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Lettre à un ami metteur en scène

Objet : Gurdjieff, vu par Colin Wilson – Comme convenu.


Comme je ne sais pas exactement ce que tu souhaites, j’en viens à la conclusion que le mieux est de soumettre un document que je considère particulièrement riche en suggestions.

Tous les extraits que je te soumets ont été tirés d’un ouvrage de Colin Wilson, intitulé L’OCCULTE (Des sorciers de l’âge de pierre aux mages contemporains).

D’après :

WILSON, Colin. L’occulte, Éd. P. Lebaud, 1990.


Dans les extraits qui suivent, la vision du rappel à soi de l’homme hypnotisé qui doit s’éveiller correspond assez à la vision du bouddhisme.

" La clé de l’enseignement de Gurdjieff tient dans le mot " travail ", écrit Wilson. J’ai l’impression que c’est de Gurdjieff que vient l’expression " le travail sur soi ". D’autant plus que ce n’est pas une très belle formule en français, et que lui-même parlait français un peu à la russe. "Nous cédons à un mode de vie routinier, ce qui veut dire que nos activités quotidiennes deviennent tellement systématiques que le " robot " du subconscient reste inutilisé. Plus rien d’imprévu ne le tient en alerte. Ainsi, la vie intérieure devient-elle aussi habituelle et prévisible que le monde extérieur. Le problème est donc de convaincre le robot d’entrer en action et de féconder la conscience par des injections de " nouveauté ". Les difficultés et les épreuves sont les moyens les plus efficaces pour y arriver."


Cette idée peut toujours consoler dans les moments difficiles. C’est plutôt exigeant comme enseignement.

"Quand on a souffert assez longtemps, le " robot" est amené à réagir d’une façon ou d’une autre. Cette prise de position exige un effort important, car il est indispensable de convaincre le robot que l’affaire est sérieuse. La vie intérieure cesse alors d’être plate et improductive, et le courant jaillit de nouveau. Les pratiques ascétiques des saints relèvent manifestement du même principe.  Sinon, pourquoi toute cette ascèse, pourquoi porter des cilices? Pour éveiller quelque chose en soi.De la naissance jusqu’à l’âge de vingt et un ans, nous grandissons physiquement, et des transformations se produisent en nous sans que notre volonté intervienne. Puis, cette évolution s’arrête. Nous sommes si habitués à ce que les changements se manifestent " automatiquement ", qu’il nous est difficile d’accepter que cela ne continue pas ainsi. Alors, la plupart des gens s’ossifient.

" Pour que la croissance se poursuive quand la nature a cessé de provoquer cette croissance, il faut penser à la culture, autrement dit  des efforts inhabituels doivent être faits, dans le but de stimuler le robot. C’est là l’essence même de l’œuvre de Gurdjieff. Son premier objectif était de vaincre la paresse naturelle de l’homme, sa tendance à se relâcher et à " décrocher ". […] Il n’y a pas de raison valable que nous ne puissions continuer à nous développer sur le plan intérieur, et faire en sorte que quelque chose en nous " change " chaque jour."

La recherche, selon Gurdjieff, c’est la recherche de haute conscience.

" Dans les moments de haute conscience, écrit encore Wilson, on a toujours envie de crier : " Mais oui, bien sûr ! La vie est alors pleine de signification. Ses possibilités sont tout à coup infinies. À côté, " la conscience normale " ressemble plus ou moins au sommeil, car, comme le sommeil, elle sépare l’homme de la réalité.

" Quand l’homme éprouve cette sensation de " réalité ", il sait que rien au monde ne peut être plus important que de la conserver. Il essaye de ne pas oublier, il lutte de toutes ses forces pour se réaliser pleinement dans cette situation privilégiée. Il sait maintenant – et c’est vraiment pour lui une évidence – qu’il possède une véritable volonté, une aptitude à se concentrer sur un objectif pour l’atteindre par la voie la plus rationnelle. Et puis… et puis il quitte l’étage supérieur, redescend au rez-de-chaussée, et tout ce qu’il est capable de se rappeler, c’est qu’il a eu une vision, qu’il a fait un rêve. Et il se " rendort ".

On se reconnaît tous là-dedans...

" La difficulté principale est une sorte d’apathie, une tendance à gaspiller son temps. […] Gurdjieff, au cours de ses voyages, est arrivé à cette découverte toute simple : que tout effort qui sort de l’ordinaire, que tout acte à son début, ont pour effet de réveiller l’esprit. En temps normal, je suis hors de portée de la réalité, presque de la même façon que je le suis quand je dors ou je rêve. Je contemple cet arbre mais je ne le vois pas vraiment, je n’ai pas conscience de son existence. Mon esprit est ailleurs – comme lorsqu’on écoute quelqu’un parler en pensant à autre chose. Le résultat est une sorte d’effet de surimpression sur la conscience, un brouillage. Mais que survienne une crise, un transport de joie, quelque chose qui me sorte de moi-même, et tout ce que je regarde devient soudain plus clair. Il n’y a plus de brouillage. C’est comme lorsque vous réglez une paire de jumelles, et que vous passez d’une image floue à une image nette.

" Mais voilà, l’existence quotidienne confine à la routine, et je ne m’embarque pas chaque jour pour un voyage excitant. Impossible de compter sur des activités banales pour tenir mon esprit en éveil. Il peut arriver que l’amour, la musique, la poésie, élargissent mes horizons internes mais ce n’est pas toujours le cas. Ce qu’il faut, c’est habituer le " robot " à produire de plus grandes quantités d’énergie qu’il n’est nécessaire. […]

" Gurdjieff mettait l’accent sur le fait qu’il est important d’apprendre à travailler. Il disait qu’un homme qui était capable de fabriquer une bonne paire de chaussures valait largement un intellectuel qui avait écrit une douzaine de livres. À cause de la concentration qu’exigeait le métier de fabriquer des chaussures.

" Le but de Gurdjieff dans son Institut était de transformer des gens tristes et égoïstes en des machines bien équilibrées. Il expliquait qu’il y a chez l’homme trois " centres " : le centre intellectuel, le centre émotionnel, le centre moteur (ou physique), et que chacun fonctionne avec sa propre énergie. " Qu’il fallait travailler pour que chacun de ces centres-là soit en harmonie avec les autres.

"Ce n’est pas seulement le fait de notre civilisation si beaucoup de gens manquent d’harmonie. Ils s’abandonnent aussi trop facilement aux émotions négatives qui les détruisent temporairement. "

Et le témoignage du réveil à toute heure de la nuit, au son d’une cloche, et parfois aussi pendant la danse. Ses disciples demeuraient figés, à exercer le rappel à soi.

Tout ça, pour vous réconcilier avec les épreuves, avec les difficultés de la vie. Gurdjieff disait d’ailleurs: "Si nous avons des journées calmes et monotones et des nuits tranquilles, nous nous abêtissons." Et il ajoutait : " Il vaut mieux se torturer l’esprit que de supporter le néant d’une vie calme. " De son côté, Seabrook disait : " Ses disciples étaient donc réveillés à toute heure de la nuit,  – au son d’une cloche – et ils avaient appris à rester figés dans n’importe quelle position jusqu’à ce qu’ils se lèvent. "

Il parlait aussi des quatre états de conscience en insistant sur le troisième qui est précisément le rappel à soi :

"Le premier est le sommeil, quand nous sommes plongés dans notre univers personnel. Le deuxième est la conscience éveillée, que nous avons l’impression de partager avec les autres. Mais en réalité nous ne partageons rien, chacun restant calfeutré sous la couverture de ses problèmes subjectifs. Ce demi-sommeil est parfois zébré d’éclairs d’une grande intensité. Il semble alors que nous nous éveillons vraiment. Gurdjieff appelle ce troisième état " le rappel à soi ". Il démontre par un exercice simple la difficulté d’y arriver. "

Wilson réfère ici à la célèbre technique qui consiste à regarder sa montre et en même temps, à être conscient de soi-même en train de la regarder. On retrouve dans un livre de Louis Pauwels la mention de cet exercice, une pratique routinière à l’époque du Prieuré.

" Au delà du rappel à soi, il y a un quatrième état, la conscience objective, dans lequel l’esprit perçoit la réalité objective à tout instant. Cet état est rarement atteint, même par éclairs.

" Un des objectifs essentiels du travail – besognes élémentaires ou exercices de danse – était d’accroître le champ de la conscience personnelle et d’offrir des possibilités toujours plus nombreuses d’accéder au troisième état, celui du rappel de soi. "

" Les exhibitions de gymnastiques, explique Wilson, n’étaient qu’une partie du spectacle. Il y avait aussi des tours, dont Seabrook dit qu’ils étaient semblables à ceux que pratiquait Houdini. Par exemple, un objet était caché, et un homme les yeux bandés prenait dans les siennes les mains de différentes personnes dans la salle, sans leur parler; il " lisait dans leurs pensées ", et découvrait où l’objet se trouvait. En réalité, explique Gurdjieff, il ne lisait pas dans leurs pensées, mais était sensible à la pression de leurs mains; les mouvements légers et involontaires des muscles indiquaient l’endroit où on avait caché l’objet. "

Un développement intéressant de la pratique de la montre. Comme tu le vois, il s'agit d'une pratique capitale.

" Pour m’exprimer avec ma terminologie personnelle, dit Wilson, je dirai que l’habitude conduit le robot à économiser l’énergie qu’il envoie à mon esprit conscient. Et mon esprit conscient trouve alors l’existence morne et sans grand intérêt. En fait, cette morosité est en moi, mais je pense que c’est le monde extérieur qui en est responsable, de sorte que je ne blâme pas ma conscience, et que celle-ci devient encore plus morose et paresseuse. Conséquence : le robot réduit encore un peu plus sa production d’énergie. C’est un cercle vicieux. Mais que d’une manière ou d’une autre je me place dans une expectative optimiste, et voilà mon robot en pleine activité, déversant son trop-plein d’énergie dans la conscience. Plus il libère l’énergie, plus le monde me paraît merveilleux et digne d’intérêt. Si je suis très attentif à ce qui se passe en moi, je reconnaîtrai que cet état d’éveil, ce sentiment de vie intense, sont le résultat d’un effort de ma part. Une fois cela bien compris, le cercle vicieux est brisé, et un nouvel homme apparaît. "

" C’est une méthode qui consiste à empêcher que votre passé ne devienne votre futur "


L'idée que ceux qui ne s'éveillent pas pendant leur vie n'ont aucune chance de survie après la mort est aussi très importante. Personnellement, je suis assez de cette opinion. Il faut se demander, en effet, ce qui survit à la mort. Dans le cas où il n'y a pas de conscience (éveillée) il est serait logique que rien ne survive. Dans le même ordre d'idées : selon Gurdjieff, ne peut se réincarner qu'un individu chez qui existe quelque chose, une conscience (éveillée, encore une fois), qui puisse se réincarner (il a exprimé cette opinion à plusieurs reprises). Je peux t'assurer que si ton personnage exprime cette opinion les spectateurs vont avoir les cheveux un peu plus blancs en sortant. Chaque fois que j'ai mentionné cette théorie, on aurait pu entendre voler une mouche... Mais ne pas oublier de rappeler le moyen d’échapper à l’extinction : le rappel de soi et le renforcement de la conscience d'être que permet cette technique... Bien sûr, on peut aussi se demander si Gurdjieff ne soutenait pas cette théorie pour l'effet qu'elle produit et la manipulation qu'elle permet.

" L’homme ne doit rien faire sans comprendre, disait Gurdjieff. Plus un homme comprendra ce qu’il fait, plus les résultats seront valables. "

" L’accent est mis dans toute son œuvre sur l’idée d’être, explique Wilson. Il se plaît à répéter que la plupart des gens n’existent pas - ou si peu. Ils ne sont guère plus que des traînées vaporeuses maintenues dans les limites d’un corps. À la question de savoir s’il existe une vie après la mort, Gurdjieff répondait que de telles traînées n’ont aucune chance de survivre, car il n’y a guère là matière à survivance. Et le destin de l’homme? Il expliquait que celui qui possède une essence a un destin; les autres sont simplement soumis aux lois du hasard. […] Le type d’homme le plus achevé serait celui qui a cessé d’être une simple feuille balayée par la tempête de ses réactions émotionnelles. Le but du travail est de prendre du poids - un poids psychique - jusqu’à ce que l’on soit une lourde pierre, et non plus cette feuille soumise aux caprices du vent. "

La phrase suivante résume très bien l'enseignement de Gurdjieff ( Retenir que le passé, c'est surtout le conditionnement dont on a été l'objet).

" C’est une méthode qui consiste à empêcher que votre passé ne devienne votre futur ", avait un jour dit un élève de Gurdjieff à une femme de lettres qui voulait absolument que l’enseignement du maître lui soit résumé en une seule phrase.

" À la fin de All and Everything, relate Wilson, Belzébuth dit à son petit-fils que ce dont l’homme a la plus besoin, c’est d’un " organe " qui le tiendrait constamment au courant de l’heure de sa mort. Cela l’empêcherait de gaspiller sa vie comme s’il se croyait immortel. "

L'idée d'un tel organe pourrait faire une assez bonne réplique. Note que de vivre avec l'idée constante de la mort est une règle qu’on retrouve dans toutes les traditions. Chez les Amérindiens, on suggère de vivre avec la présence de sa mort à ses côtés, dont la main se poserait parfois sur l'épaule droite de l'apprenti (un autre mot pour disciple).

Rien n'empêche d'incorporer la phrase de William James et les réflexions de Gurdjieff qui suivent.

" Le remarquable apport de Gurdjieff fut de montrer que la plupart de nos limitations sont arbitraires, et dues à la routine. William James dit : " Il ne fait pas de doute que nous sommes tous plus ou moins victimes d’une névrose d’habitude… " Certes, nous ferions preuve d’une vitalité infiniment supérieure s’il nous était possible de choisir une existence plus passionnantes, plus aventureuse. Mais notre civilisation s’efforce autant que possible d’ôter à la vie tout élément de danger et de risque. Alors il faut trouver autre chose. Et c’est là qu’intervient Gurdjieff. Nous sommes des créatures intelligentes; nous avons un esprit, un cerveau; nous pouvons inventer des disciplines qui soient aussi stimulantes que n’importe quel danger physique. Notre évolution, qui, jusqu’à présent, était le fait du hasard et de la sélection naturelle, peut, grâce à ces disciplines, devenir consciente et préméditée. "

G.Gurdjieff

G.Gurdjieff


Très importantes les trois idées suivantes : la " vraie volonté de l'homme "...; la voie de l'homme rusé par rapport aux trois autres dont il est question ailleurs... Un court exposé sur cette question aurait sa place. De même que de rappeler...

" Gurdjieff visait à élargir la " vraie volonté " de l’homme. Il partait du principe qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans l’être humain; qu’il est comme une voiture qui a des ennuis de moteur; et que la première chose à faire est donc d’apprendre comment fonctionne la machine. Ce n’est pas la voie du fakir, du moine ou du yogi, mais la quatrième voie, celle de " l’homme rusé ", c’est-à-dire celle de l’ingénieur - celui qui comprend la machine. La voie du Subuh est, au contraire, essentiellement la voie du moine ou du saint, celle qui est ouverture de l’âme à Dieu. "

Et que Gurdjieff souhaitait créer un " yoga occidental ".

" Le but de Gurdjieff était de créer un " yoga occidental ", d’utiliser les qualités typiques de l’occidental - analyse scientifique, précision intellectuelle, habileté manuelle - à des fins psychologiques. "

Jacques Languirand

P.S. : Si tu as besoin de plus, fais-moi signe.
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