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Joseph Campbell

   


Depuis plusieurs années, je suis à la recherche de modèles de réussite au plan spirituel, mais de modèles qui soient culturellement aussi près de nous que possible. Dans notre monde matérialiste, nous disposons de nombreux modèles de réussite au plan matériel mais de très peu au plan spirituel. En voici un: Joseph Campbell.

   
Il n’y a pas de doute à mes yeux que le mythologue américain Joseph Campbell est un des grands maîtres à penser de notre époque; et qu’il était devenu, à la fin de sa vie, ce qu’on appelle dans les grandes traditions spirituelles un être réalisé.

On lui demanda un jour s’il avait la foi. Il répondit sans hésiter: "Je n'ai pas besoin de la foi. J'ai l'expérience..." De toute évidence, il faisait allusion à l’expérience d’être éveillé à lui-même, à sa nature profonde qui est le Soi. Il avait donc atteint le but de la démarche spirituelle, ou du moins il avait franchi le seuil de cet espace mental qu’on appelle le Nirvâna, qu’il définissait d’ailleurs comme un état d’esprit, correspondant à l’expérience de la réalisation.

J’ai envie de dire: pourtant, Campbell n’a été pendant plus de trente ans qu’un professeur de mythologie comparée dans un Collège des Etats-Unis... Il a aussi fait paraître plusieurs ouvrages qui lui ont valu à un moment la réputation d’être une autorité mondiale en la matière. Dans les milieux universitaires, toutefois, sa démarche a suscité et suscite encore une certaine controverse. On lui reproche une interprétation plus intuitive que scientifique de certains mythes et, surtout, un enseignement qui tient moins de la mythologie même que de la spiritualité.

Mais au cours des 20 dernières années, sa vision du monomythe, selon laquelle il existe une structure universelle de tous les grands mythes, devait étendre considérablement l’influence de Campbell. De nombreux créateurs se sont inspirés de ses travaux pour structurer leurs œuvres, parmi lesquels plusieurs cinéastes dont George Lucas qui reconnaît volontiers qu’il a conçu sa trilogie Star Wars, les livres de Campbell sur sa table de travail.

À une étape de sa démarche, cet homme d’une culture exceptionnelle est parvenu à des synthèses fulgurantes qui l’ont amené à suggérer que les mythes renferment un enseignement initiatique, ce qu’il n’était pas le seul à soutenir du reste, mais à les véhiculer comme tels: c’est-à-dire non plus seulement comme une discipline universitaire mais plutôt comme un outil de croissance et de réalisation au plan spirituel. Tel était du moins le cheminement que les mythes lui ont permis de faire, et qu’il suggérait dans son enseignement.

 

 

 
Quelques années avant sa mort, alors que Campbell avait plus de 80 ans, son destin prit un cours inattendu. Le journaliste Bill Moyers, animateur à la télévision américaine, et plus spécialement depuis quelques années à la télévision éducative de la PBS, conçut le projet d’une série d’entretiens avec Campbell, pour la télévision. George Lucas accueillit ce projet avec enthousiasme et voulut y être associé. Il faut dire ici que l’estime de Lucas pour Campbell tient de la vénération. A l’occasion d’une cérémonie en l’honneur du mythologue, Lucas termina son hommage public par cette phrase: "Joe, vous êtes mon Yoda..." — allusion à un sympathique personnage de gourou d’un de ses films, qui s’exprime du reste, comme un Maître Zen, ou taoïste, ...bref, comme Campbell! La plupart des entretiens de Moyers avec Campbell devaient d’ailleurs se dérouler dans la bibliothèque de Skywalker Ranch, domaine de George Lucas en Arizona.

Et la lumière fut!

Au printemps 1989, The Power of Myth, la série de six émissions tirée des 24 heures d’entretiens de Campbell avec Moyers, diffusée par la PBS, devait remporter un extraordinaire succès. La première diffusion de la série attira chaque semaine plus de 2 millions et demi de téléspectateurs; une seconde diffusion, à la demande du public, à peine quelques mois plus tard, connut un égal succès; enfin, au cours de la même période, le livre édité à partir de ces entretiens est demeuré sur la liste des best-sellers du New York Times pendant 21 semaines...

Mais Campbell venait de mourir à 83 ans.

Et c’est ainsi que ce grand mythologue est lui-même entré, pour ainsi dire, dans la légende... L’Amérique venait de découvrir en lui un de ses grands maîtres à penser et, du même coup, un de ses Maîtres spirituels.

L’influence de Joseph Campbell sur mon évolution récente est considérable. Plus spécialement depuis la diffusion de ses entretiens à la télévision. J’avais déjà lu certains de ses articles et quelques-uns de ses ouvrages, mais la série télévisée — de même que, depuis, la vidéocassette — offre l’avantage de la communication orale, permettant non seulement de se familiariser avec le message mais de découvrir le messager; et de constater que l’adéquation entre les deux est parfaite.

Campbell EST le message qu’il véhicule... Ce que Bill Moyers du reste, souligne dans l’introduction du livre The Power of Myths: "Lorsqu'il (Campbell) nous dit que les mythes sont une source d’enseignement sur notre potentiel spirituel le plus profond, capable de nous guider vers la joie, l'illumination et même l’extase de vivre, il s'exprime comme quelqu'un qui a fréquenté les lieux où il invite les autres à se rendre." Son enseignement ne me touche en profondeur que parce qu'il en est le vivant témoignage. J’ai revu à plusieurs reprises ces entretiens sur vidéocassette. J’en ai fait, pour tout dire, une forme de rituel. Je me suis même offert le luxe d’une analyse de contenu. Et — ô magie de l’électronique! — j’ai de plus en plus le sentiment de me trouver en présence de Campbell...

L’idée maîtresse de l’enseignement de Campbell se trouve simplement dans le message commun à tous les grands mythes, qu’il a su incarner dans sa vie, et "qu’on peut ramener, comme il le dit, à l’exigence pour la psyché humaine de se centrer avec détermination en fonction de principes d’excellence".

A propos de notre époque, Campbell dit que nous ne savons plus voir la vie comme une aventure vers laquelle on va, mais comme un ensemble de dangers qu'il faut éviter: les drogues, le divorce, l'inflation, le cholestérol, la guerre nucléaire... "De toute évidence, dit-il, il ne suffit pas de dire non à tout ce qui nous menace si, par ailleurs, nous n’avons rien qui soit suffisamment important à quoi dire oui." Il lui semble pourtant qu’à la faveur de la crise que nous traversons, nous assistons aujourd’hui à l’émergence d’un nouveau mythe: celui de Gaïa, Déesse de la Terre, le mythe de la planète, de la conscience planétaire. Ce qui lui fait dire que, malgré tout, notre époque est, de toutes les époques qu’a connues l’humanité, la nôtre est, malgré tout, la plus intéressante, la plus passionnante à vivre parce que les défis auxquels nous devons faire face représentent l’occasion d’élever rapidement le niveau de conscience de l’humanité.

Le cheminement de Campbell me séduit parce qu'il donne à chacun d’entre nous l'espoir de parvenir un jour, comme lui, à la Libération... J’attache aussi une grande importance au fait qu’il nous est possible de nous identifier à lui. Il a été nord-américain à notre époque, en pleine crise de civilisation, professeur dans un collège, vêtu comme certains d’entre nous... Je ne l'aurais peut-être pas remarqué si je l'avais croisé un midi au Faculty Club de l'Université McGill... Il a dit un jour qu'il aimait le rosbeef saignant (ce que je lui pardonne...), le whisky irlandais (un goût que je partage volontiers) et qu'il faisait assez souvent 44 longueurs de piscine (il ne devait pas connaître les joies de promener un chien...). Enfin, lors de ses entretiens avec Bill Moyers, j'ai aimé le choix de ses cravates...

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