On peut dire du burn-out - et des maladies de civilisation en général - qu'il se définit au niveau de l'interaction de l'individu et de son environnement; et plus précisément de l'interaction du fonctionnement psychosomatique de l'individu et de son environnement physique et psychosocial.

Tels sont les deux points de vue que nous allons maintenant examiner:

• Il y a beaucoup à dire des causes extérieures qui découlent de l'environnement physique et psychosocial. Il est certain que notre type de société est à l'origine de beaucoup de nos états de mal-être ou les favorise. Ce qui revient à dire que l'individu n'en porte pas seul la responsabilité.

• Mais l'objet de ma démarche étant surtout de communiquer à des individus certaines informations qui leur permettent de prévenir le burn-out ou de le guérir, je mettrai plutôt l'accent sur les causes qui se définissent au niveau du fonctionnement psychique de l'être.

Sans négliger l'effet synergique - de renforcement - de ces différentes causes les unes sur les autres.

 

AU NIVEAU DE L'ENVIRONNEMENT PHYSIQUE ET PSYCHOSOCIAL

Notre époque exige des individus une grande capacité d'adaptation.

Si vous cherchez une bonne excuse pour rater votre vie, vous l'avez trouvée! Il vous suffit en effet de mettre la faute sur l'époque, sur les conditions extérieures ou sur les autres. Et vous n'aurez pas à entreprendre une démarche qui exige un effort. Après tout, il s'agit de votre vie... Et vous pouvez en disposer comme bon vous semble.

Sans doute même en faut-il qui ratent leur vie, ne serait-ce que pour démontrer la démence d'un certain type de société. Vous aurez alors la consolation d'être utile du point de vue statistique. On dira de vous: "En voilà un autre! Et parmi les meilleurs... Il faut pourtant que ça change!"

Et vous aurez ainsi contribué à une prise de conscience collective qui devient de plus en plus nécessaire.

Mais vous aurez aussi, pour contribuer à en faire la preuve, raté votre vie...

En somme, c'est une question de choix.

•••

Cela dit, la vie a toujours exigé un effort d'adaptation à la réalité mouvante. L'interaction des individus entre eux et de chacun avec l'environnement physique et psychosocial a toujours représenté un défi. La vie elle-même est un défi. Et c'est en quoi elle est passionnante à vivre! Car il s'agit pour chaque individu à toutes les époques de maintenir un équilibre dynamique, aussi harmonieux que possible, avec son environnement - comme par ailleurs avec lui-même.

Mais il faut reconnaître que certaines époques ont sans doute été relativement plus faciles à vivre que la nôtre, moins exigeantes pour l'individu au plan de l'adaptation.

Avec la révolution industrielle du XVIIIe siècle, nous nous sommes engagés dans un processus d'accélération de plus en plus rapide. En moins de deux siècles, nous sommes passés d'un type de société rurale à un type de société urbaine, de la fabrication artisanale à la fabrication industrielle, de la famille tribale à la famille nucléaire - qui a elle-même éclaté ces dernières années pour devenir parfois monoparentale. En même temps, nous sommes passés en matière d'énergie de la vapeur à l'électricité, puis à l'atome; et en matière de technologie, de la mécanique à l'électronique. Les rapports de l'être humain avec la nature se sont transformés jusqu'à représenter une menace pour toutes formes de vie sur cette planète, y compris la vie humaine. Au plan psychosocial, nous sommes passés d'une certaine stabilité des modèles et des valeurs à leur remise en question, voire même à leur éclatement. Les pressions qui s'exercent sur les individus dans une société aussi éclatée que la nôtre sont donc considérables. Et ce n'est pas de notre part une erreur de perspective que de penser que notre époque est, non seulement différente, mais dans l'ensemble plus difficile à vivre pour les individus que celles qui l'ont précédée, du fait de l'accélération de l'évolution technologique et psychosociale.

Mais je n'ai pas l'intention de donner dans la "sinistrose" - pour reprendre le mot de Louis Pauwels. Je me réjouis même de vivre à une époque où les défis sont aussi grands. Car les défis représentent autant d'occasions de dépassement pour l'humanité en général comme pour les individus. Et je demeure convaincu que l'humanité, à la condition de s'adapter par l'action et non par la soumission, en exerçant un contrôle plus grand sur son évolution technologique et psychosociale pourrait même franchir bientôt une nouvelle étape de son évolution. À moins que nous ne parvenions pas à relever les défis qui nous sont faits et que notre incapacité de nous adapter par l'action n'entraîne au contraire une régression... Cette éventualité ne doit pas être écartée, mais certains signes permettent de penser que nous allons franchir l'étape actuelle comme nous avons franchi les précédentes, et en sortir grandis. Mais non sans que la période de transition que nous traversons présentement, alors que nous sommes pour ainsi dire entre deux modèles de société, n'ait fait un certain nombre de victimes: c'est le coût exigé de tout temps par l'évolution. Il s'agit donc pour chacun d'entre nous de ne pas se retrouver parmi les victimes du processus d'évolution.

Pour l'individu, la solution paraît se trouver dans le niveau de conscience qu'il faut élever de manière à prendre une certaine distance; et dans l'aptitude à se définir, comme l'enseignent les Sages, DANS le monde sans pour autant être DU monde. Quant à la solution pour la collectivité, elle passe nécessairement par la solution individuelle: elle dépend de ce qu'un nombre assez grand d'individus parviennent à un niveau de conscience plus élevé pour que le phénomène ait un effet d'entraînement. Ces propos pourront paraître utopiques. Mais comme le disait Einstein à qui on reprochait précisément son utopisme, alors qu'il parlait de l'obligation qui nous est faite d'inventer une nouvelle civilisation: "Avez-vous autre chose à proposer?" Je ne vois pas non plus qu'on puisse se tirer autrement de l'impasse où nous sommes: ou nous parvenons à un niveau de conscience plus élevé, ou nous sommes appelés à disparaître... Mais les signes ne manquent pas qui permettent de penser que nous sommes présentement, à travers nos crises qui sont autant d'occasions de choix, à inventer cette civilisation nouvelle.

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La critique du système actuel rencontre souvent une certaine résistance. Et ce, pour plusieurs raisons. J'en retiens deux:

  • D'abord, un certain nombre d'individus dans notre société se sont assurés une niche réelle ou imaginaire d'un confort relatif et redoutent que la critique du système ne compromette leur confort. Cette attitude serait d'ordre magique au sens primitif du terme: comme si de ne pas voir les problèmes pouvait les faire disparaître. Cette niche, on peut la considérer comme réelle dans le cas des privilégiés du système. Encore qu'on puisse se demander, dans le cadre d'un exposé sur les états de mal-être, à quel prix ces privilégiés sont parvenus à créer et à préserver cette niche; et dans quelle mesure elle pourra résister aux pressions qui s'exercent de plus en plus sur l'ensemble des structures. Mais cette niche, elle est le plus souvent imaginaire et pourrait se définir surtout comme l'effet des conditionnements d'une société de production-consommation, qui est sans doute la plus grande machine à fabriquer des rêves de toute l'histoire de l'humanité. Au point que la plupart en viennent à se considérer comme privilégiés, non pas tant par rapport à la situation réelle qui leur est faite, que par rapport à une situation imaginaire: ils cherchent donc à protéger leurs illusions (... de retraite dorée, de voyages exotiques, de gagner à la loterie!) en offrant la plus grande résistance possible à toute critique du système actuel.

  • Mais on trouve aussi, pour expliquer cette résistance, des raisons d'un tout autre ordre dont en particulier la difficulté où nous sommes d'imaginer que les choses puissent être autrement qu'elles ne sont. Au point que l'avenir, lorsqu'on cherche à en percer le mystère, nous apparaît le plus souvent comme un temps où les conditions seront, pour certaines un peu moins que ce qu'elles sont maintenant, et pour la plupart un peu plus ou un peu mieux - mais presque jamais AUTRES.

Or, pour inventer une société nouvelle, il faudra pouvoir l'imaginer AUTREMENT.

Ce qui revient à se demander comment pourrait se définir cette société AUTRE?

Mais cette question, pour intéressante qu'elle soit, nous entraînerait en dehors des limites que nous impose notre démarche. Il paraît sans doute plus à propos de se demander simplement en quoi le système actuel favorise les états de mal-être, laissant à chacun le soin d'imaginer comment pourrait se définir une société AUTRE, c'est-à-dire une société qui favoriserait moins les états de mal-être, et d'y contribuer.

Je vous propose maintenant un exercice qui consiste à interroger la société actuelle afin de cerner quelques-uns des facteurs physiques et surtout psychosociaux de mal-être, à partir de réflexions de quelques maîtres à penser de notre époque.

 

DE QUELQUES CRITIQUES DE NOTRE SOCIETE

Dès le début du siècle, Émile Durkheim, le créateur de l'École française de sociologie, décrivait trois types de société: altruiste, égoïste et anomique.

L'anomie sociale, selon Durkheim, résulte en particulier de la confusion des valeurs. La collectivité vit dans l'incertitude, certains sous-groupes éprouvant même une forme de lassitude, voire de désespérance.

À la perte de cohésion sociale et aux difficultés socio-économiques associées à l'anomie correspond toujours, précise-t-il, une augmentation du nombre d'infarctus, du taux de délinquance et d'emprisonnement, de même que du taux de suicide.

De toute évidence, on peut dire que le phénomène du burn-out et des maladies de civilisation en général serait en partie le fait d'une société de type anomique.

•••

  • Pour sa part, Konrad Lorenz, éthologue et Prix Nobel de biologie, parle de l'écart de plus en plus grand qui existe entre, d'une part l'évolution de l'espèce ou évolution phylogénétique qui est pour ainsi dire suspendue depuis des millénaires; et d'autre part, l'évolution culturelle ou psychosociale qui se trouve engagée depuis moins de deux siècles, et plus spécialement depuis une cinquantaine d'années, dans un processus d'accélération tel que toutes les valeurs se trouvent remises en question dans le cours de quelques générations à peine.

    Aux temps bibliques, rappelle Lorenz, l'écart culturel entre les générations était restreint: l'identification avec les ancêtres par exemple allait de soi. Alors qu'aujourd'hui, l'écart est de plus en plus grand et les générations deviennent de plus en plus différentes les unes des autres. Il écrit à ce sujet dans "L'homme en péril" (éd. Flammarion): "Nul être sensé ne peut contester que notre civilisation occidentale est un système qui a perdu son équilibre." Ailleurs: "Plus la civilisation est développée, plus l'écart se creuse entre les tendances naturelles et les exigences culturelles. Il n'est pas un être vivant dans notre civilisation qui n'éprouve aucune tension intérieure. Il y a d'ores et déjà dans les pays industrialisés une proportion dangereusement élevée d'êtres qui ne parviennent tout simplement plus à dominer cette tension et deviennent asociaux ou névrosés." Il précise plus loin: "On peut définir le sujet souffrant de troubles psychiques comme celui qui se fait du mal ou fait du mal à la société dans laquelle il vit."

    Encore une fois, le phénomène du burn-out et des maladies de civilisation en général paraît bien témoigner de cette tension intérieure qu'éprouveraient les individus à notre époque.

    •••

    Considéré comme un des maîtres à penser de notre époque, Bruno Bettelheim, lui, est psychiatre et psychanalyste.

    Je vais m'attarder plus longuement à l'analyse qu'il fait de notre société pour la raison que certaines de ses réflexions s'appliquent parfaitement au burn-out et feront de ma part l'objet de développements.

"L'histoire des camps d'extermination montre que même dans un environnement écrasant certaines défenses procurent une protection. Le plus important consiste à comprendre ce qui se passe en soi-même et pourquoi".
Bruno Bettelheim,
"Le coeur conscient" (éd. Le Livre de poche).

Le rapprochement pourra paraître excessif, mais Bruno Bettelheim a comparé le fonctionnement de notre société industrielle et technocratique à celui des camps d'extermination nazis dont il a fait personnellement l'expérience pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans les deux cas, il s'agirait d'une structure d'organisation qui tend à détruire tout ce qu'elle ne parvient pas à intégrer. D'où la formule qu'il emploie de "système à intégration poussée". Bettelheim note plusieurs des signes de la dégradation de l'individu dans notre type de société, parmi lesquels je retiens ceux qu'on retrouve plus particulièrement dans les cas de burn-out: l'individu perd l'esprit critique, il refuse de s'intéresser à ses anciens liens affectifs, mais il est incapable d'en créer de nouveaux, et surtout il refuse d'assumer la responsabilité de ses actes.

Bettelheim considère le fait de refuser d'assumer la responsabilité de ses actes comme un des signes les plus graves, dans toutes les circonstances, de la décomposition de la personnalité. Dans les situations extrêmes, l'effacement (adaptation par la soumission) permet d'échapper à la responsabilité: l'anonymat paraît alors comme un excellent système de défense. Mais il entre dans ce désir de s'effacer une volonté inconsciente de régresser dans l'enfance, de trouver par ce moyen une sécurité dans l'état de soumission enfantine. Il s'agit en fait d'un désir de dissolution dans la masse, ce qui offre l'avantage recherché, qui est précisément d'échapper à la responsabilité. Le prix à payer est considérable: se rendre invisible exige en effet de renoncer en partie à son individualité, de même qu'à l'initiative - qualités qui sont nécessaires pour faire face aux situations critiques.

L'individu en vient par ailleurs à considérer que les objets sont plus importants que la vie et il tend à se couper de plus en plus des autres... Dans les cas plus aigus de mal-être, la nourriture perd de son importance. Même la souffrance perd de son importance - beaucoup de gens sont en fait inconscients de leur souffrance parce qu'ils sont inconscients en général! Et la vie elle-même en vient à perdre de son importance.

Ce qui se passait dans les camps d'extermination, en particulier la perte de l'autonomie et la dépersonnalisation des victimes, se produirait donc aussi, selon Bettelheim, dans toutes les sociétés à intégration poussée qu'il définit aussi comme des sociétés de masse à tendance totalitaire.

Ces remarques
recoupent tout à fait
celle du Professeur
Albert Jacquard,
généticien français.
Voir en particulier:
L'éloge de la différence

(éd. du Seuil)
.


Le type de société qu'il décrit est sans doute devenu, depuis quelques années, moins monolithique. À moins qu'on ne soit en train de s'y habituer... On assiste pourtant depuis peu à un début de résistance - encore qu'elle soit bien timide par rapport à la tendance au nivellement des individus. La société de masse tolère difficilement qu'on soit différent de la norme, qu'on vive autrement que tout le monde, alors que la solution se trouverait au contraire dans la différence. Est-il possible en effet de survivre à notre époque sans adopter les valeurs d'un système de plus en plus normatif? Or, c'est dans les choix individuels - dans la plus grande liberté de l'homme, comme l'affirme Bettelheim, que se trouve le salut. Mais tout est ainsi conçu dans notre monde qu'il faille se conformer, adopter un fonctionnement dépersonnalisé, être coupé des racines profondes de son être - autrement dit, s'adapter par la soumission.


Je crois intéressant de parler ici des deux types d'adaptation: par la soumission et par l'action, bien que cette théorie ne se trouve pas comme telle chez Bettelheim, parce qu'elle me paraît prolonger sa réflexion. Cette théorie est en fait plus récente et découle en particulier de recherches faites dans le domaine de la biologie. Il existe donc deux types d'adaptation. Le danger dans la société actuelle serait qu'elle pousse à une adaptation par la soumission, rapide et passive, au prix d'une désintégration de l'individu. L'adaptation peut donc prendre parfois une connotation négative. Alors que l'adaptation par l'action suppose au contraire que l'individu est en situation d'agir et de trouver sa place. (Je reviens plus loin sur la distinction entre les deux types d'adaptation).

Il n'est pas nécessaire d'être totalement dévitalisé du point de vue psychique, d'être devenu une véritable loque humaine, pour exprimer cette désintégration. Il suffit, comme c'est le cas pour la plupart d'entre nous, de céder petit à petit, insensiblement, de notre autonomie au pouvoir que représente le système. C'est dans la diminution progressive de la liberté de pensée et d'action que se manifeste d'abord cette désintégration de l'individu.

Mais il est difficile de prendre conscience de la situation qui nous est faite. Il faudrait plus de recul afin de parvenir à se voir dans le système. La situation où l'individu se trouve dans le système, il la perçoit donc en général assez confusément. Il est difficile par exemple de prendre conscience que nous sommes devenus prisonniers de nos régimes de retraite. Nombreux sont ceux qui se trouvent dans l'impossibilité de se renouveler en prenant une nouvelle orientation au plan professionnel sans devoir renoncer aux avantages accumulés jusque-là... Dans quelle mesure un individu dans cette situation ne renonce-t-il pas à sa liberté d'agir et de penser? Si je choisis le régime de retraite parmi d'autres exemples possibles de la façon dont nous renonçons à notre autonomie, c'est que j'ai souvent rencontré chez les victimes du burn-out une lassitude par rapport à la profession ou par rapport au milieu dans lequel elles doivent l'exercer, et le désir informulable de se renouveler en prenant une orientation différente. Mais dans la plupart des cas, il n'y a guère d'issue possible. En suggérant à ces personnes de s'adapter par la soumission en renonçant à prendre une nouvelle orientation professionnelle, j'aurais l'impression de me faire malgré moi l'agent de cette société de masse totalitaire! Mais comment faire autrement, quand on sait les risques que représente un choix qui mettrait l'accent sur la stimulation au détriment de la sécurité? En leur suggérant au contraire de contester le système et d'affirmer leur autonomie, j'aurais l'horrible impression de leur ouvrir la porte sur le vide... Et c'est ici que se trouve le noeud de la question: pour une raison ou pour une autre, tout le monde finit par se conformer, autrement dit par penser et par agir en fonction des valeurs du système - et c'est précisément en quoi il est totalitaire.

Il demeure pratiquement impossible en effet de ne pas se conformer au modèle que nous impose le système. D'autant plus qu'il n'est pas sans avantages. Mais dans quelle mesure ne sommes-nous pas devenus incapables, à force de nous y conformer et de pousser de gré ou de force les autres à le faire, d'imaginer que ça puisse être autrement? Toute initiative originale paraît suicidaire. Et la créativité se trouve paralysée.

Le travail offre aussi un bon exemple de l'aliénation dont un grand nombre d'individus sont victimes dans une société de masse totalitaire. D'abord, le travail est rarement choisi par inclination: ce qu'on a envie de faire se trouve le plus souvent dissocié de la nécessité de gagner sa vie. Mais qu'on me comprenne bien. J'ai le plus grand respect pour le gagne-pain quel qu'il soit, si la tâche accomplie ou le service rendu permet de manger et de dormir sous un toit. Il faut d'abord dans l'existence assumer cette responsabilité. Mais il s'agit ici, comme je l'explique plus loin, de la satisfaction de besoins primaires. Alors que l'estime de soi découle plutôt de la satisfaction de besoins d'un ordre plus élevé et suppose que le travail auquel je consacre une grande partie de mon temps, corresponde le plus possible à mon inclination. J'y prends alors un réel plaisir et j'éprouve le sentiment de faire quelque chose qui a un sens. Mais dans une société à intégration poussée, le gigantisme des institutions et leur complexité font que les gens sont utilisés comme des instruments, à des fins qu'ils ignorent. Sur ce point, Bettelheim écrit à propos des camps d'extermination: "Les gens étaient façonnés sur commande, utilisés et modifiés en fonction des désirs du client, qui était en l'occurrence l'Etat".

Il est intéressant d'observer que toutes les révolutions se font au nom de la liberté, mais qu'on s'empresse, aussitôt acquise, de l'échanger pour la sécurité. Le modèle que nous propose le système, qu'il nous impose à toutes fins pratiques, est celui de la sécurité. Il est vrai que la sécurité représente, avec la stimulation et l'identité, un des trois besoins fondamentaux. Mais la stimulation et l'identité ne sont guère encouragées dans notre type de société.

Je ne parle pas ici de la fausse stimulation qu'on trouve dans l'expérience vicariale que nous proposent les médias électroniques (alors qu'en fait l'individu vit par personnes interposées), mais de la véritable stimulation de se renouveler, par exemple en changeant d'orientation professionnelle.

Pour ce qui est de l'identité, on est amené à y renoncer petit à petit, au fur et à mesure qu'on s'adapte au système par la soumission. Et c'est ainsi qu'en définitive nous vivons des existences agitées et ennuyeuses. "Quoi qu'il se soit passé à d'autres époques, écrit Bettelheim, l'homme moderne souffre de son incapacité à faire un choix entre la liberté et l'individualisme d'une part, le confort matériel de la technologie moderne et la sécurité de masse, d'autre part. À mes yeux, c'est le véritable conflit de notre temps".

Bettelheim redoute en particulier la capacité des humains de s'adapter - encore une fois, par la soumission - et que, dans la mesure où le système est démentiel, il faille pour survivre devenir soi-même dément... Car à force de faire le dément pour survivre dans une société démentielle, le risque n'est-il pas de le devenir effectivement?!

Depuis le temps qu'on nous parle de l'importance de l'interaction avec l'environnement physique et psychosocial, le moment est sans doute venu de prendre conscience de la nécessité de transformer cet environnement au niveau des structures mêmes du système et de certaines valeurs qu'il véhicule, plutôt que de s'y adapter par la soumission.


LE CAS ZELIG

L'humour est une soupape! Un moyen qui s'offre à nous pour échapper un peu aux contraintes normatives du système qui tend à inhiber l'identité chez l'individu.

Ce dont témoigne le fait que Bruno Bettelheim ait consenti à "jouer" son propre personnage dans "Zelig", un film de Woody Allen, sans doute inspiré en partie par la pensée du célèbre psychologue. Ce film du brillant humoriste américain porte précisément sur le phénomène d'uniformisation et de normalisation des individus dans notre type de société.

Avec Zelig, Woody Allen a créé un mythe qui à mon sens trouve désormais sa place parmi les grands mythes de notre époque. Ce film raconte l'étonnante aventure d'un être qui, dans sa recherche compulsive de sécurité, poussé par la peur d'être rejeté et un besoin excessif d'être accepté par les autres, souffre d'une psychose d'adaptation telle qu'il devient ... obèse avec des obèses, terroriste avec des terroristes, psychiatre avec des psychiatres! Sans jamais parvenir à être simplement lui-même...

Bettelheim, dans son témoignage fictif qui fait l'objet d'une scène du film, décrit le malheureux Zelig comme un véritable caméléon humain: un être dont l'adaptation (par la soumission) en fait une "triste" illustration du mécanisme d'intégration poussée. Et il le définit comme "the ultimate conformist!"


Considérons le burn-out d'un tout autre point de vue, non plus comme un phénomène négatif, mais au contraire comme une manifestation du système de défense psychique de certains individus, comme un moyen que leur inconscient aurait trouvé de contester un système oppressif... Vu sous cet angle, le burn-out serait une réaction saine, inspirée par la volonté inconsciente de certains individus de se libérer des contraintes excessives imposées par une société à intégration poussée. Et on pourrait même s'étonner, voire même s'inquiéter, de ce qu'il n'y ait pas davantage de victimes...

Interprétation farfelue peut-être, mais qu'on retrouve chez Eric Fromm, psychologue réputé qui est aussi considéré comme un maître à penser de notre époque. Fromm estime en effet que les symptômes névrotiques qui apparaissent chez certains individus donneraient plutôt une raison d'espérer: ces symptômes seraient, selon lui, le signe que l'homme lutte contre sa déshumanisation...

Dans son ouvrage "La passion de détruire: anatomie de la destructivité humaine" (éd. Robert Laffont), il écrit à propos de l'hyper-organisation uniformisatrice de notre société: "En dépit de son progrès matériel, intellectuel et politique, l'organisation de notre société occidentale contemporaine est de moins en moins propre à sauvegarder l'équilibre mental, elle enterre l'assurance intérieure, la joie, la raison et la capacité d'amour de l'individu. Elle fait de lui un automate, qui doit payer sa démission par une augmentation des troubles mentaux et par un désespoir qui se cache derrière un acharnement crispé qu'il met également au travail et aux prétendus plaisirs".

 

Comme on le voit, il ne manque pas de critiques sévères d'une société où par ailleurs, comme aurait dit Candide: "Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes..."

 

DE L'INTERACTION AVEC L'ENVIRONNEMENT


Le burn-out apparaît donc comme une forme de mal-être qui découle en partie de l'interaction avec un environnement physique et psychosocial exigeant au plan de l'adaptation, pouvant même entraîner une désintégration relative de l'individu.

Mais le burn-out, comme je l'ai précisé plus haut, peut aussi représenter une étape vers une désintégration plus grande encore et se traduire, soit par une dépression, soit par une maladie grave au plan physique.

Ce qui revient à dire que dans une société de masse totalitaire, l'individu trouve surtout à s'adapter par la soumission. Et c'est en quoi précisément notre société peut être considérée comme pathogène.

Il me paraît donc important d'examiner d'un peu plus près le mécanisme de l'adaptation de l'individu à son environnement.


Vincent,
Jean-Didier;
La biologie
des passions

(éd. Odile Jacob,
Le Seuil).

 


"Une glande est au coeur des mécanismes adaptatifs, la paire de surrénales qui coiffent le sommet des deux reins. Chacune est en réalité une glande double qui résume dans sa dualité deux modes possibles de l'être au monde: au centre, la médullo-surrénale, glande de l'agression, du combat ou de la fuite; à la périphérie, la cortico-surrénale, glande de la soumission et de la résignation. Une glande pour gagner et une autre pour perdre, deux solutions à la négociation existentielle qui aboutit en fait le plus souvent à un compromis. Ce manichéisme endocrinologique ne doit pas masquer la complexité des données. La glande surrénale n'est qu'un relais dans des systèmes de rétroactions impliquant l'hypophyse et les différents niveaux hiérarchisés du système nerveux central. D'autres hormones que les hormones surrénaliennes sont impliquées dans l'adaptation. Enfin, à l'intérieur même du cerveau, le jeu des neurohormones reproduit la complexité des phénomènes périphériques."

Jean-Didier Vincent



Il existe chez l'être humain deux systèmes: l'un activateur (excitateur) et l'autre inhibiteur de l'action. Ces deux systèmes antagonistes sont à la base de la régulation de notre comportement.

On reconnaît dans ce double système d'adaptation de l'individu à l'environnement physique et psychosocial la dualité fondamentale telle qu'on la trouve en fait dans tous les systèmes: la complémentarité des opposés que représentent par exemple le yin et le yang dans la philosophie chinoise, ou encore "la génération du pair et de l'impair" chez Platon.

Face à certaines situations à haut risque, l'être humain - comme l'animal du reste - se trouve devant le dilemme: agir ou ne pas agir. Ou plus exactement: pouvoir agir ou ne pas pouvoir agir.

Cette dualité existe à plusieurs niveaux du fonctionnement: au niveau du système nerveux des synapses excitatrices et des synapses inhibitrices, de même qu'au niveau des neurones, dont certains codent l'information en augmentant l'activité spontanée de base, alors que d'autres le font en la diminuant.

Ces deux modalités du comportement (les systèmes d'activation et d'inhibition) sont donc également signifiantes et également indispensables. Notre existence dépend de leur interaction. C'est lorsque le fonctionnement d'un individu est surtout déterminé par l'inhibition de l'action, qu'il doit s'adapter par la soumission, que le déséquilibre peut avoir des conséquences graves.

Il a été démontré hors de tout doute que l'inhibition de l'action prolongée est très coûteuse en termes biologiques. L'ulcère de contrainte est peut-être l'exemple le plus connu des méfaits du système inhibiteur. On peut dire que lorsqu'un individu se trouve dans une situation où il est incapable d'agir sur son environnement, où il n'a plus sa place, il voit ses défenses diminuées: il devient alors plus vulnérable à la maladie. C'est dans ce genre de situations qu'augmentent chez certains les risques d'accidents cardiaques, alors que d'autres seront plus sensibles à des maladies de nature autodestructrice, tel le cancer.

Lorsqu'on regarde de plus près les effets d'un stress excessif et des émotions négatives qui en découlent, on est frappé de constater jusqu'à quel point les conditions propres au burn-out correspondent à celles dans lesquelles l'organisme met en branle le système d'inhibition de l'action. Le burn-out se développe en général alors que l'individu éprouve précisément un sentiment d'impuissance: celui d'être coincé par les conditions ou les circonstances de sa vie professionnelle, et bien souvent personnelle, ou encore d'être prisonnier des conditionnements dont il a été l'objet, incapable de s'en libérer et d'agir.


Lorsqu'on parle de l'importance de s'adapter aux contraintes de l'environnement physique et psychosocial, il faut donc tenir compte qu'il existe deux types d'adaptation: l'un qui passe par l'action, alors que l'individu peut agir sur l'environnement; l'autre par la soumission, alors que l'individu ne peut pas agir. Ce sont deux systèmes opposés et complémentaires, le système inhibiteur de l'action (S.I.A.), correspondant à l'adaptation par la soumission, et le système activateur de l'action (S.A.A.), correspondant à l'adaptation par l'action.   »»»»(
notes)
D'après :

Alors survient
la maladie
-
la vie quotidienne
vue à la lumière du fonctionnement
du cerveau

(éd. Empirika
/ Boréal Express)

 

Pour qu'un individu se porte bien, il est nécessaire qu'il puisse

AGIR,
AVOIR SA PLACE,
TROUVER UN ACHEVEMENT SOCIAL.

S'il parvient à satisfaire ces besoins, il se définit alors en fonction du système d'activation et se porte bien; dans le cas contraire, il se définit en fonction du système d'inhibition et, non seulement il se porte mal, mais il devient de plus en plus vulnérable sur les plans physique et psychique.

• AGIR

C'est agir sur l'environnement, au sens large du terme. Pouvoir intervenir. On peut être amené à affronter ou à fuir des difficultés. Ce sont deux actions possibles. "Or, il arrive que l'individu soit incapable aussi bien d'affronter sa difficulté que de la fuir. Prisonnier de la situation, il reste coincé."

• AVOIR SA PLACE

C'est le territoire. "Le sens du territoire n'est donc pas une valeur arbitraire, mais il repose sur un substratum physiologique." Un animal privé de son territoire peut tomber malade ou mourir. Chez l'être humain, le territoire doit s'entendre au sens large:

- assurer sa survie,
- protéger son intégrité,
- se procurer confort et sécurité,
- se développer.

"La santé d'un individu est intimement liée à la qualité, à l'intégrité de son territoire."

• TROUVER UN ACHÈVEMENT SOCIAL

Autrement dit, réussir parmi les autres. "Le non-achèvement social n'est pas neutre: il crée un passif."

La réussite est donc un facteur de santé. On en sort plein d'énergie pour recommencer et faire encore mieux la prochaine fois. En revanche, l'échec est un facteur de maladie. Dans l'expérimentation animale, le combat sans résultat est une situation des plus pathogènes.

Pour résumer: "Lorsque l'action est impossible, que la place est menacée ou qu'aucun achèvement social n'est obtenu, des perturbations physiologiques apparaissent".

De même que psychologiques.


Un environnement physique et psychosocial exigeant et une interaction trop stressante avec cet environnement, de même qu'une interprétation négative de la situation au niveau du mental, peuvent donc se traduire, soit par un état de mal-être d'ordre psychique: burn-out ou dépression; soit par une maladie physique que favorise l'affaiblissement du système de défenses de l'organisme, autrement dit par un risque de somatisation; et très souvent par un état qui se manifeste sur les deux plans à la fois.

Notre organisme peut faire face à beaucoup de désordres physiques dans son interaction avec l'environnement, mais ses possibilités d'adaptation sont limitées. Il en va de même des désordres psychiques: les émotions négatives qui découlent par exemple de la déception, d'un sentiment de rejet ou d'aliénation, s'accompagnent toujours de modifications physiologiques.

Chacun doit donc s'interroger sérieusement sur les effets que provoque à l'occasion ou entretient sur de longues périodes son interaction avec l'environnement physique et psychosocial et prendre les mesures qui s'imposent: intervenir de façon à s'adapter, non plus par la soumission, mais par l'action.

Les conditions de vie professionnelles et personnelles, les événements et les circonstances, mettent en branle chez l'individu, ou le système activateur, ou le système inhibiteur, selon qu'on est en mesure d'agir ou non, de s'adapter ou non par l'action, selon que le sens du territoire est satisfait ou non, selon qu'on occupe ou non sa place parmi les autres... Et comme l'écrit Jean-Didier Vincent: "Les hormones libérées par l'organisme sont alors des drogues qui, selon le cas, donnent une humeur tonique de vainqueur ou au contraire une humeur dépressive de vaincu - conditionnant ainsi l'état de santé physique et psychique."
 

AGIR SUR LE MONDE


Nous devons donc entreprendre de "refaire le monde" - rien de moins! En mettant l'accent sur la qualité de vie sur le plan individuel et collectif... La tâche peut paraître insurmontable. D'autant plus que la plupart d'entre nous, et plus spécialement ceux qui flirtent avec le burn-out, éprouvent souvent devant la complexité du système un sentiment d'impuissance.

Mais refaire le monde est un exercice qui passe d'abord par une prise de conscience pour se traduire ensuite par de nouvelles attitudes... C'est la leçon que nous pouvons tirer de la grande aventure du mouvement de libération de la femme. L'objectif est sans doute encore loin d'être atteint, mais en quelques années une prise de conscience de la situation faite à la femme dans notre société a fini par s'imposer tant bien que mal et de nouvelles attitudes commencent à se dessiner. Il me semble qu'on peut s'inspirer de cette démarche pour entreprendre de "refaire le monde".

En commençant par faire le ménage dans sa cour!

Pour refaire le monde, il faut d'abord reconnaître qu'il puisse être autrement...

Dans notre interaction avec l'environnement physique et psychosocial nous nous contentons le plus souvent de réagir, ce qui va dans le sens d'une adaptation par la soumission; au lieu d'agir en vue d'améliorer la qualité de vie.

La vie est une pratique. Les belles théories ne sont d'aucune utilité si elles n'inspirent pas des décisions ponctuelles, portant sur de petites choses.



Examinons par exemple les conditions de vie au travail en rapport avec la qualité de vie:

• Tout d'abord, le cadre physique mérite qu'on s'y attarde: l'être humain crée en partie son environnement qui, en retour, le façonne. Or, nous ne sommes pas assez attentifs à tout ce qui se définit au plan de la forme: la conception des espaces, le choix des couleurs, les matériaux... La lumière en particulier est très importante: l'effet de la lumière ou de son absence dans le milieu de travail est considérable. Par ailleurs, le bruit augmente beaucoup le stress, sans qu'on s'en rende compte.

• Puis, nous devons nous interroger sur l'aménagement du temps: la question des horaires de travail dans bien des cas devrait faire l'objet d'un sérieux examen - suivi de décisions!

• Le fonctionnement du système lui-même à l'échelle de l'entreprise et/ou de l'institution doit aussi être examiné. Il importe par exemple de donner davantage de pouvoir de décision à ceux qui ont le plus souvent des responsabilités sans le pouvoir correspondant: ce sont, comme on le verra plus loin, de bons candidats au burn-out, du fait qu'ils éprouvent souvent un sentiment d'impuissance, coincés entre deux paliers de fonctionnement.

• Par ailleurs, l'expérience démontre que la qualité de vie dans le milieu de travail dépend pour beaucoup de la qualité de la communication. Il est impératif de s'employer en particulier à diminuer la bêtise, le non-sens et l'absurdité. À rendre la bureaucratie et la technocratie aussi supportables que possible! (Ce qui est un programme ambitieux, je le reconnais!)

• Il faut enfin prendre l'initiative de tenir des réunions pour aborder ces questions ouvertement. Et faire en sorte que le système devienne de plus en plus transparent.

Cet exercice pourra sembler dérisoire en regard du projet de "refaire le monde"... Mais il importe avant tout de diminuer notre sentiment d'impuissance en trouvant à nos grandes interrogations des réponses qui s'appliquent dans notre vie de tous les jours: s'adapter par l'action en agissant sur le monde ici et maintenant. La formule du professeur René Dubos trouve ici tout son sens: "Penser globalement et agir localement..."

 


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