De la motivation de l'altruisme
Pour évaluer les facteurs de motivation qui commandent la disposition altruiste dans une situation donnée, il m’est apparu en effet qu’il suffit de déterminer quel(s) besoin(s) conscient(s) et, dans la mesure du possible, inconscient(s), telle parole, telle attitude ou telle action permet de satisfaire, en recourant à la célèbre grille de la motivation conçue précisément en fonction de la hiérarchie des besoins que propose Abraham Maslow, un des maîtres à penser de la psychologie moderne.
 

Praticien de la Gestalt, psychanalyste et anthropologue, Abraham Maslow a été l’un des créateurs de la Psychologie humaniste et plus tard de la Psychologie transpersonnelle. Considéré comme un des chefs de file de la psychologie moderne, son influence est toujours aussi grande. J’ai consacré plusieurs pages à la grille de Maslow dans Prévenir le burn-out (éd. Héritage), paru en France sous le titre Vaincre le mal-être (Éd. Albin Michel).

Cette grille, qui comporte trois niveaux, suppose une lecture dans le sens de la progression qui va, si je puis dire, de l’animalité à la divinité de l’être :

• La disposition altruiste permet-elle de satisfaire le besoin d’assurer sa survie, sa sécurité? La motivation serait alors du niveau primaire.

• Permet-elle plutôt de satisfaire les besoins d’estime de soi, d’appartenance, d’accomplissement? La motivation serait alors du niveau secondaire.

• Permet-elle, enfin, de satisfaire le besoin de dépassement? La motivation serait alors du niveau supérieur qui est pour Maslow celui de la métamotivation. Elle serait désintéressée, créative dans le sens où l’entendaient Sorokin et, plus près de nous, le groupe de travail de l’IONS.

Mais il demeure, comme je le signalais précédemment, que les facteurs de motivation sont le plus souvent divers et qu’ils se définissent relativement à tous les niveaux à la fois. C’est d’ailleurs précisément ce que, selon moi, la grille de Maslow permet d’éclairer.

Échelles des besoins
NIVEAU I
PLAN SUPÉRIEUR

objet : dépassement de soi

Autodétermination

  • actualisation du moi
NIVEAU II
PLAN PSYCHOLOGIQUE

objet : estime de soi

Besoins secondaires

Le sens de la vie
domaine de la connaissance

La vie professionnelle
domaine de la réalisation

La vie personnelle
domaine de l'amour

COHÉRENCE

 

COMPÉTENCE

 

CONSIDÉRATION

NIVEAU III
PLAN MATÉRIEL

objet : survie

Besoins primaires

  • sécurité, bien-être et plaisir
NIVEAU I
PLAN SUPÉRIEUR

objet : dépassement de soi

Autodétermination

  • actualisation du moi

Au niveau primaire, on trouve les besoins instinctifs du corps et ses plaisirs : boire, manger, dormir... Ce sont les besoins associés à la survie et à la sécurité matérielle. À ce niveau de fonctionnement, l’être humain est semblable aux autres espèces animales.

Dans la mesure où la disposition altruiste permet de satisfaire des besoins de ce niveau, elle serait commandée par "l’égoïsme altruiste", c’est-à-dire que l’entraide et la coopération :

• permettent au groupe de survivre;

• et à l’individu d’espérer une certaine réciprocité.

Il s’agit ici, de toute évidence, d’un altruisme de comportement. Il faut cependant tenir compte de ce que la motivation est d’une qualité plus ou moins élevée selon que la disposition altruiste profite à des individus proches ou éloignés, qu’elle se définit par rapport à un groupe restreint ou qu’elle représente une ouverture sur le monde, à la condition toutefois que cette ouverture ne soit pas en réalité une fuite de ses responsabilités à l’égard des proches! Tout dépend de la perception que l’on se fait du groupe, la solidarité pouvant s’étendre à l’endroit d’individus d’une autre race, d’une autre culture, voire d’une autre espèce. La motivation n’est plus alors seulement du niveau primaire mais, relativement, du niveau secondaire ou même supérieur, la disposition altruiste étant commandée, au moins en partie, par l’altruisme créatif. Ce sont ici certains des points qu’il faut considérer avec lucidité dans une démarche de croissance.

NIVEAU II
PLAN PSYCHOLOGIQUE

objet : estime de soi

Besoins secondaires

Le sens de la vie
domaine de la connaissance

COHÉRENCE

La vie professionnelle
domaine de la réalisation

COMPÉTENCE

La vie personnelle
domaine de l'amour
CONSIDÉRATION

Au niveau secondaire, on trouve les besoins psychologiques :

• d’abord, au plan de la vie intime, personnelle, affective, tels que le besoin d’être apprécié, d’être aimé;

• puis, au plan du travail, de la fonction, du rôle, de la vocation, tels que le besoin de réussir, de s’accomplir;

• enfin, au plan de l’explication du monde, du sens de la vie, tels que le besoin de comprendre ce qui se passe autour de soi et en soi.

Il est évident que l’ouverture aux autres contribue pour beaucoup à satisfaire les besoins psychologiques.

Ces besoins peuvent se ramener à l’estime de soi, car la tendance altruiste à ce niveau ne vise pas tant à assurer sa propre survie en favorisant celle de l’autre, qu’à satisfaire le besoin d’estime de soi. C’est à ce niveau que l’on trouve le plus souvent les manifestations d’altruisme associées au rôle (par exemple, médecin) ou à la fonction (parent), commandées en fait par le besoin de se projeter afin de recevoir en retour une image qui renforce l’estime de soi.

À propos de la motivation à ces deux premiers niveaux, je crois nécessaire de préciser qu’il n’est pas mal en soi d’avoir des attitudes et des gestes altruistes motivés par le besoin d’assurer sa propre survie ou celui d’alimenter l’estime de soi, etc. Nous sommes des animaux sociaux qui dépendons en grande partie de la qualité de l’interaction avec les autres, au plan physique comme au plan psychique. Mais ce qui paraît regrettable, c’est de ne pas avoir une vision juste des facteurs de sa propre motivation et de penser qu’il s’agit là d’un altruisme désintéressé, créatif; et c’est aussi, par ailleurs, de trop dépendre des autres pour, d’une part, assurer sa survie ou apaiser l’angoisse qu’entraîne la peur de ne pas survivre (niveau primaire); et, d’autre part, pour renforcer son identité (niveau secondaire).

L’entraide et la coopération qui permettent d’assurer sa survie ou de la favoriser, correspondant à la motivation du premier niveau, ne sont pas névrotiques au départ mais elles peuvent le devenir si les facteurs de motivation sont de nature obsessionnelle, alimentés par la peur de manquer du nécessaire. De tels facteurs, en grande partie inconscients, sont beaucoup plus actifs dans le psychisme qu’on ne le pense. Lorsque l’on explore les zones obscures de l’être, on s’aperçoit que l’on peut bien souvent ramener les facteurs de motivation à la peur irrationnelle de ne pas manger à sa faim et de ne plus avoir un toit... C’est cette peur instinctive, par exemple, que les itinérants éveillent en nous et qui nous incite à leur faire porter seuls la responsabilité de leur situation, comme pour échapper à la peur viscérale qu’elle ranime en nous.

L’entraide et la coopération qui permettent, par ailleurs, de recevoir en retour une image qui alimente l’estime de soi et renforce l’identité, correspondant à la motivation du second niveau, ne sont pas non plus névrotiques au départ mais elles peuvent le devenir lorsque les facteurs de motivation sont de nature obsessionnelle, alimentés par le sentiment de n’être pas à la hauteur du rôle, de la fonction, de l’image, précisément, que l’on veut projeter.

Autrement dit, à ces deux niveaux, la disposition altruiste (ou que l’on considère comme telle) est de nature névrotique lorsque les facteurs de motivation procèdent de mécanismes de défense inconscients.

 

" L’important avec la psychologie humaniste, c’est l’hypothèse des besoins supérieurs. Ces besoins sont considérés comme relevant aussi de la réalité biologique et inhérents à la nature humaine. "

Abraham Maslow
Motivation and Personality, Éd. Harper & Row

NIVEAU III
PLAN MATÉRIEL

objet : survie

Besoins primaires

  • sécurité, bien-être et plaisir

Ce niveau est celui de la métamotivation régie par le besoin de dépassement que

Du grec meta, préposition et préfixe qui exprime la participation, la succession, le changement. Autrement dit, la motivation d’un niveau plus élevé met l’accent sur le dépassement et la transformation.

Maslow définissait comme l’actualisation de soi. C’est le niveau qui correspond à la maturité psychologique.

Parmi les caractéristiques que Maslow a identifiées chez les individus qui cherchent à satisfaire des besoins de dépassement et d’actualisation de soi correspondant à ce niveau, on trouve, avec la créativité et le courage, un sens développé de l’éthique. 

La démarche qui tend à l’actualisation de soi, donc à la maturité psychologique, comporte, en rapport avec le sens de l’éthique, la disparition progressive de la distinction entre ses propres intérêts et ceux des autres.

C’est une des qualités
que l’on trouve plus spécialement
chez les individus qui sont parvenus
à la seconde grande phase de la vie.
La vie dont vous êtes le héros

À la faveur du développement psychologique de l’adulte, remarquait Maslow, les bénéfices personnels et ceux de la société coïncident de plus en plus. " L’observation permet d’affirmer que ce sont ceux qui cheminent vers leur actualisation, et parmi les meilleurs sujets observés, que l’on trouve les individus les plus compatissants et les plus susceptibles de combattre l’injustice, les inégalités, l’esclavage, la cruauté, l’exploitation. [...] Il apparaît clairement que ceux qui s’engagent dans de tels combats se recrutent parmi les êtres les plus développés au plan humain. " Religions, Values and Peak Experiences, Éd. Kappa DELTA PI

Ces caractéristiques, comme on peut le constater, correspondent parfaitement à celles que Sorokin associait aux individus capables d’un altruisme créatif.

La grille de Maslow apparaît, en définitive, comme un excellent outil de travail sur soi : elle permet d’évaluer les facteurs de motivation, favorisant ainsi une démarche lucide, une évolution progressive allant de l’altruisme de comportement à l’altruisme créatif.

Parvenus à cette étape de notre démarche, il devient évident que nous ne pourrons la poursuivre qu’en cherchant le sens de l’altruisme dans l’enseignement religieux mais surtout, quant à moi, dans la philosophie éternelle.

 

Jacques Languirand

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