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Générations

 

Grand'Maison, Jacques;
Revue Notre-Dame,
n° 11, décembre 1997

L’espace commun aux générations est difficile à définir. La difficulté, du côté des racines - des aînés – vient de l’éclatement, à notre époque, des appartenances culturelles (politiques, religieuses et autres). Cet éclatement n’a pas épargné la génération des grands-parents qui connaît aussi une crise d’identité et se demande ce qu’elle doit désormais favoriser, afficher, défendre.

 

Le sociologue et théologien Jacques Grand’Maison reconnaît qu’ " on ne sait plus trop comment la société va tenir ensemble ". D’où l’importance des rapports entre les générations, ce lien apparaissant comme capital. " Quelle solidarité sociale peut-il y avoir s’il n’y a pas de solidarité des générations? " se demande-t-il. Or, il se trouve qu’après bien des aléas, le rapport entre les générations fait, ces années-ci, l’objet d’un intérêt renouvelé. Cela tient en partie à ce que les aînés qui pensaient se la couler douce dans les dernières années de leur vie, ont, pour certains, repris du service. C’est du moins ce que j’observe autour de moi.

 


Tel de mes amis à la retraite décide d’agrandir sa maison de campagne afin d’y accueillir plus fréquemment et plus commodément ses enfants et ses petits-enfants. La maison redevient familiale – au sens où on l’entendait, traditionnellement : un lieu où les trois générations pouvaient se retrouver. De nos jours, l’espérance de vie augmentant d’environ un an tous les quatre ans, nous devrons nous habituer à ce que quatre ou même cinq générations se côtoient. Ce qui donne encore plus d’importance aux rapports entre les générations en fonction de l’identité collective. La décision de mon ami était surtout motivée par le souci de donner à sa famille plus de cohésion. Mais la raison économique n’était sans doute pas étrangère à cette décision qui visait à mettre à la disposition des jeunes un lieu de villégiature, une occasion de vivre dans la nature en même temps que de se retrouver ensemble. (Mais peut-être mon ami avait-il aussi le secret désir d’étayer l’image patriarcale qui a subi ces dernières années bien des outrages!)

La dimension économique me paraît très importante pour expliquer le retour du lien générationnel. Il est très évident que les aînés et la première vague de baby-boomers représentent la dernière génération (et demie!, si je puis dire) qui auront mieux vécu que la génération précédente et que les suivantes – il faut bien le dire. Les jeunes d’aujourd’hui, au moment où ils entrent dans l’adolescence, prennent vite conscience des difficultés qu’ils devront surmonter, et en particulier, des conditions économiques dans lesquelles ils devront se débattre. Sur ce point, Jacques Grand’Maison va jusqu’à dire : " Les jeunes savent qu’ils entrent dans des temps difficiles et ils cherchent des valeurs pour aller au bout de ce qu’ils entreprennent. " Et ces valeurs, ce sont précisément celles qui ont inspirés les aînés leur vie durant, valeurs de simplicité et de frugalité, par choix, ou sans doute le plus souvent par la force des choses. Or, il se trouve que ces valeurs feraient un retour auprès des jeunes que ce soit – encore ici – par choix ou par la force des choses. Je me sens, quant à moi, de grandes affinités avec ces jeunes.

Cette situation n’échappe pas à une partie de la génération des aînés. Je ne saurais dire quel pourcentage car il est tout aussi évident qu’une partie de cette génération a pris ses distances par rapport à la suite du monde. J’ai même découvert à un moment l’existence d’un groupe de femmes de plus de 60 ans qui s’appellent entre elles les grands-mères indignes et qui, par exemple, s’occupent aussi peu que possible de leurs petits-enfants. Mais avant de leur jeter l’anathème, il faut savoir que les valeurs de cette génération ont été gravement remises en question par leurs enfants, les baby-boomers, au point de provoquer sinon une rupture, du moins une incitation à prendre leur distance. Il y a quelques années, je découvrais à l’arrière d’un campeur confortable que je suivais en auto, une plaque attachée au pare-chocs sur laquelle on pouvait lire : " We are spending our children’s inheritance! ". Par dépit sans doute d’avoir été contestés parfois même assez sèchement par leurs enfants.

Pourtant, il semble qu’avec l’arrivée des petits-enfants, dans bien des familles, les rapports entre générations se soient resserrés. Pour ma part, le divorce de ma fille aura largement contribué à me rapprocher de mes petits-enfants. Je me suis même découvert des responsabilités que je ne pensais plus avoir. Et je sais ne pas être le seul dans cette situation.

Par ailleurs, l’individualisme (qui représente un progrès si on considère ce phénomène en fonction de l’évolution de l’humanité) a aussi largement contribué, en particulier avec la me generation, à l’éclatement des liens entre générations, l’identité n’ayant plus que le soi comme ultime référence. Il semble pourtant que l’individualisme commence à prendre l’eau, du fait de l’isolement qu’il entraîne, et que le concept d’un communautarisme renouvelé s’impose lentement. Même si on parle aujourd’hui de l’apparition d’une vision communautaire qui prend appui sur les affinités entre individus, je vois mal que ce concept ne repose pas aussi sur les liens intergénérationnels.

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