La compassion, qui est un sentiment et non pas une émotion, procède de l’altruisme créatif. Lorsque l’on veut la définir, il faut donc écarter les motivations qui ressortent à l’altruisme de comportement bien qu'une démarche altruiste, en pratique, puisse être l’effet conjugué de l’altruisme de comportement et de l’altruisme créatif.

La compassion est parfois l’effet d’une (ou de quelques) expérience(s) intuitive(s). Par exemple, d’une expérience mystique qui permet de voir que tous les êtres sont reliés, que l’univers participe d'une même énergie, d'une même conscience. Mais l’expérience intuitive qui permet d’éveiller la compassion est rarement aussi claire. Autrement dit, l’extase n’est pas obligatoire... L’intuition procède le plus souvent de façon progressive, révélant petit à petit la nature des choses, à l’occasion de prises de conscience successives. Dans le cas où ce sont de telles expériences qui amorcent l’éveil de la compassion, surtout lorsqu’il s’agit d’expériences mystiques, aucun autre facteur n’est nécessaire pour que cet éveil se réalise pleinement.

La compassion est en fait, le plus souvent, l’effet conjugué d’expériences affectives, en particulier de la prise de conscience de la souffrance de l’autre, des autres, et par ailleurs du raisonnement, car les expériences affectives, les émotions, ne suffisent pas à éveiller vraiment la compassion. L’effet de telles expériences tend d'ailleurs à s’émousser rapidement... On s’accoutume aisément, il faut bien le dire, à la souffrance des autres, jusqu’à même en devenir blasé. Le spectacle de la souffrance à la télévision, par exemple, produit souvent l'effet contraire : le repli sur soi, dans son cocon confortable.

Au-delà d'un certain seuil, qui varie selon le niveau de conscience des individus, le spectacle de la souffrance des autres, dans la réalité aussi bien qu'à la télévision, comme peuvent en témoigner les touristes qui se rendent en vacances dans des pays pauvres, met en branle un mécanisme de défense instinctif dont il faut devenir conscient. De ce point de vue, il est même probable que les médias contribuent davantage à émousser chez les uns qu'à éveiller chez les autres la sensibilité et le sens de la responsabilité, en incitant à leur insu les téléphiles à considérer la réalité comme une fiction. Dans le cas où ce sont des expériences affectives qui amorcent l’éveil de la compassion, un autre facteur est donc absolument nécessaire pour que cet éveil se réalise pleinement.

 

Définition tirée de:
Le Petit Robert

Ce facteur est la raison :

" Ce qui permet à l’homme de connaître, de juger et d’agir conformément à des principes ".

J’ai déjà à plusieurs reprises attiré l’attention sur l’importance de la raison, rappelant qu’elle est aussi spécifiquement humaine et le seul moyen qui s’offre pour contrer l’amplification, elle-même spécifiquement humaine, de l’animalité.

" L’amour du prochain... comme soi-même "
étant un principe universel que l’on trouve dans l’enseignement de toutes les grandes traditions,
je pourrais me référer, pour parler de la compassion,
à l’enseignement de n’importe laquelle des grandes écoles que regroupe la philosophie éternelle.

Définition tirée de:
Le Petit Robert

Je choisis le bouddhisme et ce, pour plusieurs raisons :

Le bouddhisme se définit non pas comme une religion mais comme une philosophie, du moins dans le sens que j'ai suggéré précédemment. Il n'est certes pas une religion si on entend par là, par exemple, la " reconnaissance par l'homme d'un pouvoir ou d'un principe supérieur de qui dépend sa destinée et à qui obéissance et respect sont dus "; ou que l'on se réfère à toute autre définition inspirée par la tradition religieuse d'Occident. C'est ainsi, par exemple, que le mot Dieu n'existe pas dans le vocabulaire bouddhique. L'idée même d'un Dieu tel que le conçoit la tradition occidentale lui est totalement étrangère. Le Bouddha lui-même s'est présenté comme un homme et non comme un envoyé de Dieu, qui a trouvé la vérité par son propre effort et non pas par une révélation divine.

Le bouddhisme n'impose aucun dogme auquel on doive adhérer. Le Bouddha a enseigné de fonder la certitude non pas sur la loi mais sur la connaissance issue de la raison et de l'expérience. Il a même dit :

" Ne croyez rien parce que je vous l'ai enseigné. Après examen, croyez ce que vous aurez expérimenté vous-même et reconnu raisonnable, ce qui est conforme à votre bien et à celui des autres. "

Il a même enseigné à douter, car le doute incite à la recherche qui elle-même conduit à la connaissance. On constate donc chez les bouddhistes une absence de tout sectarisme et de tout esprit de prosélytisme.

Par ailleurs, si on écarte les fonctions sociales que le bouddhisme a consenti à assumer à des fins communautaires dans certaines sociétés, le bouddhisme profond, comme certains le désignent par rapport à ses diverses manifestations culturelles, n'a aucune prière, aucune liturgie, aucun sacrifice, aucun sacrement...

Cela dit, rien n'interdit d'en parler comme d'une religion : on dira par exemple que le bouddhisme est une des grandes religions de l'humanité, etc. C'est ce que font du reste la plupart des exégètes pourtant bien informés. À la condition de prendre le mot religion dans son acception la plus restreinte, car en s'adaptant aux différentes sociétés où il s'est implanté, le bouddhisme s'est plié à remplir certaines fonctions d'encadrement social. Mais c’est donc d’abord et avant tout une école de sagesse. J’ajoute parfois : un art de vivre, voire une thérapie...

Ou encore, comme l'écrit André Migot dans Le Bouddha :

D'après
MIGOT, André.
Le Bouddha,
Éd. Complexe.

" Il (le bouddhisme) est un chemin, une voie de salut, celle qui mena le Bouddha à l'Éveil; il est une méthode, un moyen d'atteindre à la libération par un travail mental et spirituel intense. "

C'est aussi, par ailleurs, une métaphysique : la vision de la réalité, de l’univers et de l’homme dans l’univers que suggère le bouddhisme s’accorde très bien, du reste, à celle de la science moderne, en particulier de la physique et de l’astrophysique. Comme l'écrit plus loin Migot :

" Le bouddhisme est la seule religion qui ne puisse entrer en conflit avec les découvertes de la science. "

Cette vision en fait donc l’école de sagesse la plus à jour du point de vue scientifique. Enfin, la tradition bouddhique est la seule qui mette vraiment la compassion au cœur même de sa pratique.

Le premier des préceptes de la morale bouddhique regroupés dans le Pentalogue concerne la non-violence : ne pas tuer. Ce précepte n'est sans doute pas nouveau pour nous, le Christ en ayant aussi rappelé la valeur impérative. Mais on oublie que le Bouddha l'avait proclamé six siècles auparavant et que, depuis, le bouddhisme n'a jamais admis d'effractions à ce précepte. Il n'existe pour le bouddhisme ni guerre sainte, ni guerre juste...

D'après
MIGOT, André.
Le Bouddha,
Éd. Complexe.

Comme le suppose Migot :

" On répondra à cela, que les pays d'Orient connaissent aussi la guerre; mais si, en Occident, les hommes font la guerre avec la bénédiction des Églises, ceux qui la font en pays bouddhiques savent qu'ils commentent une faute grave, condamnée par leur religion et qu'ils en subiront les conséquences karmiques. [...] Aujourd'hui comme toujours, le clergé bouddhique condamne formellement la guerre et ceux qui la font, comme il condamne la peine de mort quel qu'en soit le prétexte. [...] Aujourd'hui comme toujours il condamne le fait de tuer, quel que soit le prétexte invoqué par la Société. La guerre, les passions politiques, sentimentales ou patriotiques, la légi-time défense, les jugements des tribunaux, rien n'excuse le meurtre, rien n'en diminue la gravité. "

C'est sur ce fondement rigoureux que prend appui la pratique de la compassion, qui se traduit, comme on le verra, par un entraînement dont on ne trouve pas ailleurs l'équivalent.

Je choisis donc le bouddhisme et plus spécialement le bouddhisme tel que le véhicule la tradition tibétaine. Les Tibétains, au moment où ils étaient victimes de l’une des plus violentes tentatives de génocide (à une époque qui pourtant ne manque pas d’exemples tragiques), n’ont jamais comme peuple failli à la règle d’or de la compassion envers leurs oppresseurs... Rarement avons-nous vu dans l’Histoire une philosophie soumise à une aussi rude épreuve et dont on peut dire aujourd’hui qu’elle a triomphé.

Au moment où l’humanité
est elle-même soumise à l’une des plus rudes épreuves de son Histoire,
celle que représente la naissance dans la douleur de la conscience planétaire,
elle paraît avoir le plus grand besoin,
si elle doit en triompher et survivre,
de se nourrir des préceptes de tolérance,
de non-violence et de compassion,
tels que le bouddhisme sait les mettre en pratique.

Le bouddhisme, pour tout dire, m’apparaît comme la philosophie, l’école de sagesse de l’avenir... Mais encore faut-il que nous ayons un avenir! Je vais donc reformuler cette audacieuse prophétie pour affirmer plutôt que si nous parvenons à traverser la crise actuelle, c’est que nous aurons découvert, à temps mais sans doute de justesse, que la tolérance, la non-violence, bref la compassion à l’égard de toutes les formes de vie – ce qui comprend nos rapports avec la nature – est la condition essentielle de notre survie; et que, par conséquent, la philosophie bouddhique – étiquetée comme telle ou non, peu m’importe – aura gagné les cœurs d’un nombre assez important d’êtres humains qui seront parvenus, par leurs pensées, leurs paroles et leurs actions, à influencer les vecteurs de l’évolution.

C’est la grâce que je nous souhaite!


Arthur C. Clark et le bouddhisme

Je ne suis pas le seul à penser que le bouddhisme est appelé à jouer un rôle déterminant dans l’avenir. Le grand visionnaire Arthur C. Clarke, scientifique, humaniste et philosophe, auteur de nombreux romans de science-fiction dans lesquels il a proposé sa vision de l’avenir, dont le plus célèbre est sans doute Odyssée 2001 que Stanley Kubrick a adapté au cinéma, a lui-même exprimé cette opinion.

Dans un autre de ses romans (Les prairies bleues, Éd. Albin Michel). dont l’action se passe au début du troisième millénaire, vers l’an 2100... Clarke suppose en effet que l’influence du bouddhisme est devenue considérable.

" Il y a cent ans, explique-t-il, cette prise de position eût été inimaginable, mais les bouleversements catastrophiques du siècle dernier, tant au point de vue politique que social, avaient fourni toutes les conditions nécessaires à cette évolution. Avec l'affaiblissement de ses trois grands rivaux, le bouddhisme était désormais la seule religion à exercer un pouvoir réel sur l'esprit des hommes. (...) Seul l'enseignement du Bouddha, étant une philosophie plus qu'une religion, et purifié par un travail in terne, conservait sa structure fondamentale."

Détail intéressant, Clarke imagine qu'à cette époque le chef mondial du bouddhisme est un occidental - d'origine écossaise! - et le premier qui soit jamais parvenu au somme de la hiérarchie bouddhique. À propos de l'influence qu'exerce dans le monde ce chef spirituel, Clarke précise qu'il ne s'occupe pas de politique, mas qu'il lui a pourtant suffi de lever le doigt pour renverser deux gouvernements... Il fait dire à l'un de ses personnages: "Plusieurs centaines de millions de personnes suivent régulièrement ses émissions La Voix du Bouddha de l'on estime qu'il compte un milliard de sympathisants, bien que tous ne soient pas ses adeptes."

 

Jacques Languirand

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