Cette idée peut toujours consoler dans les moments difficiles. Cest
plutôt exigeant comme enseignement.
"Quand on a
souffert assez longtemps, le " robot" est amené à réagir dune
façon ou dune autre. Cette prise de position exige un effort important, car il est
indispensable de convaincre le robot que laffaire est sérieuse. La vie intérieure
cesse alors dêtre plate et improductive, et le courant jaillit de nouveau. Les
pratiques ascétiques des saints relèvent manifestement du même principe. Sinon,
pourquoi toute cette ascèse, pourquoi porter des cilices? Pour éveiller quelque chose en
soi. De la naissance jusquà lâge de vingt et un
ans, nous grandissons physiquement, et des transformations se produisent en nous sans que
notre volonté intervienne. Puis, cette évolution sarrête. Nous sommes si
habitués à ce que les changements se manifestent
" automatiquement ", quil nous est difficile daccepter que
cela ne continue pas ainsi. Alors, la plupart des gens sossifient.
" Pour que
la croissance se poursuive
quand la nature a cessé de provoquer
cette croissance, il faut penser à la culture, autrement dit
des efforts inhabituels doivent être faits, dans le but de stimuler le robot. Cest
là lessence même de luvre de Gurdjieff. Son premier objectif était de
vaincre la paresse naturelle de lhomme, sa tendance à se relâcher et à
" décrocher ". [
] Il ny a pas de raison valable que nous
ne puissions continuer à nous développer sur le plan intérieur, et faire en sorte que
quelque chose en nous " change " chaque jour."
La recherche, selon
Gurdjieff, cest la recherche de haute conscience.
" Dans les
moments de haute conscience, écrit encore Wilson, on a toujours envie de crier :
" Mais oui, bien sûr ! La vie est alors pleine de signification. Ses
possibilités sont tout à coup infinies. À côté, " la conscience
normale " ressemble plus ou moins au sommeil, car, comme le sommeil, elle
sépare lhomme de la réalité.
" Quand
lhomme éprouve cette sensation de " réalité ", il sait que
rien au monde ne peut être plus important que de la conserver. Il essaye de ne pas
oublier, il lutte de toutes ses forces pour se réaliser pleinement dans cette situation
privilégiée. Il sait maintenant et cest vraiment pour lui une
évidence quil possède une véritable volonté, une aptitude à se
concentrer sur un objectif pour latteindre par la voie la plus rationnelle. Et
puis
et puis il quitte létage supérieur, redescend au rez-de-chaussée, et
tout ce quil est capable de se rappeler, cest quil a eu une vision,
quil a fait un rêve. Et il se " rendort ".
On
se reconnaît tous là-dedans...
" La
difficulté principale est une sorte dapathie, une tendance à gaspiller son temps.
[
] Gurdjieff, au cours de ses voyages, est arrivé à cette découverte toute
simple : que tout effort qui sort de lordinaire, que tout acte à son début,
ont pour effet de réveiller lesprit. En temps normal, je suis hors de portée de la
réalité, presque de la même façon que je le suis quand je dors ou je rêve. Je
contemple cet arbre mais je ne le vois pas vraiment, je nai pas conscience de son
existence. Mon esprit est ailleurs comme lorsquon écoute quelquun
parler en pensant à autre chose. Le résultat est une sorte deffet de surimpression
sur la conscience, un brouillage. Mais que survienne une crise, un transport de joie,
quelque chose qui me sorte de moi-même, et tout ce que je regarde devient soudain plus
clair. Il ny a plus de brouillage. Cest comme lorsque vous réglez une paire
de jumelles, et que vous passez dune image floue à une image nette.
" Mais
voilà, lexistence quotidienne confine à la routine, et je ne membarque pas
chaque jour pour un voyage excitant. Impossible de compter sur des activités banales pour
tenir mon esprit en éveil. Il peut arriver que lamour, la musique, la poésie,
élargissent mes horizons internes mais ce nest pas toujours le cas. Ce quil
faut, cest habituer le " robot " à produire de plus grandes
quantités dénergie quil nest nécessaire. [
]
" Gurdjieff
mettait laccent sur le fait quil est important dapprendre à travailler.
Il disait quun homme qui était capable de fabriquer une bonne paire de chaussures
valait largement un intellectuel qui avait écrit une douzaine de livres. À cause de
la concentration quexigeait le métier de fabriquer des chaussures.
" Le but
de Gurdjieff dans son Institut était de transformer des gens tristes et égoïstes en des
machines bien équilibrées. Il expliquait quil y a chez lhomme trois
" centres " : le centre intellectuel, le centre émotionnel, le
centre moteur (ou physique), et que chacun fonctionne avec sa propre énergie. "
Quil fallait travailler pour que chacun de ces centres-là soit
en harmonie avec les autres.
"Ce nest
pas seulement le fait de notre civilisation si beaucoup de gens manquent dharmonie.
Ils sabandonnent aussi trop facilement aux émotions négatives qui les détruisent
temporairement. "
Et le témoignage du
réveil à toute heure de la nuit, au son dune cloche, et parfois aussi pendant la
danse. Ses disciples demeuraient figés, à exercer le rappel à soi.
Tout ça, pour vous
réconcilier avec les épreuves, avec les difficultés de la vie. Gurdjieff disait
dailleurs: "Si nous avons des journées calmes et monotones et des nuits
tranquilles, nous nous abêtissons." Et il ajoutait : " Il
vaut mieux se torturer lesprit que de supporter le néant dune vie
calme. " De son côté, Seabrook disait : " Ses
disciples étaient donc réveillés à toute heure de la nuit, au son
dune cloche et ils avaient appris à rester figés
dans nimporte quelle position jusquà ce quils se lèvent. "
Il parlait aussi des
quatre états de conscience en insistant sur le troisième qui est précisément le rappel
à soi :
"Le premier est
le sommeil, quand nous sommes plongés dans notre univers personnel. Le deuxième est la
conscience éveillée, que nous avons limpression de partager avec les autres. Mais
en réalité nous ne partageons rien, chacun restant calfeutré sous la couverture de ses
problèmes subjectifs. Ce demi-sommeil est parfois zébré déclairs dune
grande intensité. Il semble alors que nous nous éveillons vraiment. Gurdjieff appelle ce
troisième état " le rappel à soi ". Il démontre par un exercice
simple la difficulté dy arriver. "
Wilson réfère ici à
la célèbre technique qui consiste à regarder sa montre et en même temps, à être
conscient de soi-même en train de la regarder. On retrouve dans un livre
de Louis Pauwels la mention de cet exercice, une pratique routinière à lépoque du
Prieuré.
" Au delà
du rappel à soi, il y a un quatrième état, la conscience objective, dans lequel
lesprit perçoit la réalité objective à tout instant. Cet état est rarement
atteint, même par éclairs.
" Un des
objectifs essentiels du travail besognes élémentaires ou exercices de danse
était daccroître le champ de la conscience personnelle et doffrir des
possibilités toujours plus nombreuses daccéder au troisième état, celui du
rappel de soi. "
" Les
exhibitions de gymnastiques, explique Wilson, nétaient quune partie
du spectacle. Il y avait aussi des tours, dont Seabrook dit quils étaient
semblables à ceux que pratiquait Houdini. Par exemple, un objet était caché, et un
homme les yeux bandés prenait dans les siennes les mains de différentes personnes dans
la salle, sans leur parler; il " lisait dans leurs pensées ", et
découvrait où lobjet se trouvait. En réalité, explique Gurdjieff, il ne lisait
pas dans leurs pensées, mais était sensible à la pression de leurs mains; les
mouvements légers et involontaires des muscles indiquaient lendroit où on avait
caché lobjet. "
Un développement
intéressant de la pratique de la montre. Comme tu le vois, il s'agit d'une pratique
capitale.
" Pour
mexprimer avec ma terminologie personnelle, dit Wilson, je dirai que
lhabitude conduit le robot à économiser lénergie quil envoie à mon
esprit conscient. Et mon esprit conscient trouve alors lexistence morne et sans
grand intérêt. En fait, cette morosité est en moi, mais je pense que cest le
monde extérieur qui en est responsable, de sorte que je ne blâme pas ma conscience, et
que celle-ci devient encore plus morose et paresseuse. Conséquence : le robot
réduit encore un peu plus sa production dénergie. Cest un cercle vicieux.
Mais que dune manière ou dune autre je me place dans une expectative
optimiste, et voilà mon robot en pleine activité, déversant son trop-plein
dénergie dans la conscience. Plus il libère lénergie, plus le monde me
paraît merveilleux et digne dintérêt. Si je suis très attentif à ce qui se
passe en moi, je reconnaîtrai que cet état déveil, ce sentiment de vie intense,
sont le résultat dun effort de ma part. Une fois cela bien compris, le cercle
vicieux est brisé, et un nouvel homme apparaît. "
