On peut dire qu'il existe trois degrés de mal-être dont le second est le burn-out.

La grille que je vous propose a pour objet de permettre une vue d'ensemble des états de mal-être. Mais il faut se rappeler que dans la réalité les divisions entre les différents degrés ne sont pas aussi tranchées; et ne pas perdre de vue par ailleurs que toute forme de mal-être psychique a une répercussion au plan physique et vice-versa.

On peut se représenter ces trois degrés de mal-être comme suit:

  • les états de mal-être de la vie courante,

  • le burn-out proprement dit,

  • et les états plus graves.

    Ce troisième degré comporte lui-même deux aspects, selon que le mal-être se définit ou évolue vers le plan psychique ou vers le plan physique, qui sont:

• la dépression,
• et la somatisation grave.

 

LES ÉTATS DE MAL-ÊTRE DE LA VIE COURANTE

Le premier degré comprend la fatigue récurrente, les états dépressifs et les troubles d'adaptation mineurs, certaines maladies telles que le rhume et les allergies où intervient souvent une dimension psychosomatique, bref les petites misères de la vie de tous les jours, d'origine physique et/ou psychique.

Il faut retenir en effet que certains états de mal-être peuvent être causés par un déséquilibre d'ordre organique. Il est donc utile de s'interroger sur les habitudes alimentaires, les conditions de travail, les occupations de loisir, le sommeil... Et de considérer les répercussions possibles sur l'organisme de mauvaises habitudes de vie et de certaines conditions négatives. L'absence d'exercice en particulier est souvent à l'origine de la fatigue et de certains états dépressifs.

Pour ce qui est des causes psychologiques, elles sont tellement diverses qu'on est pris de vertige à la pensée d'en proposer un aperçu. La plupart des gens entretiennent par exemple des rapports tendus avec certains proches, qui sont souvent à l'origine de leur épuisement; ou prolongent des situations qui sont une source d'émotions et de pensées négatives qui les vident de leur énergie; ou encore cultivent un sentiment de culpabilité ou d'infériorité qui alimente leur vulnérabilité... Mais comme les effets à ce degré en sont encore relativement tolérables, la plupart composent donc jour après jour avec ces états.

Bien qu'il paraisse souhaitable de se libérer le plus possible de ces états de mal-être qui empoisonnent l'existence, l'observation la plus élémentaire permet de constater que rares sont ceux qui parviennent à exercer un contrôle optimum sur leur vie. Pourtant, l'expérience démontre qu'un travail sur soi, de même qu'une réflexion sur ses habitudes et ses conditions de vie, ainsi que sur la qualité de ses rapports avec les autres, permettent toujours de se libérer au moins relativement de ces états. Il est donc important de prendre conscience des causes de ces divers états de mal-être et d'exercer une certaine vigilance. Sans compter que le moindre progrès dans ce sens rend déjà la vie plus agréable. Ce qui devrait nous inciter à investir davantage de temps et d'énergie dans une démarche qui assure un plus grand contrôle sur la vie.

Mais il demeure, quoi qu'en disent les "pontifes" à tout crin, qu'il est difficile de ne pas être affectés par l'annonce d'une mauvaise nouvelle... Surtout s'il pleut ce jour-là et qu'on n'aime pas la pluie ou qu'on a oublié son parapluie... L'équanimité devant les événements et les circonstances de la vie suppose une adaptation continuelle: de retrouver pour ainsi dire son équilibre d'un instant à l'autre... Ce qui exige sans doute une démarche à long terme.

Le principe en est simple pourtant. Il s'agit de s'adapter continuellement à une situation mouvante. La vie n'est pas statique, mais dynamique. Dans l'univers tout est toujours en transformation — en train de devenir. Et l'équilibre se trouve dans le mouvement: dans l'acceptation de ce qui est et l'adaptation au changement — à ce qui devient. Afin de toujours vivre dans l'instant présent... Simple à dire en effet, mais pas facile à vivre!

C'est en quoi, du reste, consiste le stress. Il n'y a pas comme tel de bon ou de mauvais stress. Le stress est un mécanisme d'adaptation. Le corps s'adapte au froid, au chaud. Un changement de température est donc pour le corps une occasion de stress. Ou c'est une nouvelle, bonne ou mauvaise: cette fois c'est au plan psychique qu'on est interpellé. On éprouve alors une émotion, positive ou négative, avec ses effets aux plans physique ou psychique. L'équilibre — les biologistes parleraient de l'homéostasie — dépend de ce mécanisme d'adaptation. Mais lorsqu'on parle du stress, il est important de préciser qu'il s'agit, non seulement des effets du stress causé par les conditions extérieures, physiques et psychosociales, mais aussi et surtout causé ou entretenu par les attitudes et les comportements, par suite de l'interprétation consciente ou inconsciente des faits. Le stress ne peut être compris que si on le considère à la fois de ces deux points de vue. La capacité de s'adapter est donc très différente d'une personne à l'autre. Chacun doit vivre en tenant compte de sa propre capacité d'adaptation et développer par ailleurs des attitudes et des comportements, par suite encore une fois de son interprétation consciente ou inconsciente des événements, des circonstances et des conditions, de manière à augmenter son adaptabilité. Jusqu'à un certain point le stress est facteur de stimulation; au-delà il devient facteur d'inhibition. Et ce point n'est pas le même pour tous... Et surtout il peut être déplacé. Le mécanisme d'adaptation, qui par définition est inconscient, gagne beaucoup à être renforcé par la volonté consciente de s'adapter. C'est pourquoi d'ailleurs la libération relative des états de mal-être de la vie courante apparaît bien souvent comme l'effet d'une démarche plus générale en fonction d'une conscience élargie.

En résumé, la fatigue causée par les soucis, les tensions de la vie personnelle et professionnelle, les insomnies occasionnelles, les maux de tête, les douleurs musculaires et certains états dépressifs — tout cela fait partie de la vie de tous les jours! Malgré les ratés occasionnels du système personnel d'adaptation, on finit en général par surmonter le quotidien comme il se présente, c'est-à-dire au jour le jour. Il s'agit donc de "vivre avec" si on pense qu'on n'y peut rien changer. Mais il suffirait bien souvent pour améliorer son sort d'une certaine hygiène de vie: une meilleure alimentation, se ménager des temps de repos, faire de l'exercice. Autrement dit, d'investir un peu de temps et d'énergie pour se rendre la vie plus facile et faire du quotidien une occasion de croissance.

Tel est même le sens de la vie.

 

LE BURN-OUT ET LES ETATS APPARENTÉS

Bien que non spécifique par définition, le burn-out est une forme de mal-être plus définie que celles du premier degré, donc plus difficile à vivre; et qui requiert, non seulement plus d'efforts conscients pour s'en libérer, mais souvent des choix plus exigeants. Le burn-out pourtant n'est pas un état grave et ne doit pas être considéré comme une maladie.

Ce n'est pas non plus une dépression. Dans le burn-out on peut encore jongler pour ainsi dire avec ses états dépressifs qu'on en vient parfois à prendre pour des manifestations de son caractère. Après quelques années, il peut même devenir comme une seconde nature. On en vient alors à l'expliquer, voire même à le justifier. La victime d'un burn-out pourra même s'étonner qu'on lui parle de se libérer d'un état qu'elle considère comme sa vision du monde et d'elle-même... C'est un peu comme si on lui suggérait de sortir d'elle-même!

C'est que le burn-out ne se manifeste pas du jour au lendemain. Il évolue lentement: il est l'aboutissement d'un processus dont les symptômes ne sont d'ailleurs pas toujours évidents. Il peut mettre jusqu'à deux ou trois ans à s'imposer. Moins envahissant que la dépression, il se manifeste de façon plus insidieuse. Les moments de répit que laisse le burn-out donnent souvent à penser qu'on en est libéré. On passe même parfois d'une période d'épuisement et d'insatisfaction à une période d'enthousiasme — mais jamais pour longtemps... C'est du reste à cause de sa nature intermittente, qui est un aspect très important du burn-out, qu'on peut le traîner toute une vie avec des hauts et des bas, sans jamais parvenir à s'en libérer vraiment.

Le burn-out se manifeste le plus souvent par suite d'une exposition prolongée à un stress, généralement d'ordre professionnel. Mais il découle tout autant — et ce point est très important — des attitudes, des comportements et des attentes qu'on entretient tant au plan professionnel que personnel, et de l'interprétation consciente ou inconsciente des événements, des circonstances et des conditions. Pour prévenir ou guérir le burn-out, on doit donc procéder à un examen de sa vie, mais aussi à une évaluation de son propre fonctionnement. Tout dépend de l'adaptabilité de l'individu aux événements, aux circonstances et aux conditions, et à leur évolution; mais aussi de sa capacité de se libérer — au moins relativement — des conditionnements dont il a été l'objet qui déterminent son interprétation des faits. Ces conditionnements sont très souvent à l'origine d'attitudes exigeantes par rapport à soi et d'attentes excessives par rapport au monde et à la vie en général. Plus on maintient de telles attitudes et on entretient de telles attentes, plus on est susceptible de faire un burn-out.

Il n'est donc pas juste de définir le burn-out comme "une exposition continue au stress dans le travail". Cette simplification s'inscrit dans la tendance de notre époque à mettre l'accent sur les facteurs socio-culturels plutôt que psychologiques. Il est plus simple en effet de voir la cause des états de mal-être à l'extérieur plutôt qu'à l'intérieur — surtout à l'intérieur de soi... Bien qu'il y ait beaucoup à dire sur les causes extérieures de burn-out, il demeure que nous avons dans l'enfance accueilli avec une sensibilité différente les messages implicites ou explicites de l'autorité: véritable conditionnement qui se traduit par des attitudes, des comportements et des attentes qui déterminent en partie la capacité d'adaptation de chacun.

Du fait de son absence de spécificité, le burn-out peut se manifester de façons très diverses. Ce que j'en dis ne s'applique donc pas nécessairement à tous les cas. Il s'agit pour chacun de saisir au passage les informations susceptibles d'éclairer sa propre condition.

Le burn-out est ressenti à la fois au niveau physique: on éprouve par exemple une fatigue chronique dont on ne parvient pas à se tirer; et au niveau psychique: à travers en particulier des pensées et des émotions négatives qu'on entretient par rapport au monde et par rapport à soi.

Il entre dans le burn-out un certain désabusement face au monde. En même temps qu'un sentiment d'impuissance devant la tâche à accomplir — "... je n'y arriverai jamais!" ou devant les situations qui se présentent et sur lesquelles on projette son propre état de mal-être — "... à quoi bon, puisque c'est toujours à recommencer". On éprouve aussi un sentiment d'inutilité: tout effort paraît vain. On a l'impression de passer sa vie à pelleter du sable: quelque énergie qu'on y mette, le trou se remplit au fur et à mesure...

Mais il entre surtout dans le burn-out un certain désabusement par rapport à soi, qui s'exprime par une autocritique culpabilisatrice. Le burn-out représente en fait un flirt avec la dépression. L'évaluation de soi n'est pas aussi négative que dans la dépression: il n'est pas encore question par exemple de retourner son agressivité contre soi. Mais on trouve déjà un peu de cette attitude autodestructrice dans le burn-out. L'autocritique peut devenir sévère, voire même amère. Elle représente en général un symptôme important de burn-out. A un stade plus avancé, on pourra en venir à se percevoir comme un raté. Le regard sur soi qu'inspire le burn-out est peu réaliste et surtout peu constructif. On éprouve en général le sentiment de n'avoir pas tenu ses promesses. Le plus souvent, au plan professionnel d'abord. Mais je devrais dire: au plan "vocationnel", car il s'agit plutôt ici de l'image qu'on se fait de la fonction ou du rôle auquel on cherche à s'identifier que de la tâche elle-même. Cette image s'est formée dans l'enfance à partir de messages de l'autorité devenus des conditionnements qui se traduisent par des attitudes et des comportements exigeants, de même que par des attentes excessives par rapport à cette fonction ou ce rôle, qu'on entretient souvent sans s'en rendre compte. Cette autocritique est d'autant plus sévère qu'elle n'émane pas du moi mais du surmoi, autrement dit du parent intérieur en chacun de nous.

Les candidats au burn-out s'identifient en grande partie à ce parent intérieur qui exige qu'on se comporte en fonction de ses attentes, comme il se comporterait lui-même; ou encore comme l'enfant docile qui cherche à lui plaire. On n'est jamais, quoi qu'on fasse, à la hauteur des attentes du parent intérieur.

De la vie professionnelle, la difficulté s'étend à la vie personnelle. Au moment où insatisfait au plan professionnel, ne tirant plus du travail ce qu'on en espérait — autrement dit, déçu dans ses attentes parentales — on se tourne vers la vie personnelle, c'est bien souvent pour découvrir que la situation a aussi évolué sur ce plan sans qu'on s'en soit rendu compte. La vie personnelle n'est plus ce qu'elle était, ou ce qu'on a cru qu'elle était, ou encore ce qu'elle devrait être: soit qu'on éprouve un grand isolement, soit qu'on découvre que le conjoint, dans le cas d'un couple, est devenu un étranger... C'est alors qu'entre une vie professionnelle et une vie personnelle également insatisfaisantes, on éprouve le sentiment de ne plus savoir où aller: d'être pour ainsi dire coincé, non seulement par rapport aux conditions extérieures de sa vie, mais aussi par rapport à soi. Et on éprouve devant la vie une désillusion, une lassitude, qui se traduit par de l'impatience, de l'irascibilité, voire même une forme de cynisme.

Lorsque le cynisme apparaît, on peut dire que le burn-out a triomphé! Le cynisme s'exerce aussi bien par rapport au service professionnel qu'à l'endroit de ceux qui en sont l'objet: comme par exemple les élèves auxquels j'enseigne, mais que j'enverrais volontiers promener — et les parents avec! Ou encore, les vieillards que je soigne, mais auxquels j'imposerais volontiers l'extrême-onction... Et dans le cas d'un cadre d'entreprise, à l'endroit du personnel que j'ai sous mes ordres et de la clientèle: ce qui peut se traduire par un désintérêt pour le fonctionnement de l'entreprise, la qualité du produit proposé ou du service dispensé. Dans tous les cas, il y a réduction au strict minimum des obligations à l'égard des autres. J'ai pu observer dans le cas d'une secrétaire d'administration que le cynisme se traduisait chez elle par une forme d'agressivité passive qui consistait à retarder — inconsciemment — la marche des dossiers. Ou encore, si on remplit une fonction d'encadrement social, le cynisme peut se traduire par une certaine désinvolture à l'endroit du public... Cette attitude négative est d'autant plus significative qu'elle s'oppose et contredit les attitudes et les comportements dictés par le parent intérieur. Ce qui est une source de conflits psychiques qui se traduisent par une souffrance.

 

Je rappelle donc, en résumé, la description sommaire que je faisais du burn-out dans l'avant-propos:


 au-delà de la fatigue, de certains états anxieux et dépressifs, de légers troubles d'adaptation, qui sont notre lot quotidien, le burn-out est une forme plus aiguë de mal-être qu'on rencontre surtout chez ceux qui remplissent une fonction d'encadrement dans la société ou qui jouent un rôle d'intervenant, souvent même parmi les plus productifs;


 mal-être qui se traduit par un état d'épuisement physique et psychique, causé en partie par le surmenage ou certaines conditions de travail difficiles dans un contexte physique et psychosocial exigeant, mais causé en particulier par une certaine désillusion par rapport à la profession, qui se traduit par une perte d'enthousiasme au travail, un sentiment de frustration, une apathie et finit par s'étendre à la vie personnelle;


 mal-être où intervient plus spécialement une "dimension vocationnelle" attribuée au rôle ou à la fonction de responsabilité ou d'encadrement, ou attachée à l'image de soi qu'alimente au plan conscient le désir de se dévouer et de servir les autres, mais commandée en fait par un modèle inconscient d'exigence, de réussite ou de pouvoir, qui suscite des attentes excessives suivies de déceptions accompagnées du sentiment d'être coincé dans sa vie et jusque dans son être: c'est alors qu'apparaît un certain cynisme à l'égard de l'activité professionnelle, des autres et de soi-même, moyen de défense qui cache mal l'impression douloureuse d'avoir été floué — autrement dit trompé — par la vie et de n'avoir pas été par ailleurs à la hauteur de ses propres attentes, ce qui se traduit par une diminution de l'estime de soi.

En principe, on peut se tirer seul — ou presque — d'un burn-out. Je veux dire qu'il n'y a pas nécessairement lieu de faire appel à la psychothérapie ou à la médecine: je pense ici à une analyse ou à la chimiothérapie. Les victimes d'un burn-out conservent en général un certain contrôle de la situation et d'elles-mêmes. Le burn-out s'en prend le plus souvent du reste à des personnes d'un niveau de conscience assez élevé pour entrevoir leur état de mal-être, et qui sont généralement assez bien informées pour trouver les moyens de se prendre en main. Une démarche consciente pourra donc le plus souvent leur suffire pour sortir de cette impasse. Mais cette démarche devra comporter un examen — seul ou avec d'autres — des conditions et des habitudes de vie professionnelles et personnelles, ce qui devra parfois se traduire par leur remise en question, de même que par la pratique d'un art de vivre; elle devra aussi comporter une interrogation sur les conditionnements dont on a été l'objet dans l'enfance, de même que sur les attentes qui en découlent sur tous les plans, afin de devenir aussi transparent que possible à soi-même; enfin, elle devra comporter une redéfinition de ses priorités — ce qui dans certains cas pourra entraîner des décisions importantes.

La prévention ou la guérison du burn-out passe par une réconciliation avec le moi. On peut donc dire que tout ce qu'on entreprend pour soi a de grandes chances de réussir. Ce qui importe, ce n'est pas tellement ce qu'on fait, mais surtout qu'on le fasse pour soi. Je dirais même que tout peut réussir — ou presque. La réussite dépend moins des techniques ou des pratiques que de la détermination de l'être à investir dans cette démarche de réconciliation — autrement dit,de sa motivation.

C'est ainsi que le burn-out peut devenir une occasion de croissance.

 

Pines, Anderson
et Kafry;
Burn-out:
From Tedium to
Personal Growth ;


en français:
Se vider dans la vie
et au travail
(Actualisation,
Le Jour)


Selon Pines, Anderson et Kafry, même si la durée, la fréquence et les conséquences ne sont pas toujours les mêmes, l'épuisement et la lassitude dans le burn-out se présentent sur trois plans:

• La fatigue physique
Diminution de l'énergie. Fatigue chronique. Affaiblissement. Ennui.
Propension aux accidents et aux maladies. (Système de défense relativement bas).
Migraines et même nausées. Tensions musculaires aux épaules et au cou, parfois accompagnées de douleurs dorsales. Souvent les habitudes alimentaires changent.
De même que le poids.

• La fatigue émotionnelle
Sentiment de découragement, d'impuissance, de détresse.
Sensation d'être coincé, comme pris au piège — "l'inhibition de l'action" dont je vais parler plus loin.
Parfois, accès de larmes subits et incontrôlables.

• La fatigue mentale
Attitudes négatives vis-à-vis du travail, de la vie en général et de soi-même.
On en vient souvent à se considérer comme incompétent, incapable, inférieur.
Sentiment d'impuissance.
Souvent sur la défensive, on se découvre une froideur, une méchanceté même, dont on ne se serait pas cru capable.
Diminution de la conscience des qualités des autres. Ce qui conduit à se détacher des autres, à se replier sur soi.
Irascibilité qui s'exprime parfois dans les propos.
Perte de contrôle au travail: retard, indifférence...
Comportement au plan professionnel qui s'étend de plus en plus à la vie personnelle.

 

LES ÉTATS DE MAL-ÊTRE PLUS GRAVES

Je vous invite maintenant à considérer le burn-out d'un point de vue différent: non plus comme l'effet de divers facteurs, mais lui-même comme une cause possible de dépression ou de maladies au plan physique.

L'orientation du mal-être dans un sens ou dans l'autre, psychique ou physique, ou encore dans les deux sens à la fois, ne tient pas tant à la nature de la cause elle-même qu'à l'individu: à sa personnalité et à son mode particulier d'adaptation. Ceux qui ne s'autorisent pas de faiblesses d'ordre psychique par exemple ou qui ne veulent pas les reconnaître ont souvent tendance à somatiser plus que les autres, c'est-à-dire à exprimer au plan physique, dans leur corps, leurs difficultés d'ordre psychique.

Je suis conscient de brosser un tableau qui débouche sur le pire... Mais la crainte n'est-elle pas le commencement de la sagesse? Bien que pour ma part l'important ne me paraît pas tant d'éviter le pire ou de repousser le plus loin possible l'inévitable — encore que ça ne manque pas d'intérêt! — mais plutôt de susciter une réévaluation des priorités et d'inspirer des attitudes et des interventions positives au niveau de l'environnement physique et psychosocial, comme au niveau de l'individu lui-même, qui donnent à la vie une qualité qu'elle a sans doute perdue — si tant est qu'elle l'ait jamais eue.

 

LA DÉPRESSION...

La dépression par rapport au burn-out, c'est la descente aux enfers.

C'est aussi le mot qui fait le plus peur à ceux qui souffrent de burn-out ou qui se sentent menacés. Lorsqu'on le prononce devant eux, ils sont prompts à affirmer qu'ils se portent très bien. La dépression est en effet une expérience qu'on a intérêt à éviter — quand il n'est pas trop tard.

Alors que dans un burn-out on se sent mal dans son être quelques heures par jour, quelques jours par semaine, tout en se portant relativement bien le reste du temps, mais pour retrouver plus tard son état de mal-être, la dépression nous entraîne au contraire dans un espace mental qui offre peu d'éclaircie. Pour compléter la comparaison entre ces deux formes de mal-être, j'ajouterais: alors qu'on peut généralement se libérer seul d'un burn-out, la dépression demande le plus souvent une aide extérieure; alors que le burn-out peut être surmonté en quelques mois, la dépression exige beaucoup plus de temps pour rétablir la communication entre les différents aspects de l'être éclaté. La dépression peut durer jusqu'à dix-huit mois, si on la traverse sans aide professionnelle; environ un an, si on opte pour une forme ou une autre de thérapie: psychologique, psycho-corporelle ou médicale. Et alors qu'on peut trouver par ailleurs un grand nombre de thérapies, de pratiques et de techniques dans le domaine des médecines douces, parallèles ou alternatives, qui ont de grandes chances de succès dans le cas d'un burn-out, je dirais qu'elles sont rarement d'un grand secours dans le cas d'une dépression.

Je crois même important de mettre le lecteur en garde contre les intervenants venus de tous les azimuts, armés de tisanes, de suggestions et de techniques douteuses, qui ont rarement un effet durable dans le cas d'une véritable dépression. Avec la meilleure bonne volonté du monde, ces intervenants donnent souvent de faux espoirs et peuvent contribuer au contraire à prolonger la souffrance. Sans compter que les médecines parallèles — dont je me suis souvent fait publiquement l'apôtre — sont aussi devenues hélas! le lieu d'un grand nombre d'incompétents. Il faut retenir que dans le cas d'une véritable dépression, la bonne volonté ne tient pas lieu de formation. Or, le déprimé aura souvent recours à n'importe quelle technique qui n'entraîne pas de sa part une recherche en profondeur — qu'il cherche à éviter à cause précisément des révélations sur lui-même qu'elle risquerait d'entraîner.

Les causes de la dépression sont aussi diverses que celles du burn-out, bien que plus spécifiques: l'héritage génétique joue souvent un rôle déterminant, de même que l'environnement, les conditions de vie et les circonstances, mais aussi les conditionnements négatifs et les blocages à un stade ou l'autre de l'évolution, sans compter le fonctionnement psychique lui-même.

Mais la cause de la dépression peut être aussi d'ordre physiologique ou neurophysiologique. Les chercheurs de l'Institut Korolinska de Suède ont récemment déterminé la présence de 5-HIAA dans le liquide céphalo-rachidien de patients qui avaient des tendances suicidaires et homicidaires violentes. Le 5-HIAA est un précurseur de la sérotonine, neuro-transmetteur qui paraît jouer un rôle important dans la dépression. On a pu observer que les accidents suicidaires surviennent précisément alors que les indices biochimiques, dont en particulier la présence du 5-HIAA, sont les plus évidents. On trouve donc parfois dans la dépression un facteur physiologique ou neurophysiologique déterminant qui peut nécessiter entre autres une chimiothérapie; alors que ce facteur est pratiquement inexistant dans le burn-out ou présent à un degré négligeable.

Mais il existe souvent dans une dépression plusieurs causes d'origine diverse qui ont un effet synergique, se renforçant l'une l'autre à travers une interaction complexe qui rend parfois difficile d'établir une distinction claire entre les causes premières et leurs effets qui deviennent sur un autre plan des causes secondaires, etc.

Du point de vue psychologique, la dépression peut être causée par ce qu'on appelle une perte objectale: la mort du conjoint ou d'un proche, un échec dans la vie professionnelle, une mise à pied... Autrement dit, un événement qui fait éclater les repères habituels. Mais elle peut aussi être de type narcissique: latente et plus difficile à identifier, cette forme de dépression se manifeste à l'occasion d'une crise d'identité, comme par exemple celle du milieu de la vie, alors qu'on traverse souvent une sérieuse remise en question. La dépression peut même alors actualiser les tendances suicidaires.

On peut dire qu'une personne est en dépression à partir du moment où l'autocritique, beaucoup plus impitoyable que dans le burn-out, occupe une place démesurée par rapport à l'ensemble du fonctionnement psychique: un dérèglement permet alors au système inhibiteur de dominer le fonctionnement, de sorte que l'individu en vient à retourner son agressivité contre lui-même. Le mot agressivité doit s'entendre ici au sens d'énergie vitale, de combativité, de volonté de vivre. Dans une dépression, les instincts de vie sont dominés par les instincts de mort. Et l'estime de soi est au plus bas.

En principe, il n'y a pas lieu de médicaliser systématiquement des états de mal-être du premier degré et du burn-out. Si ce n'est provisoirement. Il paraît bien préférable en effet de trouver autant que possible l'issue par soi-même. Aussi longtemps du moins qu'on peut encore remédier à ces états par un examen de ses conditions de vie et de ses priorités, et par une démarche qui passe par des techniques ou des pratiques d'hygiène de vie. Lorsque je parle de ces états et du burn-out en particulier, j'ai encore le sentiment de m'adresser comme on dit à un interlocuteur valable. Mais dans le cas d'une dépression, c'est un peu comme s'il n'y avait plus d'interlocuteur. L'être se trouve en partie coupé de lui-même. On peut difficilement raisonner avec un véritable déprimé. Il faut plutôt lui permettre de canaliser ses émotions, de conscientiser et d'exprimer son agressivité. Ce qui peut exiger de remonter dans le passé pour identifier des traumatismes qui ont été refoulés — autrement dit, un travail en profondeur. D'où la nécessité d'une aide extérieure.

Lorsqu'une personne se trouve en dépression, je dirais donc que ce n'est plus de ma compétence. J'ajouterais même, à supposer que vous soyez en dépression, que ce n'est peut-être pas non plus de votre seule compétence. Sans être alarmiste, j'estime que dans le cas d'une véritable dépression, il est souhaitable d'appeler à l'aide. Et il me paraît d'autant plus nécessaire de le faire que le déprimé l'est souvent devenu inconsciemment pour tirer les avantages d'une dépression qui sont d'être éventuellement pris en charge afin de ne plus porter seul le poids de sa vie, du moins pendant un certain temps.

Si j'insiste, peut-être lourdement, sur la gravité de la dépression, c'est que le burn-out est encore souvent confondu avec la dépression. Alors que c'est dans la mesure où l'on fera aussi clairement que possible une distinction entre ces deux degrés de mal-être — ce qui n'est pas toujours facile, la démarcation entre les deux n'étant jamais aussi claire qu'on le souhaiterait — qu'on pourra sans doute intervenir plus efficacement dans le traitement de l'un et de l'autre. En particulier en évitant de médicaliser à outrance le burn-out, mais sans hésiter à recourir au contraire aux grands moyens que nous offrent la médecine et la psychologie dans le cas d'une véritable dépression.

Cela dit — et pour terminer cet exposé sur une note positive — il faut se rappeler que dans tous les cas la psyché tend d'elle-même vers un état de mieux-être, tout comme le corps dans les maladies physiques — jusqu'à un certain point. Il s'agit donc avant tout de ne pas nuire au fonctionnement de ce mécanisme naturel, mais plutôt de le renforcer par les moyens appropriés.

 

....ET LA SOMATISATION

Je ne serai sans doute pris au sérieux à propos du burn-out, que si je parviens à démontrer que cet état de mal-être peut déboucher, non seulement sur les petits maux souvent associés à la psychosomatique, qui vont de l'eczéma à l'asthme en passant par le rhume ordinaire, mais aussi sur des maladies graves. La somatisation recouvre en fait un territoire extrêmement vaste: elle consiste à exprimer dans le corps, donc au plan physique, un trouble d'ordre psychique. Comme je l'ai dit plus haut, on retrouve des manifestations de ce mécanisme de répercussion à tous les degrés de mal-être, y compris dans le burn-out et la dépression.

Car il n'existe pas d'état d'esprit qui n'ait sa contrepartie au plan physique. L'interaction entre le psychique, dans ses aspects conscient et inconscient, et le physique est implacable. Les émotions négatives ont toujours sur le corps un effet négatif. Et le contraire est tout aussi vrai: les pensées et les attitudes positives ont toujours un effet positif sur le fonctionnement de l'organisme. Ce que démontre en particulier l'effet placebo, alors que des "remèdes" sans véritable valeur thérapeutique apportent malgré tout un soulagement, voire même souvent une guérison, dans la mesure où le patient est convaincu — "dans sa tête" — de leur mérite. On peut en dire autant de certaines techniques ou pratiques. Car l'esprit joue un rôle déterminant dans la guérison comme dans la maladie.

Le burn-out peut donc être aussi considéré, comme je le disais plus haut, non plus comme l'effet de différents facteurs, mais lui-même comme une cause possible de maladies physiques souvent graves, parfois même mortelles.

Cette dimension est souvent négligée lorsqu'on parle du burn-out. Il est relativement facile en effet de saisir qu'un burn-out puisse devenir une dépression; mais il est plus difficile d'admettre qu'il puisse aussi causer ou favoriser une maladie au plan physique.

L'être humain est essentiellement psychosomatique: il se définit sur les deux plans. Il n'y a pas pour lui de fonctionnement sur un plan qui puisse être abstrait de l'autre. Tout ce qui est ressenti au plan psychique a une résonance au niveau du corps, comme tout ce qui est ressenti au plan physique a une résonance au niveau de la psyché. Sans doute faut-il éviter de ramener la question complexe de la somatisation à une vision trop simpliste — tout en la simplifiant. Les causes de maladies sont diverses: facteurs physiques, environnementaux et psychiques. Lorsque je parle des facteurs psychiques dans des maladies graves telles que les affections cardio-vasculaires et le cancer, il ne faut donc pas perdre de vue l'existence des autres facteurs. Ces facteurs psychiques tiennent en fait à la définition même de l'individu, à son type et à son caractère, de même qu'aux conditionnements dont il a été l'objet.

À propos de facteurs psychiques, je ne parle donc pas seulement de ce qui pourrait découler du malfonctionnement d'éléments structurels — qu'on aurait d'ailleurs tendance à ramener le plus souvent au fonctionnement du cerveau; mais aussi des contenus mêmes de la psyché: des pensées, des émotions, des images mentales négatives, qui en font partie intégrante. Un mal-être comme le burn-out ne provient pas d'un malfonctionnement au niveau des éléments structurels, non plus qu'il ne le provoque, mais plutôt de difficultés au niveau des contenus: les pensées, les émotions et les images mentales négatives qui influent sur le fonctionnement de l'organisme.

Nous sommes encore, quoi qu'on dise, à une époque où les difficultés d'ordre psychique, comme aussi bien les difficultés "situationnelles" qui découlent des conditions de travail et de divers facteurs psychosociaux, ne sont pas vraiment prises au sérieux. On ne voit pas bien le rapport qui existe entre un état de mal-être, considéré comme un simple "état d'esprit", autrement dit comme une "attitude mentale", et une maladie au plan physique. On associe encore bien souvent les difficultés d'ordre psychique à un aveu de faiblesse. Comme dans les naufrages, on dira: "Les femmes et les enfants d'abord..." Nos attitudes découlent encore d'une vision matérialiste du monde et de la nature humaine: en ignorant la dimension psychique, on peut renforcer l'illusion qu'elle n'existe pas.

On doit donc prendre au sérieux les états d'esprit négatifs que nous entretenons tous plus ou moins au jour le jour et en particulier ceux qui sont associés au burn-out. Une meilleure intelligence de l'interaction du psychique et du physique est nécessaire pour vivre plus et mieux. Il est essentiel de procéder régulièrement à un nettoyage du mental, si je puis dire, et à une forme ou une autre de re-programmation positive.

(Je parle plus loin du mécanisme biologique de l'interaction avec le milieu, qui complète le présent exposé sur la somatisation.)

 


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