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Il ny a pas de doute à mes yeux que le mythologue américain Joseph Campbell est un des grands maîtres à penser de notre époque; et quil était devenu, à la fin de sa vie, ce quon appelle dans les grandes traditions spirituelles un être réalisé. On lui demanda un jour sil avait la foi. Il répondit sans hésiter: "Je n'ai pas besoin de la foi. J'ai l'expérience..." De toute évidence, il faisait allusion à lexpérience dêtre éveillé à lui-même, à sa nature profonde qui est le Soi. Il avait donc atteint le but de la démarche spirituelle, ou du moins il avait franchi le seuil de cet espace mental quon appelle le Nirvâna, quil définissait dailleurs comme un état desprit, correspondant à lexpérience de la réalisation. Jai envie de dire: pourtant, Campbell na été pendant plus de trente ans quun professeur de mythologie comparée dans un Collège des Etats-Unis... Il a aussi fait paraître plusieurs ouvrages qui lui ont valu à un moment la réputation dêtre une autorité mondiale en la matière. Dans les milieux universitaires, toutefois, sa démarche a suscité et suscite encore une certaine controverse. On lui reproche une interprétation plus intuitive que scientifique de certains mythes et, surtout, un enseignement qui tient moins de la mythologie même que de la spiritualité. Mais au cours des 20 dernières années, sa vision du monomythe, selon laquelle il existe une structure universelle de tous les grands mythes, devait étendre considérablement linfluence de Campbell. De nombreux créateurs se sont inspirés de ses travaux pour structurer leurs uvres, parmi lesquels plusieurs cinéastes dont George Lucas qui reconnaît volontiers quil a conçu sa trilogie Star Wars, les livres de Campbell sur sa table de travail. À une étape de sa démarche, cet homme dune culture exceptionnelle est parvenu à des synthèses fulgurantes qui lont amené à suggérer que les mythes renferment un enseignement initiatique, ce quil nétait pas le seul à soutenir du reste, mais à les véhiculer comme tels: cest-à-dire non plus seulement comme une discipline universitaire mais plutôt comme un outil de croissance et de réalisation au plan spirituel. Tel était du moins le cheminement que les mythes lui ont permis de faire, et quil suggérait dans son enseignement. |
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Quelques années avant sa mort, alors que Campbell avait plus de 80 ans, son destin prit un cours inattendu. Le journaliste Bill Moyers, animateur à la télévision américaine, et plus spécialement depuis quelques années à la télévision éducative de la PBS, conçut le projet dune série dentretiens avec Campbell, pour la télévision. George Lucas accueillit ce projet avec enthousiasme et voulut y être associé. Il faut dire ici que lestime de Lucas pour Campbell tient de la vénération. A loccasion dune cérémonie en lhonneur du mythologue, Lucas termina son hommage public par cette phrase: "Joe, vous êtes mon Yoda..." allusion à un sympathique personnage de gourou dun de ses films, qui sexprime du reste, comme un Maître Zen, ou taoïste, ...bref, comme Campbell! La plupart des entretiens de Moyers avec Campbell devaient dailleurs se dérouler dans la bibliothèque de Skywalker Ranch, domaine de George Lucas en Arizona.
Linfluence de Joseph Campbell sur mon évolution récente est considérable. Plus spécialement depuis la diffusion de ses entretiens à la télévision. Javais déjà lu certains de ses articles et quelques-uns de ses ouvrages, mais la série télévisée de même que, depuis, la vidéocassette offre lavantage de la communication orale, permettant non seulement de se familiariser avec le message mais de découvrir le messager; et de constater que ladéquation entre les deux est parfaite. Campbell EST le message quil véhicule... Ce que Bill Moyers du reste, souligne dans lintroduction du livre The Power of Myths: "Lorsqu'il (Campbell) nous dit que les mythes sont une source denseignement sur notre potentiel spirituel le plus profond, capable de nous guider vers la joie, l'illumination et même lextase de vivre, il s'exprime comme quelqu'un qui a fréquenté les lieux où il invite les autres à se rendre." Son enseignement ne me touche en profondeur que parce qu'il en est le vivant témoignage. Jai revu à plusieurs reprises ces entretiens sur vidéocassette. Jen ai fait, pour tout dire, une forme de rituel. Je me suis même offert le luxe dune analyse de contenu. Et ô magie de lélectronique! jai de plus en plus le sentiment de me trouver en présence de Campbell... Lidée maîtresse de lenseignement de Campbell se trouve simplement dans le message commun à tous les grands mythes, quil a su incarner dans sa vie, et "quon peut ramener, comme il le dit, à lexigence pour la psyché humaine de se centrer avec détermination en fonction de principes dexcellence". A propos de notre époque, Campbell dit que nous ne savons plus voir la vie comme une aventure vers laquelle on va, mais comme un ensemble de dangers qu'il faut éviter: les drogues, le divorce, l'inflation, le cholestérol, la guerre nucléaire... "De toute évidence, dit-il, il ne suffit pas de dire non à tout ce qui nous menace si, par ailleurs, nous navons rien qui soit suffisamment important à quoi dire oui." Il lui semble pourtant quà la faveur de la crise que nous traversons, nous assistons aujourdhui à lémergence dun nouveau mythe: celui de Gaïa, Déesse de la Terre, le mythe de la planète, de la conscience planétaire. Ce qui lui fait dire que, malgré tout, notre époque est, de toutes les époques qua connues lhumanité, la nôtre est, malgré tout, la plus intéressante, la plus passionnante à vivre parce que les défis auxquels nous devons faire face représentent loccasion délever rapidement le niveau de conscience de lhumanité. Le cheminement de Campbell me séduit parce qu'il donne à chacun dentre nous l'espoir de parvenir un jour, comme lui, à la Libération... Jattache aussi une grande importance au fait quil nous est possible de nous identifier à lui. Il a été nord-américain à notre époque, en pleine crise de civilisation, professeur dans un collège, vêtu comme certains dentre nous... Je ne l'aurais peut-être pas remarqué si je l'avais croisé un midi au Faculty Club de l'Université McGill... Il a dit un jour qu'il aimait le rosbeef saignant (ce que je lui pardonne...), le whisky irlandais (un goût que je partage volontiers) et qu'il faisait assez souvent 44 longueurs de piscine (il ne devait pas connaître les joies de promener un chien...). Enfin, lors de ses entretiens avec Bill Moyers, j'ai aimé le choix de ses cravates... |
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