, les textures tactiles des étoffes et la drogue, exprimait, au moment du grand virage des années soixante, un changement profond au niveau de la perception même de la réalité - qui devait accentuer le conflit de générations.

Il y a toujours eu un conflit entre les générations. Ce conflit paraît même nécessaire. Il oblige à progresser. Mais, à l'époque du déplacement d'accent d'une perception à l'autre, le fossé n'a peut-être jamais été aussi large. Certains pensent qu'il s'agissait en fait du début d'une révolution culturelle en profondeur, qui se poursuit maintenant.

Le début en serait précisément l'époque où, en Occident, l'accent s'est déplacé : d'une démarche découlant de la perception visuelle du monde, perception qui favorise la logique, la pensée linéaire, la hiérarchie, on serait alors passé à une démarche découlant de la perception audio-tactile, qui favorise plutôt l'approche globale, la pensée analogique et l'intuition.

Nous nous retrouvons, une fois encore, devant l'opposition entre les valeurs qui se rattachent aux deux hémisphères du cerveau. L'hémisphère masculin correspond plutôt à la démarche qui découle de la perception visuelle; l'hémisphère féminin, à celle qui découle de la perception audio-tactile. Il est bien évident que chacun d'entre nous, quel que soit son sexe, participe des deux principes : la différence entre une démarche et l'autre est une question d'accent. Toutefois, sans pousser trop loin la généralisation, on peut dire, à propos de l'opposition et de la complémentarité du masculin et du féminin, que le masculin adopte souvent l'attitude qui découle de la perception visuelle; l'objet de ses intérêts se trouve à l'extérieur; alors que le féminin adopte souvent l'attitude qui découle de la perception audio-tactile : tourné vers l'intérieur.

On pourrait dire qu'en principe, le strip-tease est une forme d'expression qui s'adresse davantage aux hommes. Il n'était peut-être pas besoin de fréquenter les universités pendant des années pour s'en rendre compte... L'homme est surtout stimulé par la vue; la femme l'est davantage par l'oreille et le toucher.

On pourrait se représenter le couple de la façon suivante : l'homme désire la femme pour l'atteindre, elle; la femme désire l'homme comme moyen de s'atteindre elle-même. Pour les deux, l'objet du désir est la femme qui, dans le couple, est le centre.

Les jeunes, en devenant davantage audio-tactiles, se trouvent à mettre ainsi l'accent sur les valeurs qui découlent du principe féminin, en particulier les valeurs de fraternité, d'entraide, de communauté; autrement dit, les valeurs tribales qui sont essentiellement audio-tactiles.

     

l'alternative serait audio-tactile

L'alternative est la recherche de nouveaux modèles de vie, individuels et / ou collectifs. Les individus et les groupes lancés dans cette recherche ont une démarche qui s'inspire plutôt d'une perception audio-tactile du monde. C'est parmi les mamans de l'alternative qu'on trouve celles, par exemple, qui pratiquent le massage du bébé.

MONTAGU, Ashley, La peau et le toucher, Seuil.  

 

le massage du bébé

''... un plaisir tactile satisfaisant pendant la petite enfance et pendant l'enfance est fondamental pour le développement ultérieur vers un comportement équilibré de l'individu.''

Ashley Montagu

LEBOYER, Frédérick; Shantala, Seuil.  



Il a été démontré que la frustration tactile au début de la vie du bébé aboutit à des anomalies de comportement dans la vie adulte. On découvre aujourd'hui que l'expérience tactile de l'enfant affecte son comportement ultérieur - ce qu'il a vécu au niveau sensoriel, mais aussi ce qu'il n'a pas vécu. Il ne faut donc pas cesser brusquement les cajoleries sous prétexte que l'enfant n'est plus un bébé...

Un spécialiste a dit :''... autant faire trop de caresses que pas assez.'' On recommande aux parents, dans les sociétés occidentales, d'être plus démonstratifs entre eux et avec leurs enfants. Lorsque le toucher transmet l'affection et l'émotion, ces sensations sont sécurisantes.

Quelqu'un qui n'aurait pas eu une expérience tactile satisfaisante dans l'enfance pourrait avoir plus tard des difficultés à établir des relations avec les autres.

''Les bébés ont besoin de lait, oui. Mais plus encore d'être aimés, et de recevoir des caresses.''

Frédérick Leboyer

 MONTAGU, Ashley, La peau et le toucher, Seuil.  


le berceau et l'éducation moderne

L'histoire du déclin et de la disparition du berceau témoigne bien d'un autoritarisme mal informé et aveugle. C'était à la fin du siècle dernier. Les médecins et les infirmières propagèrent l'idée qu'il était dangereux d'être trop indulgent avec les enfants. L'usage du berceau est soudain apparu comme une preuve de cette complaisance.

''Le fait que les mères aient, comme le fait remarquer Ashley Montagu, depuis l'aube de l'humanité bercé les bébés dans leurs bras pour les endormir prouvait que cette pratique était archaïque : balancer les bébés dans des berceaux était suranné, vraiment pas moderne.''

   


Le dernier cri : le lit d'enfant fixe, le ''lit-cage''.

L'usage du berceau cessa lorsque s'imposa l'idée moderne que câliner un bébé, le caresser ou le bercer pouvait mettre en danger son développement d'individu indépendant et bien élevé. Cette conception, du reste, est encore loin d'être morte. La suppression du berceau témoigne bien du refoulement dont l'expérience tactile a fait l'objet en Occident. Mais aujourd'hui une nouvelle génération redécouvre l'importance de l'expérience tactile chez les bébés. Et, fort heureusement pour eux, redécouvre le berceau.

   

 

retrouver son corps par le toucher

Il existe aujourd'hui de par le monde plusieurs écoles ou mouvements issus de la psychologie humaniste, qui mettent l'accent moins sur la thérapie comme telle que sur l'épanouissement de la personnalité. Il ne s'agit plus de guérir, si ce mot a un sens, ou même de soulager, ce qui procède d'une démarche clinique, mais plutôt de fournir à des gens relativement bien portants, comme vous et moi, les outils qui vont leur permettre de tirer le meilleur d'eux-mêmes; leur faire vivre des expériences qui vont leur permettre de s'assumer davantage, de participer plus en profondeur - de vivre mieux.

le toucher (8424 octets)Un très grand nombre de ces outils, au sens de techniques ou de ces expériences, consistent à mieux prendre conscience du corps et passent par la participation tactile. Au cours de séances de travail sur soi, le participant est invité à réapprendre à respirer, à se mouvoir, à se toucher ou à être touché. Car la peur de toucher et d'être touché est certainement le symptôme d'un malaise.

En revanche, il n'est pas souhaitable d'envahir d'une façon intempestive l'espace tactile des autres, qui est le plus intime de l'être, sous prétexte d'inciter à une participation en profondeur.

Il demeure que pour la plupart d'entre nous, à notre époque, une véritable rééducation est nécessaire. Nous sommes souvent étrangers à nous-mêmes. Or, ''l'éveil de la conscience de soi, nous dit l'anthropologue Ashley Montagu, est en grande partie une question d'expérience tactile.''

L'importance du toucher pour l'homme est infiniment plus grande qu'on ne veut le croire. De nombreuses études ont démontré que la peau est un organe déterminant dans le développement du comportement humain - la peau et l'expérience tactile en général. Le besoin de sensation tactile est un besoin organique fondamental. Au cours d'expériences d'isolation, alors que le contact avec le milieu ambiant est aussi réduit que possible, on a pu démontrer qu'aucun organisme ne saurait survivre très longtemps sans stimulation de la peau d'origine externe.

Prendre conscience de son corps passe nécessairement par l'expérience tactile. Moins je sens mon corps et plus j'ai de mal à me reconnaître en tant qu'individu distinct. Le perte d'identité de l'être vient souvent de ce que le psychisme est en contradiction avec les muscles, avec les sensations, avec la peau. Utiliser une façade ou adopter un rôle pour parvenir à l'identité dénote une scission entre le moi et le corps. Il faut harmoniser le corps et l'esprit. L'identité même de l'être passe nécessairement par l'expérience tactile.

     

atteindre l'Esprit... par le toucher

Pour la Pensée traditionnelle, l'être se définit à trois niveaux :

  • physique

  • psychique

  • et spirituel

La tradition attache une très grande importance à l'interaction de ces trois plans. Il n'est pratiquement pas possible pour l'être humain d'atteindre directement le plan spirituel en pleine conscience. Il lui faut passer par les deux autres plans.

Le plan physique est celui du corps. En Occident, on a longtemps négligé le corps qui était associé au Mal. Notre époque redécouvre l'importance du corps en renouant avec la pensée orientale. En Orient, la tradition accorde une importance considérable au corps, comme en témoigne le hatha yoga, qui est la voie qui passe par la maîtrise du corps, et le pranayama, la voie qui passe par la maîtrise de la respiration... Ou encore, le taï-chi, gymnastique totale chinoise... L'attention au corps, l'attention entièrement dirigée sur le corps dans son expression tactile, constitue même un des exercices sur la voie de l'illumination.

Ce dont témoigne un fort beau texte, tiré du Satipatthana-Sutra, attribué à BOUDDHA :

"Et de plus, frère, un homme allant sait : Je vais; étant debout, il sait : Je suis debout; étant assis, il sait : Je suis assis; étant couché, il sait : Je suis couché; le corps étant dans telle ou telle position, il le sait être dans telle ou telle position. Ainsi il demeure, observant le corps intérieurement; il demeure observant le corps extérieurement; il demeure observant le corps intérieurement et extérieurement. Il demeure observant l'apparition du corps; il demeure observant la disparition du corps; il demeure observant l'apparition et la disparition du corps. Voilà le corps, cette introspection est présente à lui, seulement pour la connaissance, seulement pour la réflexion, et il demeure libéré et ne s'attache à rien dans le monde.''

     
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