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Éducation

 

 la motivation avant tout


 

 

Au moment où j’écris ces lignes, j’ai derrière moi un classeur plein à craquer que je n’ose ouvrir et, devant moi, deux boîtes que j’hésite même à regarder, pleines elles aussi d’articles de journaux, de revues, de magazines, traitant de l’éducation, la crise de l’éducation, etc.; sans parler des trois étagères de ma bibliothèque où s’entassent des livres récents qui abordent cette question complexe sous tous ses aspects – c’est du moins ce qu’il me semble. Et je pense à ce mot de Jules Renard:

"À force d’expliquer quelque chose, on finit par n’y plus rien comprendre."

 

 

 

 


Avec le temps, j’en suis venu à penser que le discours sur l’éducation n’a que peu d’effet sur le système.

Pourtant, je suppose que si je n’entretenais plus aucun espoir de changement, je ne serais pas en train d’écrire ces lignes; et que si vous n’entreteniez pas vous-mêmes un certain espoir, vous ne seriez pas en train de les lire...

Je soumets donc à votre réflexion la grille des facteurs de réussite en éducation qui s’est à un moment imposée à moi. Cette grille (qui vient en fait d’une étude portant sur les facteurs de réussite... en psychothérapie que j’applique à l’éducation!) suggère que les trois seuls facteurs de réussite sont, dans l’ordre:

  • la motivation du patient ou client – selon le cas;
  • la qualité de l’intervenant;
  • la valeur de la méthode utilisée (école de psychologie ou technique) en fonction des besoins particuliers du patient ou client.

Cette grille, il m’a paru que l’on pouvait l’appliquer à l’éducation, à savoir que les facteurs de réussite dans ce domaine serait d’abord et avant tout:

  • la motivation de l’élève;
  • la qualité de(s l’)enseignant(s);
  • la valeur de la méthode (programmes, etc.) en fonction des besoins particuliers de l’élève.

Je ne peux réfléchir à l’importance de la motivation de l’élève, considérée ici comme le plus important facteur de réussite scolaire, sans évoquer la mémoire de mon grand-père. Sa mère, devenue veuve avec sept enfants, décide de convoler en secondes noces avec un veuf, lui aussi père de sept enfants. C’était beaucoup d’enfants pour recommencer à neuf! Il fut alors décidé que tous les enfants de douze ans et plus quitteraient la maison pour voler de leurs propres ailes... Mon grand-père venait d’avoir douze ans. Il a donc quitté et la maison familiale et l’école du rang pour se rendre de Sainte Rosalie (Québec) à New Bedford (Mass. É.-U.). Comme beaucoup d’émigrés canadiens français à cette époque, il travaille d’abord un certain temps dans une usine de textiles. Mais sans doute plus motivé que la moyenne des gens de son milieu, il débute modestement dans les chemins de fer en tant qu’apprenti à l’entretien des locomotives pour éventuellement finir comme ingénieur, capable d’opérer n’importe quelle machine à vapeur, fort en maths et parfait bilingue... Il a même, chemin faisant, amassé un peu d’argent. Mon grand-père a donc, comme on dit, réussi dans la vie à partir de rien. Il s’est débrouillé, il a appris sur le tas. "Autres temps, direz-vous, autres mœurs..."

La motivation découle en fait du sentiment que le jeune éprouve de sa propre responsabilité. Il faut donc le placer devant la nécessité d’exercer un contrôle sur sa vie, en fonction d’un destin, d’une vision. Je n’irais pas jusqu’à prétendre pour autant qu’il faille le renvoyer de la maison à douze ans... J’estime, au contraire, que la motivation du jeune lui vient normalement en grande partie du milieu familial et, relativement, du milieu scolaire. Les modèles sont ici déterminants. Mon grand-père avait sans doute les siens... Il faut communiquer au jeune la conscience de l’efficacité de sa propre démarche éducative. Cette tâche est difficile. Elle peut même impliquer de le laisser dériver pendant un certain temps. Ce qui n’est pas sans risque. "Je peux t’indiquer la voie, te soutenir dans ta démarche, te rappeler à l’ordre à l’occasion, mais personne ne peut vivre ta vie pour toi..." En qualité d’éducateur, j’ai souvent poussé très loin ce raisonnement, jusqu’à rappeler par exemple qu’il n’y a pas de société sans déchets; et qu’il faut des jeunes qui ratent leur vie pour démontrer combien le système est imparfait...

"Vous ferez alors partie des statistiques: 15 pour cent de ratés. Et ce faisant, vous aurez rendu service à la société. Vous aurez contribué à démontrer, en ratant votre vie, que le système est imparfait. Merci à l’avance. Mais pour ce qui est de vous, personnellement, vous aurez raté votre vie. C’est une question de choix. Le vôtre, pas le mien..."

Intervention de choc, j’en conviens, mais d’autant plus efficace qu’elle repose sur une observation réaliste des faits, que presque tous les jeunes peuvent faire par eux-mêmes.

Je pourrais m’étendre longuement sur le second facteur de réussite en éducation que représente la qualité de(s l’)enseignant(s). Je vais m’en tenir à rappeler qu’en matière d’éducation plus que dans tout autre domaine, la cohérence s’impose. L’enseignant doit donc être le modèle (au sens large) de ce qu’il enseigne: être un étudiant dans l’âme, ouvert, curieux – se percevoir lui-même en croissance. (Ce qui vaut aussi pour les parents.) Je pense, par ailleurs, qu’il nous faudra revenir un jour à une forme de "tutorat". Les jeunes ont besoin d’être suivis et guidés avec générosité et rigueur. L’éducation se définit à deux niveaux: celui de l’information (la transmission du savoir) et celui de la formation du caractère. Si je regarde derrière moi, je constate que les enseignants importants de ma vie m’ont transmis un savoir, bien sûr, mais aussi des valeurs.

Pour ce qui est du dernier facteur de réussite en éducation: la méthode et les programmes, il n’y a pas de doute dans mon esprit qu’il faut révolutionner, faire éclater le système actuel, trop centralisé et monolithique. La technobureaucratie de l’éducation est devenue, avec les années, parfaitement étanche, impénétrable à toute critique, impuissante à se renouveler de l’intérieur bref, absolument téflon. Je me rappelle avec une certaine ironie la réaction enthousiaste de René Lévesque à son retour d’un séjour dans je ne sais plus quel pays scandinave, il y a de ça bien des années, qui s’émerveillait de ce que le ministère de l’éducation de ce pays ne comptât que seize fonctionnaires! Sur ce point, je partage sans réserve l’opinion du sociologue et philosophe Alvin Toffler :

TOFFLER, Alvin;
Les Cartes du Futur, Denoël.


"Démanteler le système d’éducation de masse. Les écoles d’aujourd’hui continuent de fabriquer des travailleurs pré-conditionnés aux normes de l’usine pour des emplois qui n’existeront plus demain. Diversifier. Individualiser. Décentraliser. Davantage d’écoles plus petites et plus locales. Davantage d’éducation à la maison. Davantage d’intervention de la part des parents. Davantage de créativité et moins de routine.

(Ce sont les postes de travail routiniers qui disparaissent le plus vite.)"

 
Ce qui revient à dire qu’il faut en finir avec l’éducation de masse. J’ai observé que des intervenants dans le domaine de l’éducation semblent confondre la démocratisation avec la massification. La démocratisation appelle, au contraire, la diversification.

J'aimerais revenir un instant sur la motivation, tellement ce facteur m’apparaît comme le plus déterminant. Tous les autodidactes n’ont-ils pas fait la preuve que l’on peut se passer des autres? J’en suis même venu à penser qu’en définitive, tout apprentissage est essentiellement autodidacte... (comme par ailleurs toute guérison est l’effet de la mise en marche du processus d’auto-guérison). Ceux qui enseignent, qui éduquent doivent créer le milieu physique et psychologique le plus favorable, les meilleures conditions, transmettre ce qu’ils ont à transmettre avec ferveur et entretenir la flamme de la motivation.

Le sentiment d’impuissance que j’éprouve parfois vient sans doute aussi de ce que j’ai moi-même, depuis une dizaine d’années, abordé la question au cours de nombreuses émissions, à la télévision mais surtout à la radio, de même que dans plusieurs conférences (plus d’une trentaine) sous un angle ou sous un autre. Tel que celui de la gestion:

  • le système d’éducation est en fait un sous-système du système économique: les horaires des autobus scolaires sont devenus plus importants que la formation de l’élève..., il faut revenir à la vision!; celui de la formation des enseignants – la vocation de l’enseignant vocation suppose de poursuivre sa formation, sa croissance afin d’être soi-même le modèle de ce que l’on enseigne; celui du vieillissement des enseignants – cette condition comporte le risque d’un alourdissement du système qui doit être compensée, mais comment?; celui de l’adolescence – le système actuel, qui paraît répondre assez bien aux besoins de l’enfance, répond plutôt mal à ceux de l’âge de la contestation; et récemment, celui du rôle des parents dans l’éducation – les parents-partenaires doivent intervenir activement dans le fonctionnement du système; etc.
 

"Personne ne peut développer la " PERSONNALITÉ " qui n’en a pas lui-même..."

Carl Jung

 

Les baby-boomers et la conjoncture actuelle

Enfin, avec un rien de mauvaise foi et toujours dans la perspective d’une provocation, j’en viens parfois à me demander à quoi peut bien servir l’éducation. Voici en effet que les baby-boomers occupent maintenant dans la société à peu près tous les postes de commande. Or, si je ne m’abuse, il s’agit de la génération la plus instruite de l’histoire de l’humanité... Compte tenu de la situation précaire où nous sommes aujourd’hui sur tous les plans: économique, écologique, et en particulier celui de l’éducation, n’est-il pas permis de se demander à quoi peut bien servir l’éducation?

Carl Jung, Problèmes de l’âme moderne, Payot.

 
"Le haut idéal d’éducation de la personnalité, on ferait mieux de ne pas l’appliquer aux enfants; car, ce que l’on entend communément par "personnalité", c’est-à-dire une totalité psychique déterminée, capable de résistance et dotée de forces, est un idéal d’adulte que l’on n’a pu attribuer à l’enfance qu’à une époque où l’individu adulte est encore inconscient du problème de sa prétendue maturité ou, ce qui est pis encore, s’il en est semi-conscient, il projette la notion sur l’enfant, pour pouvoir se permettre d’y couper lui-même. Je soupçonne en effet notre enthousiasme contemporain pour la pédagogie et la psychologie de l’enfant, d’une intention malhonnête: on parle de l’enfant, alors que l’on devrait entendre: l’enfant en l’adulte. Car il y a dans l’adulte un enfant, un enfant éternel toujours en état de devenir, jamais terminé, qui aurait besoin constamment de soins, d’attention et d’éducation. C’est cette partie de la personnalité humaine qui voudrait se développer en entier. Or, l’homme de notre temps est à une distance astronomique de cette totalité. Dans l’obscur pressentiment de ce qui lui fait défaut, il s’empare de l’éducation de l’enfant, il s’enthousiasme pour la psychologie infantile parce qu’il aime à supposer que, dans sa propre éducation et dans le développement de son enfance, quelque chose doit avoir marché de travers, quelque chose qui pourrait être extirpé dans la génération prochaine. Cette intention est louable, certes, mais elle échoue contre le fait psychologique que je ne puis corriger chez l’enfant aucune faute si je continue à les commettre moi-même.

"Tout ce que nous voulons modifier chez les enfants devrait d’abord être examiné avec attention pour voir si ce n’est pas quelque chose qui devrait être changé en nous-mêmes: notre enthousiasme pédagogique, par exemple. C’est à nous peut-être que cela s’adresse. Peut-être méconnaissons-nous le besoin pédagogique parce qu’il éveille en nous le gênant souvenir que nous sommes encore des enfants, par quelque côté, et que nous avons largement besoin d’être éduqués.

"La personnalité est en germe dans l’enfant et n’atteint son plein développement que peu à peu au cours de la vie. Sans détermination, totalité et maturité, nulle personnalité ne se manifeste.

"Cet idéal pédagogique, que l’on entend souvent énoncer, empêche de façon absolue les parents de se développer eux-mêmes et les rend capables d’imposer aux enfants leur propre "mieux". Or, qu’est en réalité ce prétendu "mieux"? Voilà ce dont les parents ne se sont jamais préoccupés pour eux-mêmes.

"Personne ne peut développer la "personnalité" qui n’en a pas lui-même. Et ce n’est pas l’enfant, c’est uniquement l’adulte qui peut atteindre à la personnalité comme fruit mûr d’une activité de vie orientée vers ce but."

   
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