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Crise de civilisation
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"Nous sommes comme les
passagers du Titanic qui dansaient au son de lorchestre au moment où le paquebot
heurtait la banquise."
Bill Moyers
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La crise que nous traversons est globale: la détérioration de
lenvironnement; la rareté de leau potable; la déforestation; la
désertification; la pauvreté chronique et la faim dans de vastes régions du monde; les
problèmes sociaux soulevés par la violence urbaine; le terrorisme; la drogue;
linstabilité économique à léchelle mondiale, provoquée par
lendettement; la menace nucléaire, l'explosion
démographique, etc. La liste est accablante.
On peut envisager la situation sous bien des angles: politique,
économique, etc. Ils sont dailleurs tous interreliés. Mais cest sous
langle humain que je veux laborder, à partir de leffet de cette
situation sur les individus. |
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de la résistance au changement
À tous les niveaux, on observe une paralysie du
système. La gestion lemporte sur la vision. Le court terme sur le moyen et le long
terme. Les grandes idéologies, qui se sont écroulées, ne permettent plus de redéfinir
la société. Léconomie apparaît comme le seul projet organisateur, mais avec la
menace que le mythe de lexpansion fait peser sur lenvironnement...Tout se
passe comme si le système lui-même était en inhibition daction.
Cette impuissance paraît découler, dans les
mentalités, de la peur du changement et, curieusement, de lespoir... |
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Dans toutes les situations instables, le sentiment
dinsécurité éveille une réaction de peur qui se traduit par un repli sur les
habitudes. On cherche à consolider les acquis, comme en témoignent, par exemple, les
attitudes, les comportements inspirés par le corporatisme.
La peur considérée comme un obstacle au changement
est un concept qui paraît aller de soi. Il faut pourtant une analyse psycho-logique en
profondeur pour comprendre jusquà quel point nous avons peur du lendemain. Peur de
manquer de tout, de mourir de faim! Oui, à ce point... Cest ce que lon trouve
au cur de la peur, le noyau qui se situe au centre de la peur, dur comme le roc,
difficile à identifier et plus difficile encore à pulvériser. Cest
dailleurs le noyau de cette peur viscérale qui commande dans lombre la
plupart de nos attitudes, de nos comportements. Au point que dans toutes les démocraties,
acquises au nom de la liberté car tel était lobjet de toutes les grandes
révolutions le besoin de sécurité a fini par supplanter celui de la liberté.
Les prolétaires au fond deux-mêmes ont toujours voulu vivre comme des bourgeois.
Le progrès paraît se trouver dans le confort, la sécurité. Tout le système
socio-économique repose sur la sécurité: les assurances de toutes sortes, les régimes
de retraite... Jen parle avec facilité, car je ny échappe pas, bien que je
combatte en moi autant que je le peux, mais sans grand succès, cette tendance trop
humaine commandée par la peur de lavenir, que renforce notre sociale-démocratie
essentiellement bourgeoise.
Dans les premières années de la vie, cest
létranger, ce qui est étrange, qui commande la peur. Avec les années, le
conditionnement socio-culturel aidant, la peur de létranger, de ce qui est
étrange, tend à se généraliser pour devenir la peur de linconnu, du vide qui
souvre devant nous, de lavenir. Cette peur viscérale, Sénèque la
dénonçait déjà lorsquil faisait remarquer que les humains amassaient des biens,
des provisions pour lavenir, selon sa formule, au point que certains dentre
eux il dirait aujourdhui un très grand nombre finissent par se
retrouver avec plus de provisions pour lavenir quils nont
davenir... Chaque fois que, dans mes conférences, jai évoqué cette
réflexion de Sénèque, jai toujours obtenu de la part de lauditoire un
silence... de mort.
Cest cette peur qui empêche de lâcher prise, de
céder un peu de place aux autres, aux jeunes en particulier, pour retenir tous les
avantages acquis même sils sont injustes par rapport à la situation
densemble, car il suffit quils aient été acquis pour quon les
considère comme légitimes, et pour quon repousse la perspective du changement.
Cest aussi cette peur qui inspire les stratégies guerrières, en général, et les
systèmes de défense collectif et individuel.
La première étape de la démarche de purification
consiste à voir cette peur, à la reconnaître en soi, à la regarder en face, pour
ensuite entreprendre de pulvériser le dur noyau de la peur viscérale... Mais
daprès ce que jai pu observer, en moi comme à lextérieur, il
sagit ici dune entreprise considérable. Commençons donc par voir cette peur
en nous afin de devenir plus conscients de la résistance au changement quelle
entretient.
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Lespoir représente aussi un obstacle dans la
mesure où il suggère que la situation va sarranger delle-même,
éventuellement; quil nest pas besoin de changer les habitudes, de penser et
dagir.
Lespoir considéré comme un obstacle au
changement représente un concept pour le moins troublant. Le mot espoir éveille le plus
souvent... lespoir, un sentiment positif. En revanche, la peur considérée comme un
obstacle au changement paraît aller de soi, lidée que lon se fait de
lespoir soppose à ce quon le considère aussi comme tel. On suggère
alors quil sagit plutôt dun faux espoir, mais cest ne pas saisir
en quoi lespoir représente précisément un obstacle. Quil soit fondé ou
non, quil se réalise ou non, peu importe. Lespoir est un obstacle en ce
quil reporte la solution à plus tard et quil suggère que la solution se
trouve à lextérieur, quelle ne dépend pas de nous... ce qui revient à
justifier notre impuissance, à la renforcer. Lavenir se trouve, en effet, à
lextérieur de nous; il fait appel à un ailleurs mythique dans le temps.
Lespoir de gagner à la loterie, par exemple, se trouve à lextérieur.
Cest en quoi du reste la loterie est immorale, en ce quelle dérobe le
présent. Jattends de lextérieur, de lavenir, la solution au lieu de
memployer à créer de nouvelles conditions, ici et maintenant. Cest en quoi,
précisément, lespoir est un obstacle.
Ce concept, je le précise, nest pas de moi. Il a
été défini ces dernières années par des futurologues qui en sont venus à la
conviction que lespoir est un obstacle parce quil incite à reporter à demain
ce que lon devrait faire aujourdhui.
Léducation, qui permet de remettre à plus tard
la résolution de tous les problèmes, est sans doute le lieu où lon investit le
plus volontiers, ces années-ci, lespoir. Dès que lon se heurte à une
difficulté qui paraît insoluble, difficile à contourner sans faire un effort, sans
changer ses habitudes ou perdre ses acquis, on se dit que la solution se trouve dans
léducation. Pour résoudre toutes les questions soulevées par la crise de
lenvironnement ou de lendettement, léducation est la réponse. Pour la
faim dans le monde, encore léducation. Pour la paix de même. Toujours
léducation...
On finit donc par hypothéquer lavenir, par
reporter à plus tard la solution des problèmes, qui auront pris alors des proportions
alarmantes. On fait porter la responsabilité de ses choix à ses enfants et à ses
petits-enfants, sous prétexte quils seront mieux éduqués, donc plus en mesure de
refaire le monde.
<Hypocrisie! La génération du baby-boom, qui occupe de nos jours la plus
grande partie de lespace social, est celle dont le niveau dinstruction
(léducation au sens large) est le plus élevé de toute lhistoire de
lhumanité. Nous sommes donc, ici et maintenant, suffisamment formés et informés
pour résoudre les problèmes auxquels nous devons faire face. Cessons de nous en remettre
à lespoir que-ça-finira-bien-par-sarranger et, surtout, dinvestir cet
espoir hypocrite dans léducation des autres, leur faisant ainsi porter le poids de
nos responsabilités. En somme, cessons dafficher notre espoir plutôt que notre
détermination.
Cest dans les mentalités que lon rencontre
le plus de résistance au changement.
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Émile Durkheim
Le concept qui me paraît le mieux cerner la crise
actuelle est celui de lanomie, défini au début du siècle par Émile
Durkheim, créateur de lÉcole française de
sociologie. Durkheim avait observé lincapacité où se trouvait déjà la société
dintégrer les individus. Lintégration sociale est le processus par lequel un
individu fait sienne les normes culturelles prévalant dans une société ou un groupe.
Cette incapacité, précisait-il, est provoquée par laffaiblissement de la
conscience collective... ce qui revient à dire que lanomie sociale résulte de la
confusion des valeurs.
Dans une société anomique, les individus se
considèrent comme séparés de la collectivité, isolés. Ils vivent dans
lincertitude, éprouvant même une forme de lassitude, voire de désespérance. Des
sociologues ont même développé le concept de lanomie jusquà parler de
"démoralisation sociale".
À la perte de cohésion sociale et aux difficultés
socio-économiques associées à lanomie correspond toujours, faisait remarquer
Durkheim, une augmentation du nombre dinfarctus, du taux de délinquance et
demprisonnement, de même que du taux de suicide.
Or, depuis lépoque où Durkheim a forgé le
terme anomie, la situation paraît sêtre détériorée particulièrement au
cours des dernières décennies comme en témoigne la vision que lon a de
lavenir. Il y a trente ans, lors de lExpo 67 à Montréal, les artistes qui
imaginaient lavenir étaient encore enclins à nous en proposer des images
futuristes où la technologie et lhumanisme sépanouissaient lun par
lautre. Mais voici quelques années, des artistes invités à leur tour à imaginer
lavenir en ont presque tous proposé des images dhécatombes, de ruines, de
dépotoirs...
"Lart est information", disait Marshall
McLuhan. |

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pour la suite du monde
La tendance anomique peut-elle être renversée?
Cest là la question... Les facteurs qui déterminent cette tendance peuvent-ils
être neutralisés?
Si la situation à léchelle planétaire se
détériore, on observe pourtant lémergence de divers mouvements politiques et
sociaux (par exemple, les mouvements pour la démocratie, la paix dans le monde, la
justice sociale) dont laction de plus en plus planifiée et concertée permet de
penser que nous assistons peut-être à lamorce dun redressement. Par
ailleurs, on constate que la conscience écologique sétend de plus en plus en même
temps que saffirme davantage linfluence positive des femmes... Les groupes
dentraide sont aussi plus nombreux, ce qui donne à penser que la société se prend
davantage en charge.
Ce courant, qui témoigne de la capacité que nous
avons dinventer de nouvelles stratégies, demeure cependant un phénomène encore
marginal. |
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Projet de
civilisation
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