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La ville

  

La ville est un lieu privilégié : un lieu d'échanges et d'interaction - de participation. Ou, plutôt, elle l'était.

 

 

 

 

 

Que s'est-il donc passé pour que la ville devienne ce lieu où l'individu a le sentiment de ne plus participer et d'être en plus étranger à lui-même.

  

La ville est à réinventer - comme la civilisation du reste. Il faut redonner à l'individu le pouvoir de créer son espace, sa culture...

Mais on dirait qu'à travers la ville malade, commence à naître une nouvelle ville.

  


réinventer la ville

Je ne voudrais pas donner l'impression qu'autrefois tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. La grande ville est un vieux problème.

Déjà, à l'époque de l'empire romain, le bruit causé par les chars dans Rome était tel, qu'il fallut un édit pour en interdire la circulation pendant la nuit... La première loi concernant la pollution sonore remonterait donc à quelque deux mille ans.

Plus près de nous, alors que la Reine Victoria régnait sur son empire, un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, l'eau de la Tamise à Londres était tellement polluée que c'est pour en avoir consommé que le Prince consort lui-même, le Prince ALBERT, serait mort de typhoïde.

Et ce n'est pas d'hier, non plus, qu'on peut trouver dans pratiquement toutes les grandes villes du monde et leurs banlieues, des quartiers malsains, insalubres, où des êtres humains vivent dans des conditions inacceptables - si on a le moindre respect de l'homme.

Sur certains points, je dirais que la situation dans la grande ville s'est améliorée. Pourtant, la ville traverse aujourd'hui une crise aiguë. Qui apparaît comme la manifestation la plus visible d'une crise encore plus vaste - celle de notre civilisation qui se fissure, se lézarde, craque de partout.

Les civilisations sont mortelles; les villes aussi.

Mais de nouvelles civilisations naissent des ruines des civilisations mortes ou qui sont en train de mourir; de nouvelles villes émergent déjà à travers l'éclatement de nos grandes villes modernes.

   

Je voudrais dire aussi que je suis un urbain.

La ville est un système vivant;
c'est le lieu de la simultanéité des événements;
c'est la rencontre, le rassemblement des biens et des personnes, des activités et des richesses;
c'est le lieu de l'effervescence culturelle et commerciale.

Parce que la ville intéresse l'homme total - dans tous ses aspects.

Il ne s'agit donc pas, dans mon esprit, de fuir la ville, mais plutôt de la recréer.

  


la ville malade

La ville a cessé de remplir sa fonction de lieu privilégié. Certains symptômes du mal qui la ronge sont devenus évidents :

  • la coupure d'avec la nature;
  • diverses pollutions : de l'air ou par le bruit;
  • la congestion : la population, les embouteillages, les déchets...

D'autres aspects de ce mal sont moins évidents. Ce qu'on appelle, par exemple la fragmentation. C'est-à-dire la séparation des aires d'habitation, de travail, de loisirs. Autrefois, on pouvait habiter dans un quartier, y travailler, s'y amuser. On y vivait vraiment.

La ville fragmentée
La fragmentation est responsable en partie de ce que l'expérience de vie dans les villes se trouve aplatie. La ville a cessé d'être organique et vivante. Il n'y a plus cette vie de quartier, où tous les aspects de la vie collective sont intégrés les uns aux autres, ce qui entraîne la participation réelle de l'individu à la vie de la communauté.

Dans la ville moderne, les structures et les occasions de rencontres ont pratiquement disparu : les communautés de base - d'origine, d'habitat, de travail, de loisirs... - dans lesquelles l'individu se trouvait naturellement intégré et qui lui permettaient de nouer des rapports avec son environnement et les autres. Avec la révolution industrielle, l'échelle humaine a été anéantie.

L'homme est, de plus en plus, l'homme de la rue. Il ressent sa petitesse. Et son aliénation : dans la mesure où il n'appartient plus à un milieu qui l'intègre vraiment, il a le sentiment de ne plus s'appartenir. Il devient alors réceptif à tous les conditionnements.

   

le mal-être des urbains

On perçoit, dans les grandes villes anonymes, les mégalopolis, la présence de milliers d'existences. On la ressent physiquement. Lorsque des milliers d'individus se déversent dans les artères d'une grande ville, si on est à l'écoute de soi, on sent parfois monter un sentiment qu'on aimerait refouler, comme la haine de l'homme.

Il y a de ça dans les rues aux heures d'affluence, dans les transports en commun aux heures de pointe, au cœur des embouteillages.. Ce sentiment négatif que nous éprouvons tous, plus ou moins, à un moment ou l'autre, marque le degré atteint par la surconcentration humaine.

   

l'homme de la rue

La ville a fait apparaître un personnage nouveau dans l'histoire de l'humanité : l'homme de la rue.

Cet être anonyme, cet étranger.

La ville est un lieu où on passe une bonne partie de sa vie au milieu d'étrangers.

Où on risque même parfois de devenir étranger à soi-même.

   

CALHOUN et les rats

Une expérience célèbre fut faite voici quelques années sur des rats maintenus dans un enclos où on a laissé augmenter la population afin d'observer les effets de cette augmentation sur le comportement. On a pu constater qu'au-delà d'un certain point, les désordres sociaux dans la colonie de rats ont augmenté avec la population. Et c'est bien ce qui se passe dans nos villes où généralement le désordre est d'autant plus grand que la concentration est élevée. Mais nous ne sommes pas des rats et cette étude ne permet de prévoir qu'un type de réaction humaine face à la surconcentration. Car la réaction la plus répandue consiste, au contraire, en une forme d'apathie : tout se passe comme si l'individu décrochait.

   

l'aplatissement de l'individu

Dans les supermarchés, les gens ne se parlent à peu près pas. Alors que le naturel de l'homme est de communiquer, d'échanger avec les autres. Ici, chacun va à son affaire, en s'occupant le moins possible des autres - comme s'ils étaient transparents. Et puis, on n'a pas de temps perdre...

Dans la rue, on évite tout contact, qui est souvent perçu inconsciemment, lorsqu'il se produit, comme l'amorce d'une confrontation. On se referme, on se replie. Ce qui fait dire à un scientifique de réputation mondiale, le Professeur René DUBOS, que le pire dans le milieu urbain, c'est que l'homme paraît s'adapter à des situations qui devraient au contraire le révolter.

Contrairement à ce qui se passe chez les rats où la surconcentration entraîne une augmentation de la violence, il y aurait donc aussi chez l'homme un second type de réaction : l'individu se plonge pour ainsi dire, dans un état de prostration. Qui rend la promiscuité tolérable. C'est une attitude qui tend à se généraliser dans les grandes villes. Dans la rue, si une personne s'évanouit, il se trouve très peu de gens assez éveillés pour lui porter secours... La surconcentration des villes provoque donc tantôt une réaction de violence, tantôt cet état de prostration. Et, dans la mesure où c'est toute notre société qui est dépersonnalisante, cet état de prostration de l'individu s'étend au travail, parfois jusque dans les loisirs (on est comme un zombi devant l'appareil de télévision) et même dans l'entourage familial : on développe une insensibilité à toute épreuve.

La surinformation a le même effet que la surconcentration de la population : à force de regarder les gens du Tiers-Monde mourir de faim à la télévision, on devient insensible. Notre système nerveux demeure à peu près celui de l'homme primitif : autrement dit, le bruit déchirant des freins d'une automobile sur l'asphalte, équivaut sans doute au cri que pouvait lancer un brontosaure au moment d'attaquer sa victime. La réaction normale serait donc de fuir ou de contre-attaquer. Mais dans notre civilisation, il faut composer avec les signaux de notre propre système.  Une des façons de le faire paraît être de réduire ainsi son fonctionnement le plus possible - autrement dit, se replier, s'aplatir, décrocher.

   

la ville androgyne

La ville est à la fois apollinienne et dionysienne; elle participe à la fois des deux principes.
Elle est d'abord féminine, car elle est née de la femme.
Elle répond à un besoin de sécurité.
Elle est, en cela, apollinienne.
Mais la ville est aussi dionysienne et répond à un besoin de stimulation.
La ville, c'est la Fête, c'est même aussi le Chaos.
Pour le rassemblement des biens et des personnes dont elle est l'occasion.
C'est la foule où l'individu se perd pour se retrouver dans l'interaction avec les autres.
Tel est l'attrait, par exemple, de New York : une ville qui étourdit, qui donne la fièvre, comme un grand parc d'amusement.
Notre société est répressive. Elle ne peut survivre que dans l'ordre apollinien. C'est du moins l'impression qu'on a. Mais elle ne peut survivre aussi que si elle permet aux forces dionysiennes du chaos de s'exprimer : que ce soit à travers des activités permises ou tolérées qui véhiculent cette énergie : comme les Fêtes, les jeux au sens large - toutes les activités qui en découlent et permettent à l'individu de se libérer des tensions qui l'oppressent; ou que ce soit à travers des tensions sociales, des révolutions plus ou moins ouvertes...

''... les cités futures devront accorder à la ''fête'', à la libération de l'imaginaire, de son aliénation aux interdits sociaux, une part importante...''

Henri LABORIT, L'homme et la ville, Flammarion.

   

ville mondiale et régionalisme

On assiste aujourd'hui à une urbanisation progressive dans le monde entier. Si on étudie l'évolution du rapport entre les gens qui vivent en ville et ceux qui vivent à la campagne, en supposant que la tendance demeure la même, on peut dire que d'ici cent ans, tout le monde vivra en ville. Nous allons rapidement vers ce que certains appellent la ville mondiale.

On remarque une tendance générale dans le monde : un certain nombre de villes s'alignent de plus en plus, formant ainsi une conglomération continuelle. Il existe, par exemple, au Japon, un couloir entre Tokyo et Osaka qui forme déjà une de ces conglomérations qui compte cinquante millions d'habitants. On remarque aussi que ces conglomérations tendent à se raccrocher les unes aux autres. Ce qui fait dire à certains que nous allons vers une structure urbaine unique.

La ville mondiale serait constituée comme une mosaïque : les parties en seraient à la fois autonomes et interdépendantes. Et rien ne s'oppose à ce que cette ville mondiale trouve un équilibre heureux entre le milieu urbain et la campagne; à ce qu'il existe aussi dans cette unité de structure une grande diversité d'éléments culturels ou même linguistiques.

Cette ville mondiale, elle paraît en train de se créer d'elle-même. Il est important d'en prendre conscience et, faute de pouvoir agir sur l'ensemble du moins, à l'étape actuelle, d'agir malgré tout sur les éléments qui la composent, à l'échelle humaine, en particulier au niveau du quartier : l'espoir de s'y retrouver, dans la ville de demain, dépend en partie de la capacité qu'ont les individus de s'organiser en communautés suffisamment petites pour que l'interaction se fasse naturellement, pour que les gens se connaissent et s'entraident, pour recréer le village dans la ville et inventer une formule qui soit à mi-chemin entre la ville et la campagne.

Peut-être même pourrait-on se rapprocher, dans une certaine mesure, du modèle que nous proposent les Anciens : de le réaliser à l'échelle de la partie, d'un secteur de la ville qui serait plus autonome qu'il ne l'est aujourd'hui, qui serait comme une région autogérée, comme un quartier élargi qu'on pourrait définir comme la cité dans la ville. Il ne faut pas se réfugier dans l'image de cités idéales et lointaines, mais plutôt réinventer la ville dans la ville elle-même.

   

la qualité de la vie

Nos villes sont malades. Elles sont à notre image. Elles sont issues d'un système de valeurs qui met l'accent sur la centralisation, la croissance, la quantité.  Nos villes sont à l'image de notre confusion.

C'est d'abord dans notre tête que nous devons mettre de l'ordre. Il faudrait préconiser un urbanisme mental. Ordonner l'espace harmonieusement dans sa propre tête d'abord. La réaction doit d'abord venir de l'individu. De la nécessité où l'individu se trouve de vivre dans un milieu qui lui permette de s'épanouir : comme être bien dans sa peau, être bien dans son habitat, bien dans sa rue, dans son quartier, dans sa ville. Il faut partir de cette prise de conscience. Autrement, tout risque de venir de l'extérieur : les conceptions de ville servent alors d'autres intérêts que celui de l'individu. Et la qualité de vie vole en éclats.

   

une éthique de l'environnement

''... il nous reste à formuler une éthique de l'environnement.''

Pierre DANSEREAU, in Critère (Vivre en Ville).

Le grand écologiste québécois de réputation mondiale, Pierre DANSEREAU, parle d'une évolution de l'homme en quatre volets :

  • la nature à l'état sauvage,
  • le milieu rural,
  • l'industrie,
  • enfin, la ville.

De sauvage, en passant par rural et industriel, l'homme est donc devenu urbain.  Et voici que, parvenu à cette étape, l'homme qui est en devenir, traverse une crise. Il lui faut maintenant redéfinir ses rapports avec son environnement, afin de poursuivre son évolution. Redéfinir, en particulier, la ville.

 

 

  

l'individu

''Le problème fondamental qui se pose est la reconquête de la vie individuelle.''

Siegfried GIEDION, Espace, temps, architecture. Denoël/Gonthier

La solution, elle est en grande partie dans la prise de conscience individuelle et le regroupement des individus. Il faut que l'individu reprenne le pouvoir de décision qu'il a délégué à l'État, s'il veut survivre. On a du mal à imaginer qu'il pourrait en être autrement - qu'une partie de plus en plus grande de la population pourrait, par exemple, travailler dans les quartiers mêmes où elle habite. Cela suppose un autre type de ville. Et une autre civilisation. Mais, dans la mesure où nos grandes villes sont en train de mourir et que notre civilisation est en train d'éclater, nous n'aurons sans doute pas le choix : il va nécessairement falloir inventer de nouvelles villes et créer une nouvelle civilisation.

Cette nouvelle civilisation, elle commence à voir le jour autour de nous; mais surtout peut-être, elle commence à voir le jour en nous. Elle prend appui sur de nouvelles valeurs qui mettent l'accent sur l'échelle humaine, la communauté, le respect de la nature.

Ces propos peuvent sembler bien utopiques. Je sais bien que nous sommes menacés à tout moment de nous trouver en pleine explosion de violence. Mais l'une des solutions paraît être, plutôt que de gémir et de se complaire dans la peur de l'holocauste, de contribuer le plus possible à transformer les esprits, à commencer par le sien, afin de transformer les valeurs, de transformer les villes, de transformer la société, rendant ainsi un peu moins possible chaque jour une explosion de violence à l'échelle de la planète.

 

  

aménager l'espace

L'homme n'est pas achevé.
Il est en devenir.
Et dans son achèvement,
l'environnement est déterminant.

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