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l'isolement des êtresLorsqu'on parle de solitude, c'est plutôt d'isolement dont il s'agit. La solitude est inhérente à la condition humaine. Une part de notre être restera toujours inexprimable, incommunicable. Qu'il faut, du reste, assumer. Alors que l'isolement - même si je continue d'employer, comme tout le monde, le mot solitude dans le même sens - est l'état d'une personne qui cesse d'être reliée à ses semblables, ou qui a le sentiment de ne pas l'être - ce qui revient au même. Tout commence avec la naissance. Le stress, l'angoisse... Aujourd'hui, la solitude. Avant de naître, l'être est pris en charge. Il est rattaché à un organisme qui le contient. Naître, c'est se séparer de la mère : l'être éprouve alors dans son inconscient un sentiment de rejet. La blessure de la naissance se referme mal. Plus tard, au moment du sevrage, il y aura une nouvelle séparation d'avec la mère, qui rouvrira la blessure de la naissance. Puis, ce sera le départ pour la maternelle... Et toutes les séparations de la vie. Avec, chaque fois, plus ou moins, le même sentiment de rejet qu'on éprouve. Il ne suffit pas sans doute de savoir que tout commence avec la naissance, mais je suppose que d'en prendre conscience aide à accepter la difficulté d'être et de vivre.
Il suffit de très peu pour entretenir le sentiment que nous éprouvons tous, de notre infériorité. Nous avons tous peur, plus ou moins consciemment, de n'être pas acceptés par les autres, d'être maintenus à l'écart. Il est facile de se percevoir comme rejeté par les autres et de devenir un solitaire, ou plutôt un isolé. Le sentiment d'infériorité, qui favorise l'isolement de l'individu, est souvent entretenu par la vie : on se replie sur soi, par exemple, à la suite d'un échec sentimental - ce qui entraîne la peur d'un nouvel échec et c'est le cercle vicieux. Un individu peut être un solitaire de tempérament ou le devenir par choix. Mais, à quelques rares exceptions près, le solitaire est souvent un être seul qui souffre de son isolement. Car l'être humain est un animal social. La solitude est une question difficile à cerner. Elle est diverse dans ses manifestations. Pour certains, elle se traduit par un sentiment d'ennui; pour d'autres, par un état anxieux... Tout ce qu'on peut dire : ils sont de plus en plus nombreux dans notre société les gens qui se sentent seuls, coupés des autres, coupés du monde et qui souffrent d'isolement. De solitude, comme on dit. Ils sont nombreux. Mais combien sont-ils ? C'est difficile à dire. Parce que la solitude est une souffrance muette. Il est mal vu de se plaindre de sa solitude. On se tait. On garde sa souffrance pour soi. Comme si on avait honte de se sentir isolé. |
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les causesL'homme est un animal social. Son besoin de communiquer est fondamental. Nécessaire à son équilibre. Dans notre société, les troubles psychosomatiques, mentaux ou nerveux, causés par l'isolement, sont de plus en plus nombreux.
Or, cette absence de communication se rencontre à une époque où nous assistons à une multiplication pour ainsi dire infinie des techniques et des sciences de la communication. La simple communication interpersonnelle n'y trouve pas son compte. McLUHAN dit qu'en aggravant la promiscuité des individus, l'environnement que constitue l'information instantanée augmente leur solitude et leur désespoir... -"...promiscuité, dit-il, n'est pas communauté." Nous sommes dans une situation qui peut sembler paradoxale : d'une part, ce qu'on appelle la présence collective envahit l'espace intérieur de l'individu : son territoire est de plus en plus restreint, dans les lieux publics, il est cerné par les autres, en même temps que de plus en plus submergé par les images et les sons; et, d'autre part, il souffre de l'absence de communauté. Le genre d'isolement dont souffre l'individu dans notre civilisation urbaine paraît, du point de vue historique, sans précédent : marcher dans la foule pendant des heures sans rencontrer un seul visage connu, rentrer chez soi sans être accueilli par personne, passer seul une soirée après l'autre; sans jamais personne ou presque avec qui communiquer - tout cela est nouveau. Pour extrême qu'elle puisse paraître, cette description s'applique à l'existence de centaines de milliers de personnes dans nos villes. Notre société est très mobile : les individus vont d'un travail à l'autre, d'un quartier à un autre d'une ville à une autre. Ce qui favorise l'isolement. Curieux paradoxe : ce sentiment d'isolement germe et grandit le mieux en pleine société de masse; et, à cause d'elle, précisément, qui donne à l'individu le sentiment d'être perdu, noyé dans la foule anonyme... En pleine société de masse, l'individu connaît la difficulté, voire l'impossibilité de nouer des relations interpersonnelles. La société de consommation est ainsi faite que chacun vise à avoir tout ce qu'il lui faut : sa machine à laver, sa voiture, sa télévision, comme si on évitait toute mise en commun des équipements ménagers ou autres - évitant ainsi toute possibilité d'échanges ou de rassemblement. L'habitat moderne encourage l'isolement. Notre société a poussé de façon excessive la ségrégation naturelle des âges : aujourd'hui, les enfants, les adultes, les gens âgés - chaque groupe a son monde dans lequel les autres ne pénètrent pratiquement jamais. Et cette ségrégation est en partie responsable de l'isolement d'un très grand nombre d'individus. |
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Tel-Aide
témoigne de l'ampleur du problème et de ce que la solution passe par la
qualité des individus - de ceux qui consacrent du temps et de l'énergie
à aider les autres à traverser leurs moments difficiles.
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l'évolution des mursLe mariage n'est pas une solution à la solitude, contrairement à ce que certains continuent de penser. D'autant moins que l'institution du mariage traverse une crise : l'évolution des murs qui favorise une plus grande liberté de l'individu paraît être aussi un facteur de solitude. Ce qui apparaît comme un progrès sur un plan engendre souvent de nouveaux problèmes à d'autres niveaux. Le nombre de divorces augmente. Et plus spécialement chez les jeunes. On peut interpréter les statistiques d'une manière positive : cette révolution représente, en effet, un progrès vers l'autonomie de l'individu, vers la libération des contraintes imposées par la société. Mais, par ailleurs, le prix à payer est celui de l'insécurité et de la solitude. Il y a beaucoup à dire sur le célibat en rapport avec la solitude. Le célibat, autrefois considéré comme marginal, est maintenant de plus en plus accepté dans notre société - et doit l'être, du reste - comme une façon normale de vivre : un état qui entre désormais dans la norme élargie. Le célibat, au sens large, comprend aussi les divorcés qui se retrouvent le plus souvent dans une situation comparable à celle des célibataires. Il demeure qu'un très grand nombre de célibataires acceptent mal l'isolement qui découle de leur état; un isolement qui augmente au fur et à mesure qu'on avance en âge. Des recherches démontrent clairement que, dans la majorité des cas, l'état de célibataire est associé à la solitude. |
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On constate qu'il y a, dans la société actuelle, une insuffisance de structures de rencontres. C'est pour répondre à ce besoin que sont nées des entreprises aussi diverses que nombreuses : les clubs de rencontres, les agences matrimoniales - sans oublier l'usage, à cette fin, des annonces classées. Ces entreprises répondent à un besoin véritable. Leur prolifération est un phénomène caractéristique de notre époque. Même s'il s'en trouve qui ne font qu'exploiter le malheur des autres... Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la clientèle de ces nouveaux médias est relativement jeune. Ces agences ne s'adressent plus, comme c'était souvent le cas autrefois, à des laissés pour compte, à des incasables... |
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"Pour
avoir si souvent dormi Georges MOUSTAKI |
vaincre la maudite de l'extérieurLa solution à l'isolement se trouve chez l'individu lui-même : dans sa capacité de communiquer. À l'Ère des Communications, nous savons de moins en moins communiquer au plan interpersonnel. Du fait de la complexité des structures de la société. Certains chercheurs préconisent le développement et la stimulation chez les individus de notre capacité de communiquer. Une formation à la communication leur paraît indispensable pour survivre dans notre société, au même titre que l'éducation sexuelle est devenue nécessaire. Le programme comprendrait de la psychologie (autre chose que l'étude du conditionnement des rats), de la sociologie, de la dynamique de groupe, une initiation aux techniques de communication et à l'échange verbal, une information sur les problèmes du couple, etc. Ces chercheurs pensent qu'avec un certain bagage d'informations sur la communication, les êtres auraient moins de mal à sortir de leur isolement. Il s'agirait, pour un système d'éducation renouvelé, de préparer les individus à se prendre en charge plutôt qu'à être pris en charge... Certains s'étonneront de ce qu'il faille aujourd'hui tout apprendre, y compris la communication interpersonnelle... "Autrefois", diront-ils... Ce qui est tout à fait exact : autrefois, l'individu était soutenu, orienté, voire dirigé par les structures sociales; il épousait le plus souvent le fils ou la fille du voisin. Mais aujourd'hui, la fille du voisin, ou son fils, ne parle pas toujours la même langue, met souvent des épices étranges dans son riz, quand il (elle) ne porte pas un anneau dans le nez... Il paraît de plus en plus évident que nous devrons revenir au concept de la famille, comme solution à plusieurs de nos problèmes, dont celui de la solitude. Je ne pense pas ici à la famille restreinte, dite "nucléaire". Mais à un modèle élargi de la famille. Nous devons, à notre époque de changement, revendiquer le droit de vivre autrement. Le droit de vivre à deux, sans former un couple, à trois, à quatre : de créer des communes, des centres de vie communautaire... La famille élargie, c'est la famille choisie par affinités. Ce pourrait être aussi une façon d'atténuer la ségrégation des âges : les enfants, les adultes, les vieillards redécouvriraient le plaisir de communiquer. Nous sommes à une époque d'essais et d'erreurs. À une époque où les modes de vie qui s'écartent de la norme étroite sont non seulement possibles, mais nécessaires. Puisque notre civilisation est en train d'éclater et que nous devons en inventer une nouvelle. Mais, bien souvent, des expériences qui pourraient être pleines d'enseignement suscitent de la méfiance, voire de l'hostilité. Nous devons tendre à une plus grande ouverture devant des modes de vie différents : accepter que d'autres vivent autrement, dans le respect de la liberté individuelle. C'est dans la diversité des modes de vie, je dirais même dans l'éventail le plus vaste possible des modes de vie, que certains pourront trouver une solution à leur solitude. Il y a en nous une grande résistance au changement. Nous devons reconnaître le droit de vivre autrement à ceux qui cherchent des solutions en dehors de la norme. |
de l'intérieurMais il n'y a pas de solution au problème de la solitude qui ne passe par une prise de conscience de cette solitude, une évaluation du vécu et une prise en charge de l'individu par lui-même. Pour la plupart, la solution se trouve surtout dans l'attitude qu'il faut modifier. Les autres ne peuvent pas grand-chose. Il ne faut pas attendre le salut des circonstances non plus. La plupart des êtres ont secrètement la pensée qu'il va enfin se produire quelque chose dans leur vie. Mais, le plus souvent, c'est une excuse qu'on se donne. On a peur d'essuyer un refus; peur de s'engager - les relations humaines, ça crée des obligations... C'est une excuse pour ne pas se regarder en face, pour éviter de dénouer les nuds du psychisme. Encore une fois, c'est souvent une question d'attitude devant la vie. Si vous êtes un solitaire malgré vous et que vous souhaitez remédier à cette situation, voici peut-être la meilleure recette : le projet. Souvent, on se laisse prendre par son travail ou par ses occupations et puis arrive le temps de s'appartenir et de partager et on se trouve pris au dépourvu. "Qu'est-ce que je fais maintenant ?" Les autres sont souvent déjà occupés... Et on se retrouve seul. Une planification de la vie, de ses temps de loisirs en particulier, est nécessaire. Il faut parler aux autres, s'organiser. Il peut paraître simpliste d'entrer ainsi dans les détails. Mais une vie intéressante, ça s'organise. Peu en sont conscients, qui restent à attendre, comme si tout dépendait du hasard. Il faut faire pour soi ce qu'on ferait pour d'autres. Si vous deviez, par exemple, organiser la fin de semaine d'un ami de passage... Faites-en autant pour vous-même. Soyez votre meilleur(e) ami(e) : sortez-vous, divertissez-vous, présentez-vous des amis. Il y a la compagnie des plantes et des animaux. Elle est réelle. Les plantes ont une présence, on peut même leur parler. Il n'y a de risque que si vous croyez qu'elles se mettent à répondre... La présence d'un animal peut aussi apporter un grand réconfort. Mais cela entraîne des obligations. Un dicton zen dit :
Pour certains, en finir avec la solitude devra passer par l'acceptation de soi : la prise de conscience de l'aspect positif en soi. L'autodestruction est un lent processus de dévalorisation, de négation de soi-même, qui débouche sur une solitude de plus en plus grande. S'accepter avec ses imperfections. Et accepter les autres avec leurs imperfections. Si nous étions parfaits, nous ne serions pas ici. Il y a, en chacun de nous, cette blessure. Qu'il faut identifier. Avec laquelle il faut vivre. Le fait qu'il y a, en chacun de nous, un vide qui ne sera jamais comblé. Telle est la condition humaine. La recherche de l'impossible est vaine. Il vaut mieux s'accommoder de ce qui est possible. Tirer le meilleur parti du possible. Parmi les moyens qu'on suggère pour surmonter la solitude, il en est un dont l'efficacité ne fait pas de doute : aider les autres à surmonter leur propre solitude. On peut toujours trouver plus isolé que soi. La solution à tant de problèmes personnels se trouve souvent dans la capacité de s'oublier pour s'occuper des autres. |
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il y a solitude et solitudeJusqu'ici, j'ai pris le mot solitude au sens péjoratif et restreint d'isolement. Mais la Pensée traditionnelle enseigne que la vraie solitude est positive. Le sentiment d'être isolé, vide et déraciné, demeure aussi longtemps qu'on cherche à s'en évader. Je ne parle plus ici de la nécessité d'organiser sa vie, de mettre de la cohérence dans son quotidien, mais d'une expérience que chacun doit faire, qui se trouve au-delà de l'organisation de sa vie et de la cohérence. Il n'y a pas de contradiction, c'est une question de niveau de fonctionnement : à un niveau de fonctionnement, j'organise ma vie quotidienne; à un autre niveau, je me retrouve malgré tout seul avec moi-même sans chercher à fuir... Car la solitude est inéluctable. Comme nous naissons seuls et que nous mourrons seuls. Mais la conscience de cette solitude est positive. Aussi longtemps que nous cherchons à nous étourdir, nous éprouvons ce sentiment d'isolement; aussi longtemps que nous cherchons à fuir la solitude...
L'isolement se trouve transformé dès qu'on cesse de fuir; dès qu'on est décidé à affronter ce qui est. Et la solitude apparaît alors sous son aspect positif. Dans la mesure où notre sentiment d'isolement découle en partie de l'expérience de la naissance, de ce que tout à coup l'être se trouve séparé de ce qui l'englobait, la recherche de son origine cosmique est susceptible de combler petit à petit son vide intérieur, en lui donnant le sentiment d'être rattaché à quelque chose. Il s'agit de s'interroger sur le sens de l'incarnation. De savoir à quoi l'être, ultimement, se rattache. La conviction que l'expérience de l'incarnation a un sens; ou encore une simple ouverture sur une explication positive, est de nature à atténuer la souffrance qui découle du sentiment d'être isolé. Ce qu'il faut surmonter, c'est l'isolement et un certain état d'esprit. La solitude, au vrai sens du terme, c'est une occasion de silence : de faire un peu le silence et de passer à l'écoute de soi. Il ne faut pas fuir la vraie solitude. Elle est inévitable. Il faut plutôt l'apprivoiser. Et découvrir ce qu'elle peut nous apprendre : le silence qui seul permet d'être à l'écoute de soi. |
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