Mais une nouvelle épreuve l'attend: celle de la séparation d'avec
la mère.
De cette étape, on ne se remet pour ainsi dire jamais - jusqu'à la mort.
Cet état de séparation nous le vivons tous, jour après jour, toute la
vie.
Le cordon ombilical coupé, l'être se trouve pour toujours séparé de ce
qui l'englobait, de ce qui le comprenait. L'être n'est
plus pris en charge par ce qui le contenait: il se trouve désormais séparé
de ce qui nourrit, réchauffe, conserve.
À la naissance, nous faisons l'expérience de la séparation, de l'isolement,
du rejet. La naissance est donc l'archétype, le modèle de toutes les angoisses.
Devant l'obscurité, dans la solitude, comme aussi devant tout ce qui est
perçu comme étranger, extérieur à soi...
Toute circonstance angoissante ne fait toujours que répéter la caractéristique
essentielle de l'angoisse originelle: la séparation d'avec la mère.
Toute détresse au cours de la vie répète/reproduit l'état de dépendance
biologique et psychique du bébé à la naissance.
Du point de vue de la Sagesse traditionnelle, l'âme a choisi de s'incarner
au plan matériel: la naissance est donc le début de l'incarnation.
Cest une épreuve, une expérience douloureuse entreprise
par l'être au plan matériel, c'est-à-dire dans un état
de conscience réduite.
C'est pourquoi nous devons aider le plus possible l'être qui a choisi
de s'incarner, à accepter son nouvel état. L'expérience
de la naissance et les premières heures de la vie ont une influence déterminante
sur l'avenir de l'individu.
D'où l'importance de bien naître. Et d'où le très grand
intérêt que présente le mouvement pour une naissance sans
violence.
Une étude a démontré que les enfants nés dans des conditions naturelles,
même primitives, sourient peu de temps après la naissance. Généralement,
le lendemain. Alors que la plupart des enfants nés dans des conditions
qui sont celles de notre société technologique, ne sourient que longtemps
après la naissance, parfois même plusieurs mois après...
Un milieu anxiogène
Depuis la naissance, l'homme se trouve engagé dans une interaction avec
le milieu. Ce milieu, physique et/ou psychologique, est plus ou moins
anxiogène: il éveille, suscite, excite plus ou moins l'angoisse.
Or, notre civilisation est considérée comme très anxiogène: elle sollicite
grandement l'angoisse.
Quelques facteurs
Parmi les facteurs anxiogènes de notre société, il y a avant tout ce
qui en constitue le moteur: la société de production/consommation
dans laquelle nous vivons. L'homme se trouve engagé dans une course dont
il ne voit pas la fin : produire toujours davantage pour consommer
davantage.
L'économie est la seule grille explicative et justificative qui soit
acceptée dans notre société. Le conditionnement des individus est tel
que nous avons même du mal à imaginer qu'il puisse en être autrement.
La pression qui est faite sur l'individu pour augmenter toujours davantage
la production et la consommation est source d'angoisse. Et plus particulièrement,
à chaque fois que l'individu éprouve le sentiment de n'être plus en mesure
de répondre à la pression. Parmi les facteurs d'angoisse de notre civilisation,
il y a aussi la surstimulation.
La simple stimulation n'est pas anxiogène - elle ne provoque pas l'angoisse.
Elle répond, au contraire, à un besoin: celui d'explorer le monde.
Il y a sur stimulation lorsque c'est le monde qui va vers l'individu:
on est alors envahi, sollicité de toutes part, on a limpression
de ne plus s'appartenir.
La compétition dans notre société est aussi
un facteur d'angoisse important. La compétition, au-delà d'un certain
point, devient une source de violence, plus ou moins contenue. L'individu
finit parfois par retourner cette violence contre lui-même: c'est alors
la dépression, le voyage au cur de l'angoisse...
la descente aux enfers.
Un autre facteur: le milieu dans lequel nous vivons nous paraît de plus
en plus étranger. Les lieux familiers se transforment très vite. Les visages
changent autour de nous. On est maintenant de plus en plus envahi par
tout ce qui n'est pas familier par ce qui est étranger.
Tout ce qui souligne notre état de séparation est source d'angoisse.
Par ailleurs, la mobilité, qui peut être une qualité dans une société,
devient aujourd'hui excessive: on change de ville, on change d'emploi.
On change aussi facilement de conjoint et même d'enfants...
Ce sont les racines des individus sont ébranlées. On finit alors bien
souvent par devenir étranger à soi-même, par ne plus s'appartenir.
Un autre facteur d'angoisse se trouve dans le fait que nous vivons de
plus en plus coupés de la nature. Le milieu devient de plus en plus artificiel.
Nous avons remporté une victoire sur la nature. Mais est-ce une victoire
vraiment?
Il y a des êtres qui grandissent dans les villes sans jamais voir d'espaces
verts. Dont le ciel est un espace étouffant, toujours découpé par la silhouette
des édifices. Dont les pas ne touchent jamais la terre, mais toujours
l'asphalte, le béton...
Être coupé de la nature, c'est encore être coupé de la mère. Être coupé
de la nature, c'est être coupé de soi-même. C'est être une victime toute
désignée pour l'angoisse.
Il y a aussi le choc du futur: un mécanisme paradoxal - à la fois la
fatigue des mécanismes d'adaptation et, pour ainsi dire, presque le contraire:
le fait qu'on s'adapte à des conditions de vie auxquelles on ne devrait
pas s'adapter, parce qu'elles ne sont pas faites pour nous...
Car on s'y adapte au prix de ce qu'il y a de plus précieux en nous: la
conscience, qui ne trouve pas à s'épanouir dans un milieu artificiel.
Le marché de l'angoisse
Cest aussi le marché des drogues - des médicaments - qui aident
à vivre avec l'angoisse.
Les tranquillisants sont parmi les médicaments les plus prescrits en
Amérique. Ils ont rendu et continuent de rendre de très grands services.
Mais ils sont aussi responsables d'une situation dont on est à peine conscient:
l'aplatissement de la personnalité, le rabotage de la conscience, l'atrophie
des ressources intérieures qu'entraîne la consommation de plus en plus
considérable de drogues, abusive et de plus en plus systématique, tel
que le valium, et, en général, tous les psychotropes - qui rendent tolérable
une situation qui, autrement, ne le serait pas.
Il se trouve que l'augmentation de la consommation de ce genre de drogues
suit de très près l'augmentation de la production/consommation. L'histoire
des tranquillisants est du reste indissociable de celle de l'expansion
industrielle.
Je comprends la situation dans laquelle se trouve le médecin qui doit
aller au plus pressé: permettre à son patient de continuer de fonctionner.