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Témoignage

 

"Nous sommes tous des hypocrites..."

Simone de Beauvoir

 Je ne sais plus dans quel contexte la grande dame a exprimé cette opinion. Sans doute sexuel. Je trouve, quant à moi, la formule assez universelle pour l'appliquer au présent contexte. Je me souviens de l'époque où ma femme et moi, de même que nos amis, nous nous cachions de nos enfants pour fumer du pot. Or, un peu plus tard, ce furent nos enfants se cachaient de nous. Et nous en sommes aujourd'hui, mes enfants et moi, à nous cacher de mes petits-enfants... Question : à quel âge les enfants sont-ils assez mûrs pour qu'on leur apprenne la vérité? Et comment leur expliquer que la vérité familiale ne correspond pas nécessairement à celle que véhicule la société? Ce qui revient à se demander : À qui sont les enfants? Et qui décide des valeurs qu'on doit leur communiquer? Et que doit-on faire quand il arrive que les parents fument du pot avec les professeurs de ces enfants? Car ma confession, comme celle de Jean-Jacques Rousseau dans le temps, entraîne, au moins virtuellement, celle de nombreuses personnes. Non pas nommément, bien sûr. Je ne mange pas de ce pain-là. Mais je peux néanmoins affirmer que je ne risque pas d'être ennuyé...

J'ai commencé à fumer du pot un peu avant l'Expo 67. Ca fait donc plus de trente ans. À certaines époques, je fumais régulièrement ; à d'autres, plutôt occasionnellement ; à d'autres, pas du tout. Ces temps-ci, je suis plutôt un fumeur occasionnel. La dernière fois que j'ai fumé, c'était jeudi dernier. Au cours de ces trente années, j'ai fumé avec des ministres, des avocats de la rue Saint-Jacques, des courtiers aussi, bien sûr, des médecins, au moins deux doyens de faculté d'université, des journalistes - parmi lesquels il s'en trouve encore qui sont obligés de faire paraître des horreurs à propos de l'opération Carcajou et qui sont, comme vous sans doute et comme je le suis moi-même, furieux de constater que jouer aux cow-boys ne fait qu'augmenter la criminalité... en même temps que les prix de ces matières sur le marché; j'ai aussi fumé avec des gens bien ordinaires dont certains artisans de la chanson francophone, des artistes et des techniciens de tout poil de Radio-Canada et le l'ONF... Tenez! à une époque je ne sais plus quel blanc-bec s'est adressé à un des directeurs de Radio-Canada pour lui dire qu'il fallait en finir avec cette plaie et suggérer dans un même souffle de mettre à la porte tous ceux qui fumaient! Ce directeur, qui avait du cran et un gros bon sens, a répondu que s'il devait mettre à la porte les employés de Radio-Canada et les contractuels qui fumaient du pot, il lui faudrait pratiquement vider la maison... Aujourd'hui, pour autant que je sache, le personnel de Radio-Canada ne fume pas ou très peu. Et les contractuels de même.

Je précise qu’après une expérience de fumeur de pot qui s'étend sur plus d'un quart de siècle, je ne suis pas pour autant passé à la seringue. La corrélation que l'on fait entre la consommation de pot et le passage à la seringue tient, quant à moi, de la paranoïa. Ce qui pousse au passage à la seringue c'est la pauvreté, l'absence de débouché et le chômage, la misère matérielle et morale dans une société dysfonctionnelle. Il ne faut pas prendre les symptômes pour des causes.

J'avoue qu'il m'a fallu trouver en moi un certain courage pour sortir du "closet" Garde-robe... Si je le fais, c'est que j'ai décidé, à cette étape de ma vie, de régler certains comptes avec moi-même. Comme je le dis parfois : je ne veux pas qu'après ma mort mes petits-enfants viennent cracher sur ma tombe parce que j'aurai manqué de courage. Je le fais aussi parce que la décriminalisation, et même la légalisation, a été un des combats (mous, je le reconnais) de ma génération auquel elle a du reste renoncé depuis, la retraite ou la semi-retraite aidant. Ce qui revient à dire qu'on a pelleté le problème dans la cour de ceux qui suivent. Ce n'est d'ailleurs pas le seul problème que nous ayons pelleté de la sorte. Ma confession publique revient donc à un acte de solidarité avec les générations qui suivent et qui reprennent le combat contre la bêtise humaine. Car je ne trouve pas d'autre expression pour parler de la situation dans laquelle nous sommes, une situation qui profite au crime organisé qui, par ailleurs, fait des criminels de simples tripeux.

En ma qualité de dinosaure, je signale qu'on trouve dans les premières éditions de La flore laurentienne du bon Frère Marie-Victorin, à l'article "Cannabis sativa" de bien tripatives informations : comme, par exemple, que cette plante magnifique pousse à l'état sauvage au Québec ( de là à parler de patrimoine...), qu'on la trouve souvent près des bâtiments, poulaillers et porcheries, et qu'en fumer les feuilles "procure des rêves délicieux"… textuellement! Je me dis que le bon Frère serait fier d'apprendre que, par suite de croisements patients, de boutures audacieuses, voire d'interventions bio-technologiques savantes, le pot qui pousse présentement au Québec, du moins celui que l'on considère comme le meilleur, a obtenu récemment la seconde place lors d'une dégustation à Amsterdam... C'est pas mal pour du p'tit québécois. Mais le bon Frère serait sans doute encore plus fier d'apprendre que le Québec, malgré les descentes policières, est devenu autosuffisant en la matière et, qui plus est, exporte en Nouvelle-Angleterre une bonne partie du pot qu’on y consomme. Il y a des moments, pour tout dire, où je suis vraiment fier d’être canabiso-québécois!

Je déplore l'audace de certains chercheurs qui parviennent à démontrer des hypothèses de travail inspirées par des valeurs morales. Je pense à une recherche faite à l'Université d'Ottawa démontrant que la consommation de pot inhibait les performances sexuelles à une époque où des centaines de milliers d’usagers – peut-être même des millions – recourraient régulièrement mais sans excès (pour la plupart) à cette herbe pour augmenter et affiner leurs sensations au cours des rapports sexuels. Mais que sont des centaines de milliers d’usagers, peut-être même de millions, auprès de l’obstination de quelques scientifiques de l’Université d’Ottawa. À moins que les chercheurs n’aient confondu une certaine lenteur dans la performance, dont personne n’avait jamais trouvé à se plaindre, avec une forme d’inhibition.

 Je n’ai sans doute pas été le seul à mourir de rire... Car après plusieurs centaines de coïts assistés, si je puis dire, j'affirme que le pot, consommé modérément, peut au contraire favoriser les performances sexuelles. Comme l'écrivait un journaliste américain qui faisait état du résultat de la même recherche : c’est d'autant plus curieux que nous étions nombreux jusque là à penser que le pot et le sexe allaient ensemble comme " bacon and eggs " Du bacon et des œufs ... C’est que le pot doit être consommé avec modération : au-delà d'un certain point, chez la plupart des consommateurs, il favorise le sommeil. Mais alors, demandera-t-on, pourquoi faire appel au pot ? D’abord, l’expression faire appel, c’est beaucoup dire d'un simple adjuvant qui a pour effet d'arrondir la réalité et d'aiguiser la perception sensorielle. C’est que, pour la plupart, nous menons des vies agitées, voire frénétiques, dans un monde plein d'angles et d'aspérités et qu’il nous est difficile de ralentir sur commande pour nous retrouver subito presto dans un climat propice à la chose. Dans notre société postindustrielle, au travail on ne pense qu’à ça mais, le plus souvent, lorsqu'enfin on le fait... on pense à autre chose ! Le pot aurait donc, dans certaines conditions, des vertus aphrodisiaques.

Dans certaines conditions, en effet. Cette formule a toujours été pour moi très significative. J'en ai hérité de la grande tradition des tripeux de l’époque du peace and love qui parlaient volontiers de set and settings, c’est-à-dire du cadre physique et j'ajouterais : psychologique, de même que de la motivation et des intentions. Autrement dit, on fume du pot dans l'intimité, ou entre amis dans un climat chaleureux, pour relaxer, pour... (J'hésite à aller au bout de ma pensée. Courage, Languirand, courage ! Dis-le ! Je le dis donc...) pour... LE PLAISIR.

Bien que l'on puisse aussi recourir au pot pour certaines de ses vertus thérapeutique. (Je devais forcément y venir pour être in...) C’est ainsi que les Sumériens - quelque 7 ou 8000 av. J.C. - consommaient aussi le pot pour ses vertus analgésiques. Ce dont je me suis soudain souvenu un soir d'hiver, dans les circonstances suivantes : À cette époque, ma femme éprouvait de vives douleurs menstruelles pour lesquelles son gynécologue avait prescrit du Démérol. Ce qui n’est pas rien. Pourtant, ce soir-là, l’effet de cette drogue ne suffisant pas, j’ai tout à coup pensé aux Sumériens... Mais comme j’étais alors dans ma période ascétique : pas d'alcool, pas de drogues douces, rien ! je vous dis..., j’ai dû faire des prodiges pour trouver de quoi soulager ma femme. Car il a suffit de quelques "puffs" seulement pour la soulager. On dira sans doute que l’effet du pot s'ajoutait à celui du Démérol. Pourtant, quelques années plus tard, je devais apprendre qu’à l’époque où le soleil ne se couchait jamais sur l’empire britannique, le médecin de la Reine Victoria, qui souffrait elle aussi de vives douleurs menstruelles ( mais ici s'arrête le rapprochement avec ma femme) lui avait prescrit de la marijuana... C’est bien pour dire. Une dame qui était si digne de sa personne. On lui aurait donné le Bon Dieu sans confession !

 

Jacques Languirand

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