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Le Québec et l'américanité

Les péchés de jeunesse

Pour une définition de l’américanité

La ruée vers l’or, un rituel dionysiaque


On m’a parfois demandé ce qui m’avait incité à écrire Klondyke.

La réponse est simple : j’ai un jour découvert que j’étais aussi nord-américain.

Mais, à vrai dire, ce n’est pas aussi simple. Le sentiment de mon appartenance nord-américaine m’est venu sur le tard. Il devait, d’autre part, susciter en moi de nombreuses questions.

Québec, une société féminine?

Rester ou partir

Le phénomène Willie Lamothe

Salut, Walt Whitman

Comment j’ai découvert l’Amérique

J’ai découvert l’Amérique dans des circonstances singulières qui méritent d’être rapportées. À l’âge de dix-huit ans, je m’embarque à bord d’un cargo français – je quitte le Québec, le Canada, l’Amérique, peut-être pour toujours; quinze jours plus tard, je débarque en France, plus exactement au Havre d’où je me rends à Paris. Et c’est là, à Paris, qu’en 1949 j’ai commencé à découvrir l’Amérique.

La France est déjà obsédée par l’Amérique. Une obsession complexe où il entre autant d’amour que de haine. Les vins Nicolas, par exemple, ont un slogan :

"NI COCA, NI COLA... NICOLAS!". Quelques années plus tard, Coca-Cola devait envahir le marché français.

 

"Barboter dans ce qu’on ignore à l’aide de ce qu’on sait, c’est divin."

Paul Valéry


C’est encore l’après-guerre. Les échanges entre les deux continents ont repris depuis quelques années à peine. C’est l’époque où le Canada français découvre la nouvelle littérature française, alors que la France, où je me trouve, découvre la littérature américaine.

Curieusement, tout ce qui est américain me paraît étranger. Je ressens un malaise à la pensée d’être nord-américain sans éprouver vraiment le sentiment de l’être. Cela tient sans doute en partie à ce que je me trouve en France. Pourtant, ce que je ressens me paraît venir de plus loin. Petit à petit, le sentiment de mon appartenance nord-américaine se précise. J’ai l’impression qu’il remonte en moi. Tout se passe comme si j’avais peur d’être nord-américain; comme si mon américanité avait été refoulée. Cela tient sans doute, me dis-je, à ce que nous sommes de langue française dans un continent anglophone. Tout a déjà été dit sur cette importante question. Elle s’impose, du reste, avec une telle évidence qu’on n’éprouve pas le besoin de s’interroger davantage sur notre américanité avortée. Mais, encore là, ce que je ressens me paraît venir de plus loin. Tout se passe comme si j’avais grandi en vase clos; comme si on avait voulu me cacher quelque chose – une origine honteuse; comme si, pour le Québec, l’Amérique du Nord, c’était ailleurs.

 


Les péchés de jeunesse

Alfred Languirand, mon grand-père, devait apprendre jeune qu’il était nord-américain. Il a quitté la maison familiale de Sainte-Rosalie à l’âge de douze ans. Sa mère, qui était devenue veuve avec six ou sept enfants, devait épouser un veuf de la région qui avait, lui aussi, six ou sept enfants. Afin de se donner l’illusion de commencer à neuf, ils décidèrent donc que tous leurs enfants de plus de douze ans, au lendemain de la noce, s’en iraient dans le vaste monde. Mon grand-père était du lot.

Où aller? Aux "États". Quelques semaines après son départ, le jeune Alfred retrouve sa sœur, établie à New Bedford, qui travaille nuit et jour à la confection d’uniformes militaires – c’était la Guerre de Sécession. Le premier jour, il décide d’aller à la pêche. Au retour, sa sœur lui dit : "Ici, tu es aux États". Elle veut dire que ça ne se passe pas comme au Québec. Aux "États", on travaille, on fait de l’argent, on a de l’ambition. Là-dessus, elle le chasse. Bref, une quinzaine d’années plus tard, après avoir gravi les échelons un à un, Alfred était devenu mécanicien de locomotive. Ce qui lui valut de se baigner à quelques reprises dans le Golfe du Mexique. Mais à l’âge de trente et quelques années, Alfred revient s’installer sur une terre au Québec.

Mon oncle Wilfrid Morin, lui, a quitté le toit familial à un âge plus avancé : quatorze ou quinze ans. À la fin du siècle dernier, on le retrouve au Klondike. Wilfrid ne devait revenir au Québec qu’à l’âge de cinquante et quelques années.

Un certain mystère entoure leur vie dans le vaste monde qui est rempli, comme chacun sait, d’aventures et de "filles". On parle à voix basse d’une "négresse" qui aurait joué un rôle important dans la vie de mon grand-père : elle l’aurait soigné, entre autres choses, pendant des semaines dans le grenier de ses maîtres, alors qu’il avait contracté une maladie du Sud. On parle aussi de quelques Indiennes dans la vie de l’oncle Wilfrid... Mais, finalement, tout cela n’a guère d’importance. Ils ont fini par revenir. D’ailleurs, c’est du passé. Et puis, tout ce qui se passe ailleurs, ce n’est pas la même chose. "Tout ça finira bien par s’effacer avec le temps." "Tout ça, quoi?" ai-je demandé un jour à l’une de mes tantes. Elle m’a répondu : "Tout ça, c’est des péchés de jeunesse."

Curieuse association, mais ô combien révélatrice, où l’aventure nord-américaine semble tout à coup liée à la notion de péché. Se pourrait-il que cet aspect de notre définition, ce que j’appelle le sentiment d’appartenance nord-américaine, ait été soumis, à un moment ou l’autre, à de fortes pressions? Se pourrait-il qu’il ait été brimé, étouffé, refoulé?

 


Pour une définition de l’américanité

"... a unique aspect of American life – namely, the fact that many of our young men keep their life plans and their identities tentative on the principle suggested by early course of our History – that a man must have and must preserve and defend the freedom of the next step and the right to make a choice and grasp opportunities."

Erik H. Erikson, Stress on the battlefield

L’américanité ne se définit pas en quelques mots. Il s’agit d’un phénomène complexe qui tient du dualisme tel qu’on le trouve exprimé, par exemple, dans l’opposition des deux termes : sédentaire et nomade, opposition qui correspond analogiquement à celle qu’on trouve en psychologie : introverti et extraverti; ou encore, en sociologie : apollinien et dionysien. Il faut cependant tenir compte de ce que les deux tendances sont toujours présentes : elles constituent deux mécanismes opposés mais complémentaires. Une société, comme un individu, se définit donc toujours d’abord en fonction des deux mécanismes, puis en fonction de la prédominance relative de l’un ou de l’autre. Il arrive que ces deux mécanismes ne se définissent pas sur le même plan : l’un peut se définir au plan du conscient, l’autre au plan de l’inconscient. Il arrive aussi que le caractère prédominant se déplace : certaines circonstances historiques, dans le cas de l’évolution d’une société, favorisent pour un temps un mécanisme plutôt que l’autre. L’aventure américaine, par exemple, paraît se définir en fonction de la tendance dionysienne. Je parle de l’aventure américaine des premiers immigrants, des pionniers, des aventuriers : coureurs des bois, chercheurs d’or et autres.

Cette tendance, comme le suggère le psychologue Erik H. Erikson, cité en exergue, suppose une certaine mobilité : la possibilité de bouger, au plan géographique et social. Et la possibilité de choisir. De pouvoir relever un défi. Elle suppose aussi une certaine indépendance d’esprit, un besoin de liberté, un goût de l’aventure. De pouvoir, s’il le faut, jouer sa vie. Et, si ça ne marche pas, de pouvoir s’en aller pour recommencer ailleurs. L’humoriste Alphonse Allais disait qu’aux droits de l’homme, on devrait en ajouter deux autres : "Celui de se contredire et celui de s’en aller." Il entre un peu de cette désinvolture, de cette généreuse insouciance, dans la tendance dionysienne de l’américanité que je tente de définir. La chaîne analogique, pour reprendre maintenant les termes employés plus haut, serait donc : nomade, extraverti et dionysien. À quoi il faut ajouter un maillon important : mâle.

On retrouve dans Men in Groups, un essai de l’anthropologue Lionel Tiger, la même opposition fondamentale exprimée autrement. Pour Tiger, l’homme qui était chasseur (dionysien) est devenu agriculteur (apollinien). Il a été chasseur pendant des milliers d’années; il n’a été agriculteur que pendant quelques siècles. D’après Tiger, l’homme est un chasseur frustré. Par ailleurs, une société agricole suppose une organisation qui repose sur la famille et non plus sur le clan mâle. Dans sa conclusion, Tiger suggère que non seulement le mâle ait conservé sa définition primitive et millénaire de chasseur, mais qu’il en aurait aussi conservé l’instinct grégaire.

On voit l’intérêt que pouvait présenter l’aventure américaine pour les hommes; redevenir chasseur (et, par analogie, coureur des bois, chercheur d’or, guerrier, cow-boy) et permettre à l’instinct grégaire du mâle de s’exprimer. L’aventure américaine a été une affaire d’hommes. Avec tout ce que cela comporte, y compris son contingent de "filles" : car, là où les hommes se rassemblent, il n’y a pas de femmes, il n’y a toujours que des "filles".

J’ai précisé plus haut qu’une société, comme un individu, se définit toujours en fonction des deux mécanismes. Je sais bien qu’il y eut aussi des pionnières. Et que le but était de s’établir : trouver un coin de terre, le défricher, le cultiver – élever une famille. Cette démarche représente précisément l’autre tendance dont la chaîne analogique serait : introverti, sédentaire, apollinien, donc femme. Tel était le but. Mais définir le but, c’est ne raconter qu’une partie de l’histoire, erreur que commentent parfois les historiens qui, malheureusement, en connaissent la fin et reconstituent l’Histoire en fonction du but. Alors que le mouvement vers le but, qui se définit généralement à l’opposé du but lui-même, est pour le moins aussi significatif. Il suffit d’essayer de raconter l’Inquisition espagnole en fonction du but, ou l’aventure des conquistadores en Amérique centrale, pour se rendre à l’évidence que le but et le mouvement vers le but procèdent de deux mécanismes différents. En Histoire, la fin justifie les moyens; dans la mesure où précisément la fin et les moyens procèdent de deux tendances qui sont, à la fois, opposées et complémentaires. C’est ainsi que l’histoire de l’Amérique du Nord est apollinienne, si on la regarde en fonction du but, alors qu’elle est nettement dionysienne si on la regarde en fonction du mouvement vers le but. Tout se passe comme si le but se définissait au niveau du conscient; et le mouvement vers le but, au niveau de l’inconscient. Dans la mesure où, pour reprendre les termes de Tiger, le mâle est devenu agriculteur (apollinien) au plan du conscient, sans cesser d’être chasseur (dionysien) au plan de l’inconscient .

 


Pour Robert Ardray, dans The Territorial Imperative, les trois besoins essentiels de l’homme sont (dans cet ordre); identité, stimulation et sécurité. Et la guerre demeure le seul moyen de satisfaire les trois à la fois. L’aventure américaine, au sens où je l’entends, c’était la guerre : elle permettait de satisfaire les trois besoins essentiels, définis par Ardray.

 

Dans la perspective de l’aventure américaine, le continent apparaît comme un grand terrain de jeux. Les mâles aiment jouer la vie : le jeu est essentiellement dionysien. Du reste, tous les jeux que nous connaissons ont été inventés par des hommes, à l’exception, paraît-il de la marelle... Bien sûr qu’on est venu en Amérique, par exemple, pour évangéliser les "sauvages" – c’est un des buts; mais on devra d’abord en exterminer des milliers – ça, c’est le mouvement vers le but. Il faut bien reconnaître ici que le nombre de tués dépasse largement le nombre d’évangélisés.

Après le grand jeu dionysiaque de l’aventure américaine, l’Amérique ne pouvait pas ne pas devenir puritaine. C’est le cycle normal de toute évolution historique; dans ce cas, de l’action en extraversion à la réaction en introversion, de la tendance dionysienne à la tendance apollinienne. Et du Clan des mâles de l’aventure américaine à la Ligue féminine de la prohibition.


La ruée vers l’or, un rituel dionysiaque

L’Amérique du Nord a connu au siècle dernier deux grandes ruées : celle de la Californie, en 1849, et celle du Klondike, en 1896. Les deux événements sont de même nature : profondément dionysiens, ils apparaissent comme des événements-microcosmes de l’aventure américaine; jusqu’à en être le spectacle, le festival, qui procède à la fois de l’exorcisme et de l’initiation, et qui permet tout à coup de cristalliser une atmosphère – bref, le Woodstock d’une autre époque; jusqu’à devenir même la parodie de l’aventure américaine. Je me rends bien compte de ce que la formule peut avoir de choquant pour les beaux esprits, mais je dis que les deux ruées ont été des événements culturels importants.

Les deux ruées m’intéressent donc pour ce qu’elles avaient en commun. Du reste, la ruée du Klondike doit beaucoup à celle de la Californie : à quelques expressions indiennes et canadiennes-françaises près, le vocabulaire était le même; l’atmosphère était aussi la même, du moins pour ce qui est des saloons et des filles; une partie du folklore de la première ruée a d’ailleurs ressuscité à l’occasion de la seconde. Je précise toutefois que si nous devions considérer la ruée du Klondike d’un autre point de vue que celui que j’adopte ici, elle nous apparaîtrait avec toute sa personnalité : le climat du Yukon, en particulier, n’est pas celui de la Californie. Par ailleurs, profitant de l’expérience de la première ruée et redoutant les excès dionysiaques dont elle avait été l’occasion ou le prétexte, les forces de l’ordre ont réussi à maintenir la seconde dans le droit chemin – relativement. Ce qui devait contribuer, du reste, à répandre la réputation de notre Gendarmerie royale. Un facteur important a cependant joué en faveur de l’ordre, qu’on doit mettre au crédit de la nature humaine – pour une fois que l’occasion s’en présente. La ruée du Klondike a été tellement dure, tellement plus dure que les prospecteurs n’avaient pu l’imaginer, qu’il s’est créé entre les hommes un courant de fraternité : à certains moments, dans certaines conditions, les prospecteurs ne pouvaient plus se considérer comme des rivaux; ils éprouvaient plutôt le sentiment de se trouver dans le même camp, devant un défi à relever collectivement, un peu comme s’ils s’étaient trouvés devant une armée ennemie.

Au Klondike, l’aventure est collective. Plus qu’en Californie. Le Clan des mâles domine – en quoi l’événement est bien dionysien. En revanche, l’ordre relatif dans lequel se déroule la ruée du Klondike, par rapport à celle de la Californie, témoigne déjà que "ce n’est plus ce que c’était". La société nord-américaine a déjà entrepris de se redéfinir en profondeur : la ruée du Klondike marque précisément la fin d’une époque. Elle apparaît comme le chant du cygne de l’aventure américaine qui va s’amenuisant de plus en plus, depuis plus de cinquante ans dans l’Est, depuis dix ou vingt ans dans l’Ouest, et dont la Première Grande Guerre – nouvel exutoire dionysiaque – allait sonner le glas. L’aventure américaine ne sera bientôt plus qu’un souvenir : il en restera un certain esprit, au sens où on parle de la mentalité américaine, qui s’exprimera désormais sous d’autres formes, en particulier dans le monde des affaires; mais il en restera surtout une profonde nostalgie, comme un grand vacuum qui suscitera, un quart de siècle pus tard, la renaissance de l’aventure américaine sous une forme mythique : le western et, par suite du développement accéléré de la nouvelle technologie, le film de gangsters, qui est le déguisement technologique du western – à moins que ce vacuum n’ait d’abord suscité le gangstérisme.

Mais ça, comme disait Kipling, c’est une autre histoire. Mais, dites-moi, en est-ce vraiment une autre?

L’aventure procède d’une démarche dionysienne. Elle constitue un rituel magique qui se définit sur deux plans : exorcisme et initiation. Dans l’aventure, l’homme exorcise ses démons : il apprend à dominer son angoisse et sa peur... Qu’il s’agisse de la guerre, qu’on me pardonnera de considérer ici sous cet aspect; qu’il s’agisse des safaris d’Hemingway, de la conquête de l’Everest, ou de celle de la lune; qu’il s’agisse du combat entre le bien et le mal, ou de l’homme et de la bête, tel qu’il se déroule dans les arènes d’Espagne et du Mexique; qu’il s’agisse même de l’aventure de certains grands hommes d’affaires, ou de bâtisseurs d’empire – ce n’est jamais l’ennemi, le lion ou le taureau, que l’homme domine, mais son angoisse et sa peur; ce n’est pas l’Everest ou la lune qu’il conquiert, mais lui-même. Du plan de l’exorcisme, on passe ainsi à celui de l’initiation. Car, dans l’aventure, l’homme se réalise sur un plan supérieur. Il renaît à un degré supérieur de conscience.

L’aventure remplit la fonction du rite : elle comporte toujours une série d’épreuves qui sont comme autant d’étapes de la réalisation. On retrouve cet archétype dans les légendes anciennes et dans les contes. Le héros doit ouvrir trois portes, doit traverser sept épreuves, doit triompher du mal – tuer le dragon, par exemple – avant de pouvoir épouser la princesse.

L’aventure comporte donc nécessairement l’idée de sacrifice. Dans tous les rites magiques d’initiation, le sang joue un rôle important : on immole un animal, on pratique une incision – le sang doit couler. L’Amérique a été une terre d’épreuves; un vaste autel des sacrifices sur lequel a coulé généreusement le sang des bêtes, celui des Indiens, celui des aventuriers et des pionniers...

En un sens, la démarche des prospecteurs évoque celle des alchimistes pour qui la recherche de l’or pouvait s’entendre de deux façons : extérieurement, elle visait à réaliser la transmutation du plomb en or; intérieurement, elle visait à réaliser la renaissance de l’initié sur un plan supérieur. Dans la ruée vers l’or, il s’agit de prospecter et de trouver de l’or; mais il s’agit aussi d’aller au bout de soi-même jusque dans l’excès, comme si on voulait se détruire pour renaître, dans l’effort et le plaisir, jusqu’à traverser la Passe de White Horse trente fois, jusqu’à offrir aux Calamity Jane des bains de champagne.

La ruée vers l’or, qui s’inscrit parfaitement dans le contexte de la Conquête de l’Ouest, apparaît comme un événement microcosme de la grande aventure américaine, de la grande marche vers la Terre promise qui, elle aussi, peut s’entendre de deux façons : c’est la terre où l’homme établit sa famille, où il plante son arbre, mais c’est aussi le plan supérieur de sa propre réalisation.

Dans ma pièce Klondyke, je fais dire à un chercheur : "Il n’y avait pas de guerre, alors je suis venu au Klondike..." Il n’est donc pas venu chercher de l’or, mais plutôt sa part d’une grande aventure. Il en reviendra, s’il en revient un jour, grandi ou détruit. C’est le quitte ou double de la vie. Il avait besoin d’un événement qui lui permette de prendre sa mesure. Cette démarche répond à une inquiétude mâle. L’aventure américaine a été une affaire d’hommes. C’est la tendance dionysienne, aujourd’hui refoulée, de l’américanité.

 


Québec, une société féminine?

Il me revient une conversation que j’ai eue, voici quelques mois, avec le Père Ernest Gagnon s.j., qui a été professeur de littérature pendant de nombreuses années, mais qui a surtout été pour beaucoup de ses élèves un véritable maître à penser.

Nous parlions du Québec et le Père Gagnon me dit que la société canadienne française est féminine. Je lui demande de préciser le sens qu’il donne à ce mot. J’espère ne pas trahir sa pensée. Une société, m’explique-t-il, se définit en fonction d’éléments de deux natures, ou plutôt de deux genres différents. On considère, par exemple, comme masculin : la politique, l’économie; et comme féminin : la religion, la langue...

Il est évident que, depuis la Conquête, le Canada français a nettement mis l’accent sur les éléments féminins. Cette opposition, telle que l’exprime le Père Gagnon, correspond analogiquement à celle de la tendance apollinienne et de la tendance dionysienne.

Pour des raisons historiques, les Canadiens français ont donc été les premiers à refouler la tendance dionysienne de l’américanité. Alors que le reste du continent était encore profondément dionysien, le Canada français devenait apollinien. Mais le sociologue Marcel Rioux dit que notre définition profonde est dionysienne. Nous serions donc des dionysiens frustrés. Tout porte à croire, encore une fois, que notre définition est apollinienne au plan du conscient, et dionysienne au plan de l’inconscient. En intervenant plus tôt, cette redéfinition a largement contribué à susciter chez nous l’impression que nous sommes des insulaires. Il y avait donc, d’une part, le Canada français, plus exactement le Québec; d’autre part, le vaste monde, le reste du continent, l’Amérique.

Les éléments les plus dionysiens de la société canadienne française sont donc partis : chasseurs, trappeurs, coureurs des bois, aventuriers. (Je ne veux pas m’étendre longuement sur les conséquences de cette saignée : alors que Darwin, à propos de l’évolution de l’espèce, parle des avantages que présente l’élimination des plus faibles, en devenant apollinienne par la force des choses, la société canadienne-française a procédé à l’élimination systématique de ses éléments dionysiens les plus forts.) Ils sont donc allés ailleurs, c’est-à-dire un peu partout en Amérique, comme en témoigne la petite histoire d’à peu près n’importe quelle région .

 


 

 

Ma passion pour l’Ouest m’a poussé à faire (en voiture) l’"Oregon Trail", la "Mormon Trail" et l’"Applegate Trail" de la ruée vers l’or de la Californie. Partout, comme au grand jeu scout, j’ai trouvé des signes du passage de Canadiens français. En relisant mes notes, je trouve Louis Guinard qui avait bâti un pont pour permettre aux pionniers de traverser la rivière North Platte, quelque part dans le Nebraska; je trouve aussi Francis Payette, devenu gérant du poste de traite de Fort Boise dans l’Idaho; j’en trouve trois dans l’Oregon qui assistent à l’arrivée des premiers pionniers : F.-X. Mathieu, Étienne Lussier et Joseph Gervais.

 

 

À l’exit des "dionysiens de la nature", s’ajoute celui de nombreux intellectuels. Hubert Aquin, dans ses loisirs, avait commencé à dresser la liste des intellectuels canadiens français morts en exil : elle était déjà fort longue, mais il a renoncé à la compléter – je suppose que ça devenait inquiétant... Tant et si bien qu’il existe même une chanson canadienne-française de l’exil où il est dit : "si tu vois mon pays, mon pays malheureux..." et que nous connaissons tous : Un Canadien errant.

 

La Dalle des Morts ;
Une création du Théâtre du Nouveau Monde, dans une mise en scène de Jean Gascon.


Rester ou partir

Cette opposition constitue, à mon sens le thème fondamental de notre littérature. Certains auteurs mettent l’accent sur la tendance apollinienne; d’autres, sur la tendance dionysienne.

Ma pièce Les grands départs que je considère de plus en plus comme une œuvre inconsciente (c’est pourquoi je me permets d’en parler ici) – en ce sens qu’elle témoigne d’inquiétudes que je devais porter en moi, mais dont je n’avais jamais vraiment pris conscience –, raconte précisément l’histoire de quelques êtres qui n’arrivent pas à partir, autrement dit à échapper à leur définition médiocre. Il n’y a que le grand-père qui parvient, à la fin, à surmonter sa paralysie et trouve la force de partir. Je devais penser à mon grand-père et à ses baignades dans le Golfe du Mexique. Mais je devais aussi penser à tous les éléments dionysiens forts qui ont brisé leur cocon. J’aurais pu mettre en exergue le vers célèbre du poète Alfred Desrochers : "Nous sommes les fils déchus d’une race surhumaine".

Je me suis demandé si je pouvais trouver chez un écrivain canadien le témoignage de cette opposition fondamentale : rester ou partir, mais dans deux œuvres différentes, l’une exprimant la tendance apollinienne et l’autre, la tendance dionysienne. C’est chez Félix-Antoine Savard que j’ai trouvé :

  • Menaud maître draveur

    À l’époque où je poursuivais mes études dites classiques, nous avions accès à quelques œuvres littéraires canadiennes françaises parmi lesquelles Menaud occupait une place importante. Je me souviens encore de la leçon de notre professeur pour qui l’essentiel de cette œuvre résidait dans le fait que l’auteur avait créé le nom du héros à partir du verbe grec qui signifie rester – à la première personne de l’indicatif présent : "je reste". Il s’agit bien d’une œuvre qui exprime la tendance introvertie ou apollinienne.

  • La Dalle des Morts

Cette œuvre n’a pas obtenu le succès qu’elle méritait. Il est vrai qu’il s’agit d’une œuvre de théâtre. Soit que l’auteur n’ait pas su se plier suffisamment aux exigences particulières de la forme dramatique qui lui était peu familière; soit que le spectacle n’ait pas eu de chance – une pièce de théâtre doit rejoindre son public au moment où on la met à l’affiche ou ne le rejoindra jamais; soit, enfin, qu’on ne prenne pas la littérature dramatique au sérieux...

Dans cette œuvre, il ne s’agit plus de rester mais de partir. C’est l’appel du large – bien qu’il s’agisse de la terre et non de la mer; mais La Dalle-des-Morts évoque irrésistiblement l’appel de la mer, on y trouve même un peu de ce goût dionysiaque du naufrage, et toutes les femmes qui attendent ont l’air d’attendre des matelots partis sur des mers lointaines. C’est l’appel de l’aventure américaine. Il s’agit bien d’une œuvre qui exprime la tendance extravertie ou dionysienne.

Il s’agit aussi, d’une part, d’un roman de conception assez classique qui suppose que l’auteur domine son sujet; d’autre part, d’une œuvre poétique, une forme qui suppose que l’auteur lâche les brides et passe de l’état de veille à l’état de médiumnité. Ce qui revient à dire que l’œuvre apollinienne se définit au plan du conscient; l’œuvre dionysienne, au plan de l’inconscient.

 


Le phénomène Willie Lamothe

Une tendance refoulée au niveau de l’inconscient tend à se manifester sous les formes les plus diverses, sous les déguisements les plus inattendus. Le processus analogique permet de croire que cette loi élémentaire, une de celles qui déterminent le fonctionnement psychique de l’individu, détermine aussi en partie le fonctionnement de l’âme collective.

Dans Le défi américain, Jean-Jacques Servan-Schreiber parle de l’offensive américaine au plan des affaires en Europe, comme d’une force qui s’inspirerait de l’esprit des pionniers qui, après la conquête de l’Ouest, auraient entrepris celle de l’Occident – comme si, du grand jeu scout de l’aventure américaine, on était passé à celui du Monopoly, qui en serait une forme civilisée : l’aventure des affaires où l’instinct grégaire du mâle aurait trouvé refuge pour un temps.

J’ai déjà parlé du western comme d’un retour de l’aventure américaine sous une forme mythique. On pourrait aussi mentionner l’influence considérable du country style sur la musique rock. Je dirais qu’une partie importante de la culture américaine pourrait se définir comme la sublimation de l’aventure américaine.

C’est ainsi que j’en suis venu à me demander si Willie Lamothe n’était pas l'expression canadienne française du même phénomène. Il serait alors le déguisement inattendu sous lequel notre américanité refoulée parviendrait à s’exprimer. C’est dans la culture populaire que l’inconscient collectif se manifeste le plus volontiers. La vente des disques de Willie Lamothe a, à l'époque, dépassé le million. Il détenait alors le record. Après quelques années où sa popularité a connu un déclin, il revenait de nouveau au sommet; la jeune génération l'ayant adopté. Ce qui veut dire qu’il rejoignit finalement la classe bourgeoise. Jusqu’alors nos élites ne s’intéressaient guère à de tels phénomènes sociaux; le populaire leur répugnait. Il a fallu qu’une génération, celle de Parti Pris, à la suite du Frère Untel et de quelques autres, provoquât la crise d’identité que l’on sait, pour commencer à éveiller nos élites à la réalité Tit Pop. À ma connaissance, le phénomène Lamothe n’a été pris au sérieux qu’une seule fois, mais j’ai peine à croire que ce fut en toute connaissance de cause : il fut invité, une année, à participer au défilé de la Saint Jean-Baptiste...

Willie Lamothe avait la particularité d’être un cow-boy dans un contexte social, et même géographique, où le cow-boy était impensable : il chantait des westerns, le plus souvent de sa composition, où il était question, par exemple, de la solitude qu’éprouve le cow-boy au milieu des plaines et de la fiancée qui l’attend... Willie Lamothe s’habillait en cow-boy, avec élégance d’ailleurs. Il lui arrivait même de paraître avec un cheval, alors qu’il avait horreur des chevaux qui lui inspiraient même, dit-on, une terreur panique – ce qui en faisait un cow-boy de chez nous. Le succès de Willie Lamothe prenait racine dans un vieux fond atavique. De nature viscérale et reposant sur le besoin de compenser notre américanité refoulée. Il demeure, au plan mythique, l’expression de notre américanité .

Dans le domaine de la chanson populaire, le succès de Robert Charlebois, dès ses débuts, me paraît reposer sur le même vieux fond atavique. Dans la Gazette du 8 septembre 1970, je trouve une critique d’un spectacle de Charlebois par Dane Lanken qui écrit : "There’s a lot of traditional Quebec culture in everything Charlebois does. But in adding, for example, a little bit of good old American crassness to it, he makes it supremely exciting to the people in whom that culture has been buried".

On peut alors se demander si Willie Lamothe représente la seule manifestation de notre américanité refoulée. Pourquoi, par exemple, le Québec est-il la région du Canada où on boit le plus de Coca-Cola per capita? – malgré notre surnom de pepsis. Les agences de publicité savent bien l’importance qu’il faut attacher aux gadgets américains pou vendre au Québec. Comment expliquer le sentiment complexe d’amour-haine que nous entretenons pour tout ce qui est américain? Se pourrait-il que le Canada Français soit, dans une certaine mesure, anti-américain au plan du conscient et pro-américain au plan de l’inconscient?

Voici quelques années, alors que la pensée indépendantiste séparatiste avait déjà imprégné le milieu, la Société Radio-Canada et le Magazine MacLean, avec la collaboration d’une équipe de sociologues de l’Université de Montréal, menèrent une enquête qui devait démontrer qu’un pourcentage important de la population était en faveur de la suppression de toute barrière économique avec les États-Unis; et que, d’autre part, un pourcentage moins important, mais fort révélateur, favorisait l’annexion pure et simple.

En prenant connaissance des résultats de cette enquête, j’avais l’impression que plus le Canada Français se définissait comme indépendantiste séparatiste au plan du conscient, plus il devenait annexionniste au plan de l’inconscient.

 


Salut, Walt Whitman

"C’est en Amérique que nous achèverons notre développement si nous le faisons quelque part."

Le Comte de Keyserling

Je dis qu’il faut redécouvrir l’Amérique en nous; je dis qu’il faut retrouver le souffle de l’aventure américaine; je dis qu’il faut rendre à Dionysos ce qui revient à Dionysos.

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