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le wu-wei

 De tous les concepts de l’enseignement traditionnel, celui qui m’apparaît le mieux traduire l’attitude juste que l’on doit adopter, entre l’effort et le non-effort, est le wu-wei.

Ce concept recouvre à la fois l’attitude permettant d’accéder au secret et, d’une certaine façon, le secret lui-même. On traduit souvent wu-wei par " non-agir ", " non-effort " : de wu, "ne... pas", et wei "acte, effort, faire, accomplir". Mais cette traduction porte à confusion, car elle suggère, en effet, l’idée de passivité et d’inactivité. Or, le taoïsme invite au contraire à s’engager sur la Voie. Il invite à l’action mais à l’action parfaite, c’est-à-dire menée en accord avec le dynamisme de la nature – du Tao.

La nature, c’est aussi, selon les écoles, l’Intelligence uni-verselle, la Conscience cosmique. (C’est dans ce sens que l’on doit comprendre l’invitation de Marc Aurèle à "vivre selon la nature".)

Le taoïsme vivant,
Éd. Albin Michel

Le wu-wei est le principe d’action du sage qui agit en harmonie avec le Tao, à l’extérieur comme à l’intérieur. Selon John Blofeld, il s’agit de " [...] ne pas aller au-delà de l’action spontanée qui est adaptée aux besoins tels qu’ils se présentent, de ne pas s’engager dans des actions savamment calculées et de ne pas agir avec l’intention de dépasser le strict minimum nécessaire pour obtenir les résultats voulus. "


On retrouve ici la loi d’économie dont je parle dans mon commentaire du principe neuf de Musashi. En d’autres termes, il faut agir à bon escient et sans tension, trouver l’attitude juste devant les événements, les circonstances, les conditions, afin de maintenir l’état d’ataraxie, la tranquillité d’âme, l’équanimité.

C’est dans l’équilibre entre le savoir-faire et dans le savoir-être que se trouve le secret.

Le taoïsme vivant,
Éd. Albin Michel
Le wu-wei se rattache au concept de la vision juste et de tout ce qui en découle en pratique, particulièrement l’attitude juste qui fait que, si nous écoutons la voix intérieure, nous agissons spontanément, correctement, efficacement, naturellement " [...] sans même penser à ce que nous allons faire ", ajoute Blofeld, " tout comme les branches se tournent vers le soleil ".


"Toutes choses surgissent
sans qu’il en soit l’auteur."

Lao-Tsé, Tao-tö-king


Le wu-wei suppose, par ailleurs, que l’on n’entretienne pas l’illusion d’agir par soi-même, mais plutôt que l’on développe le sentiment d’être un canal par lequel agit le Tao. Un canal conscient. C’est aussi le sens que suggère le Yi King – livre de divination et de sagesse, hérité de la tradition chinoise – dans lequel on trouve que :

" [...] l’homme parvient à l’éternité en ce qu’il ne veut pas tout faire de lui-même en se glorifiant de ses propres forces, mais s’ouvre paisiblement et à chaque instant aux impulsions émanant des profondeurs des forces créatrices. "

Parvenir à l’éternité, c’est vivre avec la conscience de l’éternité. Dans la tradition taoïste, l’éternité est considérée comme un état d’esprit. (Il en va de même du nirvâna dans la tradition bouddhiste.) L’éternité ne peut pas se trouver dans l’avenir pas plus qu’elle ne se trouve dans le passé. Le temps comme nous l’entendons, comme nous le percevons, n’existe qu’au plan matériel. L’éternité pourtant s’y trouve aussi mais voilée par le temps. Elle est dans l’instant présent, ici et maintenant. Dans l’état d’esprit de celui qui vit l’instant présent, ici et maintenant.

Le wu-wei consiste donc à être – pour revenir au Yi King – " intérieurement disponible ", "abandonné à la volonté céleste". Dans la tradition taoïste, la "volonté céleste" se trouve dans la direction de la nature, du cosmos, du Tao. Elle procède de la dynamique supérieure. Comme la nature, la " volonté céleste " est partout, elle est l’Intelligence universelle: en devenir à l’extérieur et immobile à l’intérieur de chacun. À l’extérieur, elle se manifeste par les événements, les circonstances, les conditions de la vie – auxquels il faut s’adapter. Car il faut être comme l’eau, qui épouse les méandres de la rivière, qui subit toutes les transformations – non pas de sa nature profonde qui est d’être eau, mais celles que lui imposent les méandres que sont les événements, les circonstances, les conditions – avant de se fondre dans l’océan d’où elle est issue. Et à l’intérieur, la volonté céleste se manifeste par l’intuition, mais encore faut-il ici être réceptif à son message. (D’où la formule qu’aimait rappeler Joseph Campbell : " Follow your bliss... Go with it! ")

L’abandon à la volonté céleste se trouve dans " l’attitude parfaite de celui qui a renoncé à sa volonté propre et qui s’en remet à la volonté du ciel ". Sa volonté propre est celle du moi; la volonté du ciel, celle du moi impersonnel et universel, que révèle l’intuition: la volonté du Soi.

" [...] et maintenant, tout tombe en place. " Toutes les choses de la vie. Aussi bien les êtres rencontrés que les événements, les circonstances, les conditions. Autrement dit, tout arrive à point, en son temps. Naturellement. Entre devenir et être.

À l’extérieur comme à l’intérieur.

Ou encore : la roue tourne mais le centre est immobile. Tourner consciemment avec la roue qui tourne. Avec le Tao qui devient. Et demeurer immobile avec le Centre. Avec le Tao qui Est.

J’aurais pu aborder la question sous bien des angles. J’ai choisi celui qui m’est venu spontanément. Toutes les voies mènent éventuellement au Centre. Le secret de toutes les voies est le même. Elles ont d’ailleurs beaucoup en commun quant aux moyens de le découvrir. Tout d’abord, quelle que soit la voie que je choisisse, je suis le même. Le matériau sur lequel je dois travailler est le même. Par ailleurs, toutes les voies passent par le quotidien: pour chacun, il y a les événements de sa vie, les circonstances, les conditions, qui correspondent à ses besoins particuliers de développement, de croissance. Quelle que soit la voie que je choisisse, je devrai progresser dans la dualité, l’ambivalence, parfois même la contradiction. Je devrai progresser en avançant sur le fil d’un rasoir, en équilibre instable entre les opposés, ni trop ni trop peu, entre l’effort et le non-effort.


l’effort et le non-effort

la Voie du Milieu
le Tao
le wu-wei

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