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La famille

 

Jusqu'ici, notre société reposait en grande partie sur la famille.

Mais la crise de civilisation que nous traversons ébranle gravement la structure familiale. Les uns s'en inquiètent,   les autres se réjouissent de cette remise en question.

L'attitude face à la famille est ambivalente : la famille, pour ainsi dire, nous ne sommes ni pour ni contre, bien au contraire...

 

de la tribu à l'individu...
en passant par la famille

L'homme est un animal social. La communication avec ses semblables est essentielle pour sa survie, physique et psychique.

Pendant longtemps, l'unité de base a été la tribu: un groupe d'individus qui partageaient le même territoire de chasse et de cueillette. Le couple ne se détachait pas vraiment de la tribu. Les enfants non plus. La tribu était l'unité de survie. Il y avait peu de place pour la vie individuelle. La vie de l'individu se déroulait en fonction de celle de la collectivité. En ce sens que l'espace et le temps dont disposait l'individu pour lui-même étaient très restreints - ou même inexistants dans certaines cultures. L'individu était comme une émanation de la tribu.

À une étape, la famille s'affirme par rapport à la tribu. C'est elle qui devient l'unité de survie. Mais il s'agit encore de la grande famille d'autrefois: la parentèle est vaste, avec les oncles, les tantes, les cousins, les petits-cousins... C'est la grande famille que certains d'entre nous ont connue, avec les générations qui cohabitent, échangent, communiquent; et qui se rassemble pour les baptêmes, les mariages, les funérailles... Ce type de famille, en même temps, participait activement de la vie communautaire de son village ou de son quartier.

Avec la révolution industrielle, cette structure familiale vole en éclats... La société industrielle, en attirant les gens vers les grands centres urbains, devait provoquer le démembrement de la grande famille d'autrefois qui fit place à la famille nucléaire: le petit noyau familial composé de la mère, du père et de deux ou trois enfants. La famille nucléaire s'est repliée derrière le mur infranchissable de la vie privée; elle a rompu les relations avec la parentèle, souvent même avec les parents plus proches, et sa participation à la vie communautaire est le plus souvent aussi restreinte que possible.

 


L'American dream

L'American dream

La famille nucléaire, jusqu'à ces dernières années, se trouvait au cœur même de l'American Dream ou de l'American Way of Life. C'est aussi l'époque où on avait encore foi dans les objets, dans le progrès technologique; on avait encore la certitude que la technologie pouvait tout résoudre : que le progrès se trouvait dans l'expansion... Avoir toujours plus. C'est ainsi qu'on se représentait l'avenir.

Aujourd'hui, on continue de faire semblant d'y croire. Mais on sait que les objets ne rendent pas nécessairement plus heureux; que la technologie n'a pas réponse à tout; et que le modèle familial peut être remis en question. Nous sommes peut-être un peu moins naïfs.

   

le triomphe de l'individu

Mais, aujourd'hui, on assiste à une fragmentation encore plus grande : la famille nucléaire elle-même éclate et l'unité de survie devient l'individu lui-même.

En Amérique du Nord, 20% de ce qu'on appelle des foyers se réduisent à une personne vivant seule. Ce qui était pour plusieurs une phase transitoire leur apparaît aujourd'hui comme un mode de vie - qui tend à se généraliser. On estime que 93% des gens ne se conforment plus à ce qui fut un moment le modèle par excellence : la famille nucléaire de l'American Dream.

C'est le plus loin qu'on puisse aller dans le sens de la divergence.

   

vers un nouveau modèle familial ?

Il ne reste plus au balancier dans son mouvement qu'à revenir dans l'autre direction : celui de la convergence. Autrement dit, trouver de nouvelles façons de vivre à deux ou à plusieurs : de partager le quotidien avec d'autres selon des règles plus souples - ce qui suppose une plus grande diversité de rôles. Ce qu'on pourrait appeler : la famille élargie ou la famille composée - et non recomposée, dont les membres ne sont pas imposés mais choisis. Et d'ancrer éventuellement cette famille dans une communauté de quartier ou de village - qui reste aussi, le plus souvent à définir.

Peut-être devrons-nous réinventer, une forme de vie tribale. Mais quelle forme, au juste ?

 

quelques facteurs d'éclatement de la famille

Les facteurs qui ont contribué à l'éclatement de la famille nucléaire sont nombreux. La famille se trouvant au cœur même de la civilisation, il est normal que l'éclatement de cette civilisation, des structures héritées du passé et du système de valeurs, ait entraîné l'éclatement de la famille. Il est possible d'isoler quelques-uns de ces facteurs, comme par exemple la libération de la femme ou l'émancipation de l'adolescent. Mais c'est surtout, en fait, l'interaction des facteurs entre eux qui fut déterminante: l'effet de l'augmentation des divorces, par exemple, sur l'émancipation de l'adolescent; il y a renforcement d'un facteur par un autre. À propos de certaines pièces du casse-tête, il est difficile de savoir s'il s'agit d'une cause ou d'un effet; la démission des pères, par exemple, a-t-elle contribué à l'éclatement de la famille, ou bien est-ce au contraire cet éclatement qui a entraîné la démission des pères?

Les difficultés du couple sont certainement un des principaux facteurs de l'éclatement de la famille. La plupart des gens vivent en couple ou se marient plutôt par convevance... C'est ce que révèlent plusieurs études, – ce qui ne manque pas d'étonner. Et puis, quand ça ne va plus, on divorce. Le plus souvent, pour se remarier. On attend sans doute trop du couple. On compte sur le couple pour résoudre tous les problèmes: celui de la solitude comme celui de la sexualité. Les couples se défont et les familles avec. Pour se refaire et souvent se défaire à nouveau. La famille entraînée par la dérive des couples est mouvante, alors qu'elle évoquait autrefois la stabilité.

La libération sexuelle a aussi contribué à l'éclatement de la famille. Mais il n'y a plus guère que les humoristes pour parler de libération sexuelle. Ce mythe a grandement contribué à ébranler la structure familiale. On est conditionné par les images de la société de production/consommation: celle de l'homme jeune, libre, avec voiture sport, chaîne stéréophonique et lit "king size"... comme celle de la jeune femme, libre, sexy, indépendante, affranchie, – cosmopolite... Ces images ont rendu pas mal de gens malheureux, qui ont voulu vivre le mythe.

La libération de la femme entre aussi pour beaucoup dans l'éclatement de la famille. Ce mouvement devait entraîner une redéfinition du rôle des époux, – les fonctions de l'un et de l'autre devenant moins stéréotypées. L'attitude des femmes a changé: elles sont devenues plus exigeantes, – avec raison.

Ce qui devait avoir un effet de renforcement sur un autre facteur de l'éclatement de la famille: la démission des pères. Qui ont de plus en plus le sentiment d'être dépassés et se réfugient dans le travail ou dans des activités de loisirs. Mais les pères ont-ils démissionné ou ont-ils plutôt été démis de leurs fonctions, poussés à se replier sur eux-mêmes par l'évolution de la société?

L'émancipation de l'adolescent est un autre facteur. L'adolescence n'est plus une transition. Autrefois, l'adolescence n'était qu'une courte transition entre l'enfance et l'âge adulte. Aujourd'hui, cet âge de la vie se prolonge jusqu'à dépasser l'enfance en durée: on est plus longtemps un adolescent qu'on a été un enfant... Et l'adolescence est devenue une sous-culture, constituant une espèce de minorité plus ou moins silencieuse.

Les adolescents forment un groupe à part, avec leur propre système de valeurs, s'éduquant les uns les autres: l'opinion des jeunes à notre époque s'inspire davantage de celle des pairs, des autres adolescents, que de celle de leurs parents. Notre civilisation traverse une crise. Les adultes sont fortement ébranlés; ils ne savent plus se percevoir dans un monde en changement trop rapide... Les adultes communiquent leur anxiété aux jeunes qui se tournent ailleurs pour trouver des réponses. Il n'y a plus les balises traditionnelles, comme la religion. Et les jeunes sont de plus en plus conscients de ce que la société n'a pas grand-chose à leur offrir. Ils en viennent alors à s'opposer collectivement au monde des adultes. En commençant par remettre la famille en question.

Parmi les facteurs d'éclatement, il y a aussi le rôle de plus en plus grand de l'État dans nos vies. L'État devient omnipotent. Autrefois, la famille évoquait la sécurité. Aujourd'hui, c'est à l'État qu'on demande de remplir cette fonction. Il s'est produit une dégradation des fonctions traditionnelles de la famille au profit de l'État, responsable de l'éducation des jeunes comme de la prise en charge des vieillards. L'Histoire de la démocratie est une longue lutte pour la liberté. Mais il semble bien qu'à l'étape actuelle, nous avons échangé la liberté acquise pour plus de sécurité.

Tous ces facteurs sont réels. Et il y en a bien d'autres sans doute. Qui se renforcent les uns les autres... Pourtant, on éprouve le sentiment de rester en surface: ces facteurs et tous les autres du même niveau d'analyse ne nous semblent pas atteindre la question en profondeur.

Quel pourrait bien être le dénominateur commun de tous ces facteurs?

Des observateurs ont avancé que nous assistons à notre époque à l'invasion de la société par le moi. Chacun n'est vraiment préoccupé que de son intérêt personnel. Chacun se sent en compétition avec tout le monde. On veut bien, par exemple, de la coopération et du travail en équipe, mais tout en nourrissant des impulsions profondément anti-sociales. On vit dans un état de désir inquiet et perpétuellement inassouvi. C'est pourquoi sans doute on exige une gratification immédiate. Quand on parle de l'effritement de notre civilisation, pratiquement personne ne s'intéresse aux moyens de l'éviter: chacun ne s'intéresse qu'à sa propre survie. Telle est la menace qui pèse lourdement sur les institutions. Plus personne ne veut s'investir dans un projet qui le dépasse, – comme, par exemple, la famille...

C'est moi, homme; moi, femme; moi, adolescent... La famille comme tout le reste se meurt, étranglée par le moi; par le renflement du moi.

   

Passé à vendre

Je suis entré, l'autre jour, dans la boutique d'un brocanteur. On trouve de tout chez le brocanteur: un vieux chandelier, une collection de cartes postales, une patte de lièvre dans un verre de champagne...

On trouve aussi, un peu trop rigides dans leur cadre, des ancêtres qui ne sont à personne. On les a vendus bien souvent pour le cadre... Il n'y avait plus de place pour eux au salon. Question d'espace ou de style. Ils n'allaient plus avec les meubles. Les ancêtres, c'est connu, ne font pas modernes. Et puis, on ne savait plus au juste qui ils étaient. Alors, à la mort d'une vieille tante, on a tout liquidé: le fer à friser qu'il fallait mettre à chauffer sur le poêle, le cheval de bois du petit Ernest qui était mort des fièvres... et les portraits des ancêtres avec. C'est un curieux phénomène qui consiste à vendre le caveau de famille pour se donner l'illusion qu'on se trouve libéré du passé.

Aujourd'hui, toute évocation positive du passé est accueillie par un sourire désabusé. Si vous voulez faire sourire, parlez autour de vous de ceux qui, par exemple, ont défriché les terres de l'Abitibi, de leur acharnement au travail, du labeur des femmes, de leur courage, des sacrifices consentis pour élever la famille... On a aujourd'hui le sentiment que tout cela n'a aucun sens. Que l'histoire n'a plus aucun sens. Pourquoi tant d'efforts?

Il y a un refus du passé. Ce dont témoigne la liquidation des objets qui ont appartenu aux vieux; jusqu'à leur photo dans de beaux cadres ouvragés, qu'on trouvait suspendus dans un coin du salon. Et un refus du sens de la continuité; d'être un maillon d'une chaîne. Le refus du passé et du sens de la continuité pourrait bien être une forme de désespoir: le désespoir d'une société incapable de faire face à l'avenir.

Mais il y a l'autre aspect du phénomène: il y a ceux qui en ont assez de ne se rattacher à rien et qui éprouvent tout à coup le besoin d'aller chez le brocanteur et de s'offrir un ancêtre ou deux, ou même toute une galerie. Pour le cadre, peut-être. Parce qu'il va bien avec la tapisserie de style un peu vieillot qu'on vient justement de poser. Ou encore, peut-être bien pour la tête qu'ils ont, ces ancêtres... "Tenez! celui-ci, on dira que c'est mon arrière-grand-père. Vous ne trouvez pas qu'il a un peu mon nez..." Les ancêtres, on les adopte chez le brocanteur. On leur trouve un foyer. C'est l'autre aspect du phénomène: ceux qui ont mal aux racines, à qui ça fait du bien d'adopter des ancêtres, qui tout à coup éprouvent le besoin de se rattacher à quelque chose, de venir de quelque part  – pour avoir l'impression, peut-être, de savoir où ils vont...

Pour rendre justice à notre époque, il faut mentionner un intérêt certain pour le patrimoine: la rénovation des vieilles maisons, ou encore la généalogie: plus de gens font leur arbre généalogique, c'est vrai. Mais cet intérêt pour les racines demeure le fait d'une minorité. De nos jours, la plupart des gens vivent coupés de leurs racines. Et la crise de la famille témoigne de cette coupure d'avec le passé.

   

la famille élargie

Le concept de la famille élargie est nouveau. Il trouve à se réaliser de diverses façons. Ce sont, par exemple, deux ou trois familles dont le lieu d'habitation comporte des pièces communes qui leur permettent de manger ensemble, et/ou d'élever leurs enfants collectivement. Ou encore, tout simplement, de vivre à trois dans une maison, ou de partager certains équipements: de lavage, de loisir, etc. La famille élargie par opposition à l'autre n'est pas imposée, mais choisie.

GÉLINAS, Jean-Paul;
Les motivations Politiques des Étudiants du Cégep Ste-Foy,
Les Editions collégiales 1981.
 

les jeunes et la famille

On a mené récemment une enquête auprès des étudiants d'une institution d'enseignement, afin d'évaluer leurs motivations politiques. Pour constater qu'ils n'en ont guère; la participation politique arrive au 6e rang des réalités porteuses de satisfactions. Alors que c'est la vie familiale - tant décriée - qui occupe le premier rang.

Au moment où nous parlons de l'éclatement de la famille, les jeunes estiment que la vie familiale, c'est au contraire ce qu'il y a de plus important, même avant la carrière, la vie intellectuelle et les relations avec les amis. Sans doute ces jeunes ont-ils eu à souffrir de l'éclatement de la famille: de la séparation des parents, de se retrouver avec un seul parent, du remariage de parent et parfois même de son re-divorce. Peut-être les jeunes sont-ils saturés de drames familiaux.


Mais de quel type de famille rêvent-ils, au juste?

Peut-être, contre toute attente, de la famille nucléaire. Ou alors d'un modèle élargi. Puisqu'ils appartiennent, ces adolescents, à une minorité qui véhicule ses propres valeurs, un peu à la façon tribale. Peut-être rêvent-ils d'une vie familiale qui participerait d'une forme de vie tribale - qui serait le prolongement de celle qu'ils vivent présentement. Une vie tribale qui ne découlerait pas du passé, mais du présent: qui comporterait une structure souple, permettant à des individus, à des couples, ou même à des petits groupes, de participer du clan en fonction de leurs besoins.

 


Le grand psychologue Bruno BETTELHEIM, un des maîtres à penser de notre époque, compare la vie dans notre société aliénante à celle qu'il a connue et parfaitement analysée, des camps de concentration où les prisonniers passent par un processus de désintégration de la personnalité. Il lui semble que la société actuelle nous impose le même processus.

Un des symptômes de désintégration de la personnalité serait, selon BETTELHEIM, le refus d'assumer la responsabilité de ses actes, – qu'il considère comme un des symptômes les plus graves, dans toutes les circonstances, de la décomposition de la personnalité.

Le refus d'assumer la responsabilité de ses actes est aujourd'hui assez répandu pour donner du poids au rapprochement que fait BETTELHEIM entre les camps de concentration et notre société. Or, la meilleure défense contre les pressions d'une société destructrice pour l'individu, demeure la défense affective: pour résister, il faut avant tout renforcer les liens de solidarité, d'amitié, d'amour, entre les individus.

Mais renforcer les liens affectifs, précise BETTELHEIM, non pas dans une perspective de repli sur le groupe restreint, petite cellule qui se referme sur elle-même, comme un individu coupe tout contact avec le monde extérieur, mais dans une perspective d'ouverture sur le monde. C'est dire l'importance de la famille comme moyen de ne pas sombrer dans la désintégration de la personnalité; mais d'une famille qui doit sans doute maintenant se redéfinir selon un modèle plus vaste, plus ouvert sur le monde, à la fois sécurisant, mais plus stimulant que la famille nucléaire, – un retour à une forme ou une autre, ou plutôt à plusieurs formes possibles de famille élargie.

   

"Les branches d'un même tronc..."

Que ce soit la famille traditionnelle, la famille nucléaire ou la tribu, le groupe, pour survivre, a besoin de la contribution de ceux qui le composent. Et c'est précisément le problème auquel nous faisons face aujourd'hui: la plupart des gens veulent bien recevoir - du pays, du gouvernement, du système, de la tribu, voire même de la famille; recevoir, oui! mais bien peu sont prêts à donner d'eux-mêmes, à s'investir. Bien plus que dans les structures sociales, c'est d'abord dans les cœurs que la révolution devra se faire.

Pour la Pensée traditionnelle, nous sommes tous des branches d'un même tronc. Nous sommes beaucoup plus semblables les uns les autres que nous ne le pensons. Et, quoiqu'on pense, la véritable révolution est collective. Nous ne franchirons une nouvelle étape de notre évolution que lorsque nous serons conscients, les uns les autres, d'avoir les mêmes racines.

 

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