Retour à la section "INDIVIDU"

 

La nourriture
et les états modifiés de conscience

La dimension spirituelle de la psychologie, propos recueillis par Érik Pigani, IN Psychologies, mai 1989, no 65.    

"Il faut donc commencer à échapper à la contamination freudienne et reconnaître que tout le monde peut vivre des expériences transcendantes parce qu'elles sont authentiques et réelles."

Stanislav Grof

 

 

 

 

 Témoignage de Jacques Languirand

 

 
Mon intérêt pour la nourriture s'est éveillé très tôt. Du fait peut-être que je suis devenu orphelin de mère à l'âge de deux ans et demi... Mais je suppose que ce début d'explication paraîtra à certains un peu trop freudien. J'ajoute donc que j'ai eu un père qui donna toute sa vie dans les régimes alimentaires les plus bizarres et qui avait tendance à me considérer, pour mon plus grand bien il va sans dire, comme le cobaye rêvé pour tous les dogmes alimentaires dont il se faisait l'apôtre.

J'ai aussi connu la faim... Juste ce qu'il faut pour associer plus tard la réussite sociale (même relative) à une nourriture trop riche et trop abondante.

Je suis donc devenu obèse. Mais après plusieurs années où j'ai vécu partagé entre l'acceptation de moi-même et le dégoût que je m'inspirais, j'ai suivi un régime amaigrissant. J'en suis encore, comme on dit, au "stade du maintien". Je suppose d'ailleurs que je resterai à ce stade toute ma vie, ce qui exige une grande vigilance... et beaucoup de modestie, comme le savent tous les obèses.

Entre temps, j'ai adopté un régime semi-végétarien ou, pour être plus exact, ce qu'on appelle dans les ordres monastiques un "régime mitigé", c'est-à-dire que je ne mange pas de viande mais à l'occasion un peu de poisson et certains produits de la mer, de même que des œufs et des produits laitiers. Je précise que je ne fais pas un dogme du végétarisme.

Ce choix s'est imposé à la suite de ce qui représente pour moi l'expérience la plus importante de ma vie en rapport avec la nourriture. Elle consista en la découverte que je fis, à l'occasion d'expériences d'états modifiés de conscience, du rôle de la nourriture en fonction du psychisme.

C'est ce que je veux dire ici. J'ajoute que j'aborde la question plus précisément du point de vue des effets de la nourriture au plan psychospirituel, et à partir de mon expérience personnelle.

   


En consultant des livres à la recherche de renseignements susceptibles de m'éclairer sur la nature de ces expériences et sur la façon de les vivre sans chavirer,   j'ai découvert un livre important:
Kundalini, The Evolutionnary Energy in Man par Gopi Krishna dont le témoignage est accompagné de commentaires du psychologue James Hillman. 

     

De l'expérience de GOPI KRISHNA

   
Dans son témoignage, Gopi Krishna raconte comment un jour, alors qu'il méditait, il a vécu une expérience aussi intense qu'inattendue, que la tradition hindoue définit comme "l'éveil de la kundalini"... Mais avant d'aller plus loin dans son témoignage, il importe de définir certains termes:
 


La kundalini est l'énergie vitale (le prana) mais telle qu'elle se manifeste chez l'être humain. Elle aurait son siège dans la partie du corps psychique correspondant au bas de la colonne vertébrale. Elle est souvent représentée par un serpent que l'on suppose lové au niveau du sacrum. Pour être plus exact: au niveau du corps psychique correspondant au sacrum, les deux corps, physique et psychique, étant parfaitement intégrés l'un à l'autre – jusqu'au moment de la séparation qu'entraîne la mort du corps physique. L'énergie vitale, pour s'élever, emprunte le sushumna, canal qui encore une fois n'est pas du niveau physique mais psychique, et correspond à l'intérieur de la colonne vertébrale. Deux autres canaux entrelacés, aussi du niveau psychique, ida et pingala, véhiculent l'énergie mais d'une façon différente, représentant respectivement la forme négative et la forme positive de l'énergie.

L'existence d'une polarité en matière d'énergie est donc connue depuis des temps immémoriaux. Comme en témoigne d'ailleurs le caducée, avec ses deux serpents entrelacés, qui est encore aujourd'hui le symbole de la médecine, et qui précisément évoque la kundalini. Ce fait témoigne de ce que, à une époque ancienne, ce concept se rapportait à la médecine. La montée de la kundalini est souvent évoquée comme l'éveil du serpent qui se dresse pour atteindre le sommet de la tête, ce qui suppose que l'énergie, en s'élevant, entraîne progressivement l'éveil des chakras que sont les plexus, au nombre de sept (bien que le septième ne soit pas de même nature que les autres), correspondant aux différents niveaux de conscience, du bas de la colonne au sommet de la tête, entre les deux pôles que sont l'instinct et l'intuition.

Pour Gopi Krishna, la kundalini est l'énergie évolutrice. 

   


Pour Carl Jung, qui la définit à partir de la tradition alchimique et l'applique à l'évolution psychique de l'être, elle procède de l'instinct d'individuation:"Le serpent représente la kundalini qui s'élève en sifflant, ce qui, dans le yoga correspondant, désigne le moment où commence ce processus qui se termine avec déification dans le Soi divin (la syzygie Shiva-Shakti)." Psychologie du transfert (éd. Albin Michel). Jung cite comme source: Arthur Avalon, La puissance du serpent (éd. Derain), ouvrage qui demeure encore le plus documenté sur le kundalini yoga.

   
Dans son commentaire, James Hillman – de formation jungienne – associe d'ailleurs l'angoisse au processus d'individuation et la définit comme la nigredo ou stade inférieur du processus alchimique. Cela suppose, comme je l'ai signalé, que les états d'angoisse ou dépressifs sont de nature initiatique.

Or, pour revenir à la nourriture, Gopi Krishna raconte qu'à l'époque la plus intense de ses expériences, qui se sont étendues sur de nombreuses années, il a dû porter une attention toute particulière à son alimentation. Il a même adopté, pendant un certain temps, un régime spartiate composé de quelques tranches de pain, d'un peu de riz et d'un peu de lait. Une fois passée l'étape la plus difficile de ses expériences, (il était parvenu à les intégrer dans la conscience ordinaire), il lui fut possible de manger davantage, assez peu à la fois et plusieurs fois par jour, une plus grande variété d'aliments légers: fruits, légumes, noix et lait. C'est en grande partie ce régime alimentaire, précise-t-il, qui lui a permis d'exercer une meilleure maîtrise sur ses expériences et, surtout, de réduire les états d'angoisse qui les accompagnaient.

J'ai donc adopté à peu près le même régime, ce que, du reste, j'avais déjà commencé à faire de moi-même, étant suffisamment à l'écoute de mon corps pour prendre conscience que certains aliments me convenaient mieux que d'autres, alors que certains – dont la viande! – ne me convenaient plus du tout. Mais après avoir pris connaissance du témoignage de Gopi Krishna, il m'a été d'autant plus facile de m'en tenir à ce régime dont j'avais appris à connaître le bien-fondé.

Les états modifiés de conscience ont donc, comme d'ailleurs l'enseigne la tradition, des répercussions sur le corps. Dans le cas d'expériences qui se prolongent, comme chez les mystiques, on a observé que le corps subit des transformations qui exigent une nourriture particulière. Mais sans doute pouvons-nous inverser le rapport et dire que, le corps agissant sur l'esprit, les habitudes alimentaires représentent un des facteurs qui déterminent le niveau de conscience, comme en témoigne l'existence de règles d'hygiène alimentaire dans toutes les écoles de sagesse, ainsi que dans tous les grands ordres religieux et ce, à toutes les époques et dans toutes les cultures. Il suffit pour s'en convaincre de considérer le cas le plus simple: celui d'une personne qui mange plus légèrement, pour constater que son fonctionnement psychique est... moins lourd.

Gopi Krishna remarque aussi que ses expériences étaient souvent suivies de diarrhées, ce que j'ai d'ailleurs pu constater chez moi. Il faut donc, lors de telles expériences, veiller à ne pas surcharger le foie et à libérer le plus possible l'intestin. Ces recommandations valent aussi, soit dit en passant, pour une hygiène de vie élémentaire: alléger le fonctionnement du système digestif, en particulier celui du foie et de l'intestin, a tout simplement pour effet de favoriser un état de mieux-être.

   


Pour saisir l'importance de garder l'intestin libre, il faut savoir qu'il est souhaitable sinon même nécessaire, au moment d'une expérience d'états modifiés de conscience, que soit levée la résistance au niveau du premier chakra inférieur – en sanskrit le muladhara, qui commande l'instinct. Selon l'enseignement traditionnel, ce centre d'énergie correspond à l'anus ou, selon les écoles, à l'anus et aux organes génitaux, mais commande en fait le fonctionnement de la partie inférieure du corps considérée comme les racines de l'être, siège de l'instinct, de l'animalité. Or, les expériences d'états modifiés de conscience sont perçues par l'être instinctif, au niveau inconscient, comme une menace pour la survie biologique, ce qui entraîne de la part de l'organisme diverses réactions. La diarrhée serait donc l'effet d'un relâchement des défenses instinctives: comme chacun sait (d'instinct!) elle est souvent associée à la peur... Il est donc nécessaire, pour prévenir cette réaction de garder l'intestin libre, ce qui a pour effet, par ailleurs, de désamorcer relativement le système de défense, facilitant d'autant l'intégration de ces expériences.

   
Hillman fait observer que l'on trouve dans le témoignage de Gopi Krishna plusieurs passages où il parle de la nourriture en rapport avec ses expériences, et que cette question lui paraît même capitale. Au point d'ailleurs que, dans ses commentaires, Hillman croit nécessaire de préciser que l'intérêt de Gopi Krishna pour la nourriture ne peut pas être ramené à une forme d'obsession de compensation. L'interaction du physique et du psychisme devrait même, selon lui, faire l'objet de recherches poussées. De toute évidence, la nourriture comporte une dimension psychique qui se définit au-delà du quantifiable. Les grands hommes, note Hillman, ont souvent montré le plus grand intérêt pour la nourriture et ses vertus, disons "magiques".

C'est le cas, par exemple, du poète Lord Byron qui toute sa vie s'est préoccupé de diététique, étant même devenu végétarien, et des effets de la nourriture non seulement en fonction de son bien-être mais aussi de sa créativité. On trouve en fait de nombreux témoignages de cet intérêt chez les grands hommes dans toutes les sphères d'activité, ce qui paraît confirmer, toujours selon Hillman, qu'il existe bien en fonction de la nourriture une interaction du physique et du psychisme, interaction de nature subtile mais encore mal comprise en Occident. On observe aussi que la presse populaire s'intéresse beaucoup à la nourriture et aux habitudes alimentaires, intérêt qui aurait sa source dans l'inconscient collectif: "La nourriture, précise Hillman, représente le monde extérieur, et les habitudes alimentaires sont la façon habituelle d'un être de s'assimiler le monde..."

     

de l'illumination et de la nuit obscure 

   
Je crois important d'ajouter que, contrairement à ce qu'on pourrait penser, tout ce dont je parle ici, en prenant appui sur une école de pensée orientale, a aussi été clairement identifié dans la tradition occidentale. Mais si la tradition orientale fait volontiers état de tels phénomènes, des expériences négatives comme des expériences positives, associés au cheminement psychospirituel, et qu'elle les intègre dans son enseignement, la tradition occidentale, elle, les a au contraire occultés. Pourtant, comme je devais le découvrir à un moment de ma recherche, la mystique chrétienne reconnaît trois grandes étapes dans le cheminement intérieur et les expériences paroxystiques qu'il peut susciter: l'illumination, la nuit obscure et l'unité.
Les états modifiés de conscience – une introduction à la psychonautique (éd. du Méridien).  
Dans un ouvrage de Henri Cohen et Joseph J. Lévy, on peut lire le commentaire suivant: "Cette étape d'illumination peut être suivie de phases difficiles, marquées par la souffrance et des sentiments d'être abandonné définis par Jean de la Croix comme une "nuit". Cette "nuit" qui affecte la santé physique et psychologique du postulant ou de la postulante, se caractérise par des périodes d'angoisse intense tandis que sur le plan intellectuel, le doute et la confusion prévalent." Il ne faudra peut-être pas attendre encore trop longtemps avant que l'œuvre de Jean de la Croix, en particulier La nuit obscure, soit au programme des études en psychologie, voire en psychiatrie. On découvrira peut-être alors la véritable nature des bons et des mauvais "voyages".
   
Je ne prétends pas pour autant que tous les "tripeux" soient des mystiques! Cette remarque vaut d'ailleurs pour moi... Sans compter qu'il faudrait sans doute faire ici une distinction entre les expériences du niveau psychique et celles du niveau spirituel ou mystique. Mais, quant à l'essentiel, les expériences d'états modifiés de conscience peuvent toutes se ramener à la même grande expérience de l'unicité. En fait, la diversité des expériences rapportées tient surtout à la personnalité du sujet, à son niveau d'évolution, à la qualité de ses motivations et de ses attentes, sans oublier le rôle de l'environnement, physique et humain, et les conditions dans lesquelles se déroulent ces expériences. La suite, c'est-à-dire l'effet à moyen et à long terme, dépend de l'intégration de ces expériences dans le quotidien, de même que de l'interprétation de la nature profonde de ces expériences par le sujet; enfin, de l'influence qu'il va leur permettre d'avoir désormais dans sa vie. En fait, en dernière analyse, on juge de la qualité d'une expérience initiatique à la qualité de l'engagement qu'elle inspire.

Si j'ai voulu aborder la question des expériences d'états modifiés de conscience en rapport avec la nourriture, c'est que je sais, par suite de confidences qui m'ont été faites, qu'un nombre de plus en plus grand de personnes vivent à notre époque de telles expériences qui entraînent souvent chez elles des états de mal-être tant au plan physique que psychique. Or, dans notre culture, nous sommes incapables, à partir de nos schèmes habituels de référence, d'apprendre à vivre avec les effets secondaires d'un phénomène... qu'on ne reconnaît pas si ce n'est, encore une fois, que comme symptôme d'un désordre psychique.

Par ailleurs, si, pour diminuer le risque d'angoisse qui les accompagne parfois, les expériences d'états modifiés de conscience supposent une nourriture différente, ne pourrait-on pas soutenir, en inversant à nouveau le rapport, qu'une nourriture appropriée favorise de telles expériences psychospirituelles, tout en diminuant les risques qu'elles comportent, ou encore qu'elle favorise un état de bien-être psychique susceptible de déboucher sur l'ananda? À un moment de ma démarche, il m'est devenu évident qu'une certaine nourriture favorise effectivement l'élévation du niveau de conscience. Or, il se trouve que le régime le plus approprié est le régime végétarien, je dirais même végétalien. Je l'affirme sans hésiter bien que je n'aie moi-même adopté jusqu'ici qu'un régime semi-végétarien (tout en ne consommant pas de poulet). Mais je puis témoigner qu'à l'époque où je vivais assez souvent de ces expériences d'états modifiés de conscience, tous les autres aliments m'étaient devenus intolérables, au sens littéral du terme; chaque fois, par exemple, que je mangeais de la viande, je me retrouvais immanquablement dans un espace psychique négatif.

     

des effets de la nourriture sur le psychisme

   
Dans la mesure où les expériences d'états modifiés de conscience n'ont pas leur place dans notre système de valeurs et qu'elles se définissent en dehors de la norme, elles s'apparentent d'une certaine façon à la folie. La différence entre les états dont les psychiques ou les mystiques font parfois l'expérience et ceux que l'on peut observer chez les malades mentaux tient en partie à ce que les premiers parviennent à les intégrer à la conscience ordinaire – bien que parfois difficilement, comme on l'a vu – alors que les seconds n'y parviennent pas. C'est bien dans ce sens que l'on doit interpréter mon témoignage: j'éprouvais à l'époque la plus grande difficulté à intégrer ces expériences pour lesquelles j'étais mal préparé. Or, un changement dans mon alimentation m'a permis d'exercer une meilleure maîtrise de ces expériences et d'échapper à l'angoisse qu'elles suscitent parfois.

À partir de nombreux témoignages qui vont dans le même sens, en particulier celui de Gopi Krishna, il me semble, comme le suggère James Hillman, que les effets de la nourriture sur le psychisme devraient faire l'objet de recherches sérieuses.

L'interaction du physique et du psychisme est un concept que nous n'avons pas encore vraiment intégré, quoique l'on en dise. Quant à moi, je serais porté à penser que certaines névroses, peut-être en partie certaines psychoses et assurément certains états de mal-être sont sinon provoqués du moins favorisés par de mauvais choix alimentaires, en particulier par une nourriture trop riche en sucre et en gras animal.

   


L'alimentation dans les situations de stress

     
    Retour au début