Le burn-out n'est pas un mythe


Depuis le début du siècle, surtout au cours des dernières décennies, de nouvelles formes de mal-être et de maladies physiques et psychiques sont apparues. À chaque époque correspondent en fait certaines formes de mal-être: elles découlent de l'angoisse de vivre – qui est de toutes les époques.

L'angoisse se manifeste d'une façon particulière dans un environnement physique et psychosocial donné, compte tenu par ailleurs des conditionnements et des valeurs individuelles qui en découlent, des croyances et des attentes. Les Romantiques par exemple souffraient de mélancolie...

Les formes actuelles de mal-être qu'on appelle les maladies de civilisation correspondent donc aux conditions physiques et psychosociales de notre société et au fonctionnement des individus. Ce qu'on appelle la fatigue nerveuse, le surmenage, les troubles d'adaptation, les états dépressifs, le burn-out et la dépression proprement dite, de même que certaines maladies plus graves, comme les troubles cardio-vasculaires et le cancer, en passant par toute la gamme des maladies psychosomatiques – tiendraient en partie à certaines conditions physiques, mais surtout à certaines contraintes de notre société de masse à "intégration poussée"; de même qu'à certains facteurs individuels, tels que l'épuisement des mécanismes d'adaptation soumis à un stress excessif et à des conditionnements psychiques qui remontent à l'enfance.

Le burn-out étant une forme de mal-être non spécifique par définition, il offre l'avantage au plan de la communication de permettre de considérer à travers lui certaines des causes: physiques, psychosociales ou psychiques, qui sont communes à toutes maladies de civilisation.

 

D'après:
N. Sartorius,
Office of Mental Health,
OMS,
100 millions
de personnes
dépressives
,

rapp. de congrès,
Méd. Trib.
10, No 6, 1-1975.


À ceux qui ne seraient pas encore conscients de l'importance du phénomène, je rappelle que selon une statistique de l'OMS (Organisation mondiale de la santé), dans certaines nations industrielles, une personne sur cinq souffre de dépression.

Je retiens ici deux points de vue :

- celui de l'environnement physique et psychosocial,
- celui du fonctionnement psychique de l'individu.


Il y a beaucoup à dire sur les causes physiques et psychosociales de mal-être. Il est certain que les conditions dans lesquelles se déroule notre existence à une époque charnière entre l'ère industrielle et l'ère post-industrielle – ou "post-moderne", pour employer une formule qui commence à s'imposer – sont particulièrement exigeantes pour les individus. Mais je tiens à préciser que ma vision de notre époque demeure positive. Avec toutes ses contradictions, ses misères et ses folies, elle est sans doute la plus intéressante qu'ait jamais connue l'humanité. Peut-être même serions-nous sur le point de franchir une étape importante de notre évolution. Mais cela dit, je constate comme tout le monde qu'à l'étape actuelle l'environnement physique et psychosocial impose à chacun d'entre nous un défi souvent difficile à relever: celui de s'adapter à un monde en transformation de plus en plus rapide. On assiste en particulier depuis quelques années à un véritable éclatement des valeurs et au brouillage des repères. Ce qui représente une menace pour l'équilibre de chacun d'entre nous.

Ce regard sur l'environnement physique et psychosocial devrait nous inspirer de contribuer le plus possible à la transformation du monde dans lequel nous vivons afin de le rendre plus humain; et nous inspirer, au plan individuel, des attitudes nouvelles et des comportements différents dans notre interaction avec ce monde de plus en plus complexe.

Il faut donc accorder une grande importance aux causes extérieures qui favorisent le burn-out et en général les maladies de civilisation. Il y aurait même encore beaucoup à dire sur les conditions de travail tant physiques que psychologiques, voire même administratives et syndicales... Mais c'est le point de vue psychologique qui retient davantage mon intérêt.

Mais je veux surtout parler de l'individu, de la psyché et de ses mécanismes, de la difficulté d'être heureux, de l'importance de voir sa souffrance pour s'en libérer relativement, de la façon de prévenir le burn-out ou d'en sortir – et d'en sortir grandi; de la nécessité de croître et de l'occasion qui s'offre de faire du burn-out, comme de la plupart des maladies de civilisation, une occasion de croissance.

Au début d'une démarche qui vise à se libérer du burn-out, il est essentiel d'identifier cette souffrance et de la reconnaître. Ce qui suppose un certain courage, car on n'aime pas s'avouer une "faiblesse", surtout d'ordre psychique. En particulier les hommes – les mâles de l'espèce! – pour qui toute difficulté de cet ordre apparaît comme l'aveu d'un échec et non pas comme un simple accident de parcours – encore moins comme une épreuve nécessaire pour grandir...

Il se trouve qu'identifier clairement et reconnaître en soi la présence d'un état de mal-être – qu'on éprouve pourtant, mais d'une manière confuse – est souvent difficile, et plus particulièrement sans doute dans le cas d'un burn-out. Et ce, pour deux raisons qu'il me paraît d'autant plus important de préciser que cet exercice va nous permettre de poursuivre la description de cette forme de mal-être:

° Le burn-out est essentiellement "vocationnel". Je veux dire qu'il atteint surtout des gens dont l'orientation professionnelle tient de la vocation; qui ont choisi telle ou telle profession, en partie du moins, pour l'image qu'ils s'en font, comme par exemple pour l'occasion qu'elle offre d'apporter quelque chose aux autres. De les aider, les éduquer, les soigner... Mais je ne voudrais pas faire de ces candidats au burn-out des altruistes purs – ce qui n'existe pas. Le principal moteur de la vie demeure l'estime de soi. On agit toujours, quoi qu'on dise, en vue d'une certaine gratification. Ce qui pourtant n'enlève aucun mérite à ceux ou celles qui ont choisi une profession à vocation. L'important en effet n'est pas de vivre en fonction du besoin d'estime de soi, ce qui est le propre de la nature humaine, mais se trouve plutôt dans le moyen qu'on choisit pour satisfaire ce besoin – autrement dit, dans ce à quoi on s'identifie. On peut en effet satisfaire le besoin d'estime de soi en étant gangster aussi bien que missionnaire... Mais il y a ceux, justement, dont la satisfaction découle surtout d'une démarche vocationnelle. Que ce soit dans une activité professionnelle qui s'y prête ou à travers l'attitude adoptée dans l'accomplissement d'une tâche quelle qu'elle soit – je pense ici plus spécialement à la mère de famille.

Il se trouve que ces personnes, du fait de l'image qu'elles projettent d'elles-mêmes, n'acceptent pas volontiers d'être en manque. À leurs yeux, ce sont les autres qui ont des besoins auxquels elles ont même pour vocation de répondre! Et reconnaître qu'elles-mêmes souffrent d'un burn-out revient pour ainsi dire à un aveu d'échec.

° La seconde raison de la difficulté qu'on éprouve à identifier et à reconnaître la présence de cette forme de mal-être tient à ce qu'on appelle en psychologie le "surmoi", cet aspect de la psyché qui représente en chacun de nous le parent intérieur.

Cette fonction psychique n'existe pas à la naissance. Elle se forme au fur et à mesure que se définit l'être social à la faveur de l'interaction avec les autres, en particulier avec les personnes en autorité, donc surtout avec les parents ou leurs substituts. La fonction du surmoi comprend les interdits: ce qu'il ne faut pas faire ou ne pas être; mais aussi les modèles: ce qu'il faut faire ou être pour se sentir accepté par les autres, pour avoir sa place et pouvoir agir. Bref, pour être quelqu'un! Ce sont en fait les fondements d'un système de valeurs qui nous sont communiqués dans l'enfance: un véritable code d'éthique et de morale qui va influer sur l'orientation et déterminer en partie les attitudes et les comportements au cours de l'existence. Autrement dit, une forme de conditionnement, à travers des messages explicites ou implicites, selon lesquels par exemple il est bien de jouer tel rôle, de remplir telle fonction – ou encore... inacceptable de souffrir d'un burn-out!

Or, les candidats au burn-out sont le plus souvent des personnes chez qui le parent intérieur est particulièrement fort. C'est lui qui suggère, voire même détermine un fonctionnement incompatible avec la faiblesse. Et il se trouve que le burn-out représente précisément un état inconciliable avec l'image de soi qu'entretient le surmoi. Pour le parent intérieur il ne faut pas se plaindre, mais aller de l'avant... C'est pourquoi il est si difficile pour ces personnes de reconnaître qu'elles sont menacées ou qu'elles souffrent d'un burn-out. Le refus de reconnaître qu'on souffre d'un burn-out ou qu'on est menacé par cet état de mal-être représente souvent le grand obstacle sur la voie de la guérison ou de la prévention.

Une meilleure intelligence de cet aspect du fonctionnement psychique que représente le surmoi offre d'autant plus d'intérêt qu'il entre souvent pour beaucoup, non seulement dans le burn-out proprement dit, mais aussi dans divers états de mal-être physiques, psychiques ou psychosomatiques, autrement dit dans la plupart des maladies de civilisation que favorisent toujours les pressions du parent intérieur – quand elles ne les créent pas!

Bien que l'individu ne porte pas seul la responsabilité de ses états de mal-être, qui doivent beaucoup à l'environnement physique et psychosocial, je dirais qu'en général on ne fait pas une place assez grande à l'explication psychologique.

Nous allons également examiner certains moyens de prévenir ou de guérir le burn-out.

Il est devenu urgent de transformer l'environnement physique et psychosocial, en particulier de réduire les structures trop normatives d'un système social à intégration poussée, pour le rendre moins pathogène en mettant l'accent sur la qualité de vie des individus.

Il est aussi très important, au plan individuel, de redéfinir les attitudes et les comportements par rapport à l'environnement psychosocial, en insistant tout particulièrement sur une plus grande autonomie de l'individu à l'intérieur du système. C'est l'autonomie qui permet de passer d'une adaptation par la soumission à une adaptation par l'action qui, seule, favorise l'épanouissement de l'individu.

De l'être au monde, je veux parler ensuite de l'être en soi. Il revient à l'individu d'examiner le rapport des différents aspects de son psychisme et en particulier de se redéfinir en fonction, non plus du surmoi, mais du moi. Cette démarche qui consiste à se retrouver dans son être n'a rien d'égoïste ou de narcissique. Elle permet au contraire de se déterminer davantage en tant qu'être autonome. Car on doit devenir plus autonome, non seulement par rapport au monde et aux autres, mais aussi par rapport à certains aspects de son psychisme. En particulier on doit se libérer relativement des patterns de fonctionnement déterminés par le surmoi. C'est ainsi qu'on passe davantage au contrôle de sa vie.

Mais cette démarche suppose d'effectuer un rétablissement qui consiste essentiellement à se redéfinir en fonction de son être véritable et de ses priorités. Autrement dit, de se recentrer. Seul un être centré en lui-même est capable d'une vision juste et de l'attitude juste qui en découle.

Ce qui permet, non seulement de prévenir et de guérir un burn-out, mais de faire d'une crise de la vie une occasion de croissance.

Cette réconciliation avec le moi ranime la joie de vivre.

Car la vie est essentiellement érotique – dans le sens d'évolution, de croissance et de dépassement. La mort, il est vrai, nous habite aussi: on la ressent du reste dans certains états de mal-être. Il n'y a pas de doute que ces états sont un flirt avec les instincts de mort, avec les forces de réduction et de destruction qui sont en chacun de nous.

Renouer avec l'Éros, c'est libérer la vie.

Mais comment trouver de la joie à créer sa vie, à participer consciemment à la création de sa vie au lieu de la subir, si l'existence au jour le jour paraît une corvée?

Le burn-out peut devenir une occasion d'inventer à son propre usage un nouvel art de vivre.

Mais les techniques d'éveil et les pratiques de vie saine, pour importantes qu'elles soient, ne suffiront pas à vous libérer de cet état de mal-être. Aller marcher dans la nature, faire de l'exercice – toutes ces pratiques peuvent être utiles ou même nécessaires. Ou encore la relaxation, le taï-chi... Et sans doute vous faudra-t-il recourir à certaines d'entre elles selon votre tempérament ou vos intérêts personnels. Comme aussi à l'occasion de passer une soirée en bonne compagnie ou de faire une sortie intéressante... Mais pour se libérer d'un burn-out, ces pratiques et ces occupations de loisir doivent prendre appui sur une prise de conscience qui passe nécessairement par une démarche.

Sans une redéfinition lucide de ses rapports avec l'environnement physique et surtout psychosocial, et une réévaluation de ses priorités en fonction du moi, les nouvelles attitudes face au travail, les techniques d'éveil et les pratiques d'un art de vivre risquent de s'imposer comme une charge additionnelle – comme un nouveau diktat du parent intérieur.

Si de marcher dans la nature, pour prendre cet exemple, vous paraît une obligation, c'est peut-être que vous avez perdu le contact avec quelque chose d'essentiel en vous... Il faut alors vous demander s'il vous arrive parfois de faire quelque chose qui ne vous paraisse pas une obligation. Avez-vous au moins UNE occupation que vous ne considérez pas comme un devoir?

J'en arrive à penser que si le burn-out n'existait pas, il faudrait l'inventer!... Pour ce qui est du moins de l'occasion qu'il représente de faire le point et de repartir plus centré, réconcilié avec soi-même; et en particulier de redéfinir son rapport au monde sur les plans professionnel et personnel afin de trouver entre les deux un nouvel équilibre, puisque c'est souvent à la charnière de ces deux aspects du fonctionnement que se trouve cette difficulté d'être.

Le burn-out peut exiger quelques mois de réflexion et de travail sur soi, parfois même davantage. Bien qu'il arrive aussi qu'on franchisse cet obstacle tout d'un coup, comme s'il suffisait pour ainsi dire de se retourner sur soi-même pour que se transforme la vision qu'on avait de l'existence et de son rapport au monde; pour que se révèle le sens caché de la vie – qui est essentiellement une occasion de croissance et de dépassement.

Mais il ne faut pas chanter victoire trop vite. Car le burn-out, comme je l'ai déjà signalé, est de nature intermittente. Il s'en va, il revient... On peut même le traîner toute une vie comme un boulet. Il peut même finir par s'imposer comme une dimension de soi.

Ce qui suppose de prendre le burn-out au sérieux. Non seulement il peut assombrir toute une vie, mais il arrive qu'il se transforme en dépression ou favorise certaines maladies au plan physique en diminuant les défenses de l'organisme. On doit donc aussi considérer le burn-out de l'autre point de vue: non plus comme l'effet de différents facteurs, mais lui-même comme une cause de maladies plus graves. On sait aujourd'hui que les conditions psychiques négatives jouent un rôle déterminant dans l'équilibre physique.

La vie apparaît comme un labyrinthe. Chaque étape nous rapproche un peu plus du centre. Mais à chaque étape on a l'impression d'un éclatement de la structure de l'être, comme si tout à coup les divers aspects n'en étaient plus intégrés... C'est alors qu'on doit procéder à une nouvelle intégration, avant de poursuivre son cheminement dans le labyrinthe – jusqu'au prochain éclatement... Et ainsi de suite.

À chaque étape, on doit s'adapter à des conditions différentes et à de nouvelles priorités, et retrouver son équilibre.

Car tout est changement. Il n'y a de permanent que le changement.

Le burn-out, que favorise souvent une difficulté d'adaptation à la réalité mouvante, exige pour s'en libérer qu'on fasse de cette résistance une occasion de croissance et de dépassement.

C'est avant tout une question de motivation. Toute démarche dépend principalement de la motivation de celui qui l'entreprend et la poursuit.


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