Avec le temps, jen suis venu à penser que le discours sur léducation
na que peu deffet sur le système.
Pourtant, je suppose que si je nentretenais plus aucun espoir de
changement, je ne serais pas en train décrire ces lignes; et que
si vous nentreteniez pas vous-mêmes un certain espoir, vous ne seriez
pas en train de les lire...
Je soumets donc à votre réflexion la grille des facteurs de
réussite en éducation qui sest à un moment imposée
à moi. Cette grille (qui vient en fait dune étude portant
sur les facteurs de réussite... en psychothérapie que japplique
à léducation!) suggère que les trois seuls facteurs de réussite
sont, dans lordre:
- la motivation du patient ou client selon le cas;
- la qualité de lintervenant;
- la valeur de la méthode utilisée (école de psychologie ou
technique) en fonction des besoins particuliers du patient ou client.
Cette grille, il ma paru que lon pouvait lappliquer
à léducation, à savoir que les facteurs de réussite dans ce domaine
serait dabord et avant tout:
- la motivation de lélève;
- la qualité de(s l)enseignant(s);
-
la valeur de la méthode (programmes, etc.)
en fonction des besoins particuliers de lélève.

Je ne peux réfléchir à limportance de la motivation de
lélève, considérée ici comme le plus important facteur de réussite
scolaire, sans évoquer la mémoire de mon grand-père. Sa mère, devenue
veuve avec sept enfants, décide de convoler en secondes noces avec un
veuf, lui aussi père de sept enfants. Cétait beaucoup denfants
pour recommencer à neuf! Il fut alors décidé que tous les enfants de
douze ans et plus quitteraient la maison pour voler de leurs propres
ailes... Mon grand-père venait davoir douze ans. Il a donc quitté
et la maison familiale et lécole du rang pour se rendre de Sainte
Rosalie (Québec) à New Bedford (Mass. É.-U.). Comme beaucoup démigrés
canadiens français à cette époque, il travaille dabord un certain
temps dans une usine de textiles. Mais sans doute plus motivé que la
moyenne des gens de son milieu, il débute modestement dans les chemins
de fer en tant quapprenti à lentretien des locomotives pour
éventuellement finir comme ingénieur, capable dopérer nimporte
quelle machine à vapeur, fort en maths et parfait bilingue... Il a même,
chemin faisant, amassé un peu dargent. Mon grand-père a donc,
comme on dit, réussi dans la vie à partir de rien. Il sest
débrouillé, il a appris sur le tas. "Autres temps, direz-vous,
autres murs..."
La motivation découle en fait du sentiment que le jeune éprouve de sa
propre responsabilité. Il faut donc le placer devant la nécessité dexercer
un contrôle sur sa vie, en fonction dun destin, dune vision.
Je nirais pas jusquà prétendre pour autant quil faille
le renvoyer de la maison à douze ans... Jestime, au contraire, que
la motivation du jeune lui vient normalement en grande partie du milieu
familial et, relativement, du milieu scolaire. Les modèles sont ici déterminants.
Mon grand-père avait sans doute les siens... Il faut communiquer au jeune
la conscience de lefficacité de sa propre démarche éducative. Cette
tâche est difficile. Elle peut même impliquer de le laisser dériver pendant
un certain temps. Ce qui nest pas sans risque. "Je peux tindiquer
la voie, te soutenir dans ta démarche, te rappeler à lordre à loccasion,
mais personne ne peut vivre ta vie pour toi..." En qualité déducateur,
jai souvent poussé très loin ce raisonnement, jusquà rappeler
par exemple quil ny a pas de société sans déchets; et quil
faut des jeunes qui ratent leur vie pour démontrer combien le système
est imparfait...
"Vous ferez alors partie des statistiques:
15 pour cent de ratés. Et ce faisant, vous aurez rendu service
à la société. Vous aurez contribué à démontrer, en ratant votre vie,
que le système est imparfait. Merci à lavance. Mais pour ce qui
est de vous, personnellement, vous aurez raté votre vie. Cest
une question de choix. Le vôtre, pas le mien..."
Intervention de choc, jen conviens, mais dautant plus efficace
quelle repose sur une observation réaliste des faits, que presque
tous les jeunes peuvent faire par eux-mêmes.
Je pourrais métendre longuement sur le second facteur de réussite
en éducation que représente la qualité de(s l)enseignant(s). Je
vais men tenir à rappeler quen matière déducation plus
que dans tout autre domaine, la cohérence simpose. Lenseignant
doit donc être le modèle (au sens large) de ce quil enseigne: être
un étudiant dans lâme, ouvert, curieux se percevoir lui-même
en croissance. (Ce qui vaut aussi pour les parents.) Je pense, par ailleurs,
quil nous faudra revenir un jour à une forme de "tutorat".
Les jeunes ont besoin dêtre suivis et guidés avec générosité et
rigueur. Léducation se définit à deux niveaux: celui de linformation
(la transmission du savoir) et celui de la formation du caractère. Si
je regarde derrière moi, je constate que les enseignants importants de
ma vie mont transmis un savoir, bien sûr, mais aussi des valeurs.
Pour ce qui est du dernier facteur de réussite en éducation: la méthode
et les programmes, il ny a pas de doute dans mon esprit quil
faut révolutionner, faire éclater le système actuel, trop centralisé et
monolithique. La technobureaucratie de léducation est devenue, avec
les années, parfaitement étanche, impénétrable à toute critique, impuissante
à se renouveler de lintérieur bref, absolument téflon. Je
me rappelle avec une certaine ironie la réaction enthousiaste de René
Lévesque à son retour dun séjour dans je ne sais plus quel pays
scandinave, il y a de ça bien des années, qui sémerveillait de ce
que le ministère de léducation de ce pays ne comptât que seize fonctionnaires!
Sur ce point, je partage sans réserve lopinion du sociologue et
philosophe Alvin Toffler :