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Le Nouveau Planète
Dixième émission
27 juin 1989

1. Introduction
La série s'achève

2. Alimentation
Des protéines végétales pour contrer la faim dans le monde

3. Technologie et civilisation
La suprématie de l'image

4. Richard Buckminster Fuller
Un esprit contastataire et novateur

Introduction
La série s'achève

Nous sommes presque arrivés à la fin de la série d'émissions qui porte sur les Nouveau Planète. Et ce n'est pas sans regret, je vous le dirai très honnêtement, parce qu'il y a des tas d'articles intéressants que j'ai dû mettre de côté. On ne peut pas parler de tout.

 

Quand on pense que ces articles ont été écrits il y a 20 ans et que c'est encore tellement d'actualité, puisque les problèmes qu'ils soulèvent sont à peu de chose près ceux dont on se préoccupe maintenant. Par exemple, lorsqu'il est question de la problématique des marées noires, cela nous est familier puisqu'on patauge encore dedans, si j'ose dire.

Et puis on y trouve aussi plusieurs articles de personnages qui peuvent être considérés comme les maîtres à penser de notre époque. Je pense à Buckminster Fuller, par exemple, qui a écrit un article fort intéressant.

Je trouve aussi un article très bien tirée de la publication Playboy qui a été reprise par Le Nouveau Planète. Eh oui! Playboy… À une époque, c'était tout à fait correct de dire qu'il y avait d'excellents articles dans le Playboy. Dans cette entrevue, McLuhan faisait une critique du 20e siècle, et on le définissait comme un prophète, un mage de l'âge de l'électricité. On a dit de lui également qu'il était un philosophe du Pop Art. Entre autres choses, c'est McLuhan qui nous a fait redécouvrir la magie de l'électricité en la définissant comme le médium de l'instantanéité. C'est vrai qu'il y a quelque chose de magique dans tout cela.

Alimentation
Des protéines végétales pour contrer la faim dans le monde

Je suis tombé sur un article qui était très à l'avant-garde de toute cette interrogation qui nous est devenue familière sur l'alimentation. L’article, paru dans Le Nouveau Planète Nº 15, s’intitule : " L’alimentation de demain ". On y traite, en particulier, de la farine de pétrole et du manque de protéines. Pour aborder cette question, il fallait partir d'une réalité, qui est encore plus dramatique aujourd'hui qu'elle ne l'était à l'époque : la faim dans le monde.

 Une pénurie de protéines

PLANEL, Alomée.
" L’alimentation de demain ",
Le Nouveau Planète,
Nº 15,
mars 1970

" Désormais une porte s'ouvre sur les conditions de survie des pays de la faim, et également sur les conditions de vie des régions moins touchées par des problèmes d'alimentation, car, de toutes manières, la pénurie de protéines dans le monde tend à s'aggraver ", écrit l’auteure de cet article, Alomée Planel. " Bien que la production mondiale en bœufs, moutons et porcs soit en progression, poursuit-elle, le véritable problème, celui de la pression démographique et des besoins alimentaires toujours plus importants qu'elle implique, reste sans solution. " On en est toujours là.

" Les besoins en protéines sont grands. […] On chiffre actuellement le déficit mondial en protéines en millions de tonnes. Il devenait donc urgent de découvrir de nouvelles sources dont la production ne soit pas dépendante de conditions physiques, géographiques et climatiques. Le développement des cultures et de l'élevage ne pourrait probablement pas suffire à satisfaire les besoins en protéines rendus croissants par l'expansion de la population mondiale. "

On se tourne finalement, dit-on, vers les laboratoires de microbiologie. Par exemple, on étudie la possibilité qui s'offre d'exploiter les protéines végétales.

" Près de trois fois plus abondantes, les protéines végétales (58 millions de tonnes disponibles en 1965 pour l’alimentation humaine) sont souvent insuffisantes pour maintenir l'organisme en bonne santé et en assurer les besoins de la croissance (céréales, légumineuses, oléagineux). Les protéines tirées des feuilles, selon un procédé tout nouveau, ne constitue encore qu’une exploitation expérimentale ", note-t-on.

Il y a également toute la question de la complémentation alimentaire qui est soulevée plus loin.

 Une farine de pétrole
" La synthèse, principal objectif des ces deux sciences en rut que sont la biologie et la chimie, va pénétrer dans nos estomacs. "

En fait, on se rend compte qu'il va falloir inventer une nouvelle alimentation dans l'avenir. Je dois dire qu'un certain progrès a été fait dans ce sens-là. Certains groupes poursuivent des recherches pour produire des protéines à partir de pétrole.

" L'aliment obtenu est une poudre de levure se présentant sous la forme d'une farine blanc-crème, sans odeur et pratiquement sans saveur, de haute teneur en protéine (66 %), d'une valeur nutritionnelle remarquable – surtout en ce qui concerne la vitesse de croissance – et une très grande facilité de conservation. Ce composé intéresse naturellement les fabricants d’aliments composés qui en voient une application directe, mais également les producteurs agricoles car il peut leur permettre d’utiliser plus rationnellement leurs propres céréales. […] Ce qui fait de ce produit un excellent complément pour une utilisation optimale des protéines d’origine végétale. "

 

" Le véritable problème, poursuit plus loin notre auteure, est de savoir comment présenter au public cet aliment nouveau. Doit-on faire de la supplémentation avec des petits biscuits à prendre ‘ en cas ’ ou ‘ en plus ’, à côté d'une alimentation médiocre et pauvre en acides aminés? Doit-on, au contraire, essayer d'incorporer dans la base même de l'alimentation quotidienne cette fameuse protéine, qui aurait ainsi l'avantage de se faire oublier? Alors, si l’on joue le jeu de cette transformation intégrale de l’alimentation humaine, pourquoi ne pas le jouer jusqu’au bout, dans la forme comme dans le fond en créant de nouvelles apparences. Pas de supplémentation, pas de reconstitution. On étudie une formule nouvelle pour un aliment nouveau, ni viande, ni lait, ni épi de maïs, ni graine de soya. Une boulette appelée X, une pilule-aliment, un liquide, un solide, qu'importe. " [rires]

" Mais comment l’appellerait-on? Plaquette nutritive ou pastille vitaminée? ‘ Protéines de biosynthèse ’, est un terme trop difficile. […] Les alimentologues en sont encore à accumuler les projets, car une décision d’une telle importance ne se prend pas à la légère. […] Nourriture synthétique après tissu synthétique, plantes synthétiques, température ou radiations synthétiques. La synthèse, principal objectif des ces deux sciences en rut que sont la biologie et la chimie, va pénétrer dans nos estomacs.

" C'est une révolution, une révolution sociologique et organique, une nouvelle désescalade des rites et des coutumes ", conclut Alomée Planel.

Technologie et civilisation
La suprématie de l’image

Fin des années 60, début des années 70, le discours sur l'audiovisuel, sur l'image en particulier, devient de plus en plus interrogateur. On se demande quel va être l'effet sur la société, sur les individus, de cette surabondance de sons et d'images… ce miroir, sorte de magie du double, que nous proposent les mass media? Dans Le Nouveau Planète Nº 15, Daniel Diné tente de répondre à cette question.

 L’invasion de l’image

DINÉ, Daniel.
" Droit à son image? ",
Le Nouveau Planète,
Nº 15,
mars 1970

" Nous sommes plongés dans le bain de la réalité quotidienne et son étrange rumeur nous envahit, nous submerge, écrit Daniel Diné : celle de la rue avec ses visages merveilleux, horribles, humains. Toute cette masse de visages anonymes, lointains et combien présents, tous ces visages sont également les nôtres, l'image nous les présente quotidiennement étalés sur les pages des journaux ou des magazines, projetés sur les écrans des actualités cinématographiques ou de la télévision.

" Le besoin grandissant de la présence de l'image est le phénomène le plus saisissant de notre monde technologique et moderne. Dans le même temps, les machines audiovisuelles se diversifient et se perfectionnent. L'industrie en produit en plus grand nombre. Il est, dès lors, tout à fait naturel que l'image nous environne, s'incruste dans notre vie privée et professionnelle, prenne le relais des moyens d'enseignement, amplifie l'enregistrement et la reproduction de l'information. Dans ces conditions, il n'est pas surprenant de constater que l'image se nourrit du visage et du corps humain. C'est la caractéristique de l'image fixe ou animée d'être gloutonne et de pouvoir, grâce à l'évolution de ses techniques, nous enregistrer et nous reproduire sans notre consentement. – Comme si on était absorbé malgré nous par l'image.

" Le besoin grandissant de la présence de l'image est le phénomène le plus saisissant de notre monde technologique et moderne. "
 

" La première conséquence est une transformation radicale des rapports sociaux. La seconde est de poser avec acuité, en prévision des abus qui ne manqueront pas d'être commis, le fondement du droit de la personne sur sa propre image. Il semble naturel que chacun ait droit au respect de sa vie privée, mais aucun texte ne le confirmait. " Comme tout cela est tripatif!

" Il est non moins exact que le cinéma et la télévision créent un besoin constant d'information et de distraction audiovisuelles, occasionnant une demande plus intense d'images, créant par la même occasion des phénomènes d'accoutumance, voire d'intoxication. "

 L’ambiguïté de l’image et le problème de la projection
" L'image reste indifférente et parle de l'homme aussi bien en révélant sa transparence que son opacité. "
" Il est nécessaire de tenir compte de deux phénomènes importants ", nous dit Daniel Diné quand on parle de l'image. " D'une part, l'invasion et le perfectionnement des techniques audiovisuelles. D'autre part, l'évolution psychologique de l'homme face à ces évolutions.

" L’image n’est qu’une virtualité, une apparence, c’est-à-dire une absence qui s’appuie néanmoins sur une réalité, celle de l’existence de notre propre enveloppe charnelle. Toute la richesse de l’image, ce n’est pas ce qui s’y trouve puisqu’elle n’est qu’un reflet, c’est ce que nous y projetons. En cela, l’image est d’une grande ambiguïté. Elle est le reflet de la réalité et elle est aussi tout ce qui participe de l’irréel. […] L'image est magique tout autant que le miroir qui nous renvoie notre visage qui nous resterait, sans lui, toujours inconnue. – Mais le miroir est toujours déformant d'une certaine façon. Nous nous voyons relativement déformés et le fait de se voir ainsi a une influence en retour sur nous. C'est l'effet de feedback qui est très important ici. – […]

" Et la fascination que l'homme a pour l'image photographique, cinématographique ou télévisuelle indique bien que l'esprit est fondamentalement impliqué par elle en ce qu'elle peut fixer le temps, arrêter son érosion, mettre en conserve ce qui a été, stopper la lente dégradation que chaque jour imprime aux choses et aux êtres vivants. En cela, l'image est très rassurante pour l'homme. L’image est vraiment ce par quoi il se construit. Grâce à elle, il découvre les mille facettes de sa personnalité, il y puise sa cohérence, il y projette ses craintes, ses angoisses, ses désirs, il y camoufle la mort. […]

" L'image qui dédouble la vie de l'homme parce qu'elle représente les deux pôles d'une identique réalité. […] Nous vivons la vie imaginaire, violente, voluptueuse, enjouée, désopilante des personnages d'ombres et de lumières, projetés sur l’écran et dans lesquels nous nous projetons. […]

" L'image reste indifférente et parle de l'homme aussi bien en révélant sa transparence que son opacité. Devant l'image, l'homme n'a pas tellement de ressources. Il se traduit et se révèle en même temps. L'image fait éclater la vérité ou le mensonge en mille vérités ou mille mensonges et les expose aux regards médusés. Les réalisateurs, qui sont de grands manipulateurs de mythes, le savent bien. Ils savent que l'image, c’est l'appropriation de la personne humaine et sa projection en une autre qui est son double ", explique Daniel Diné.

 Création VS Information
" L'image née de la main de l'homme est une création beaucoup plus qu'elle n'est une information. "
" L'image née de la main de l'homme est une création beaucoup plus qu'elle n'est une information, poursuit plus loin D. Diné. […] L'information se doit de porter à la connaissance du public tous les faits du monde. La liberté est le fondement même d'une bonne information. Liberté d'enregistrer ou de filmer quoi que ce soit. […] À partir de ce moment, elle se sert du caractère hypnotique de l'image pour susciter des conditionnements. Les facteurs commerciaux faussent le jeu. Cette contradiction est alarmante quand on songe aux abus qu’elle peut provoquer, surtout en ce qui concerne les droits des individus sur leur vie privée ou sur leur image. […]
 
" Notre civilisation est devenue une civilisation de masse, et l'isolement de l'individu au sein de petits groupes soudés les uns aux autres a fait place à la solitude de l'être humain au milieu d'une collectivité anonyme, où tous sont rassemblés et tous sont isolés avec comme antidote les moyens de communication. L'image vient relayer et combler tous les désirs de communication. Or, l'homme des sociétés occidentales n'a reçu aucune préparation pour faire face aux nouveaux médias. Il est encore pétrifié et indécis devant les multiples facettes de l'image. Ou bien, il offre et vend son image par narcissisme ou intérêt. Ou bien, il est la proie des chasseurs d'images. Il ne se rend pas encore compte combien l’image dépouille du masque et en même temps multiplie les masques, combien elle offre de possibilités infinies de création populaire et dans le même instant favorise la fascination.
" Il faudrait donc que l'homme d'aujourd'hui accepte l'image pour ce qu'elle est, c'est-à-dire un moyen de communication et d'éducation ambiguë. "
" Il faudrait donc que l'homme d'aujourd'hui accepte l'image pour ce qu'elle est, c'est-à-dire un moyen de communication et d'éducation ambiguë, tour à tour facteur de conditionnement et instrument de démythification, créateur et destructeur de mythologies. – Cela me paraît important ce côté ambigu de l'image et de toute communication audiovisuelle d'ailleurs. – L'image renvoie à la réalité qui lui rend bien la monnaie de sa pièce. […]
" L'image renferme la perception instantanée de l'âme et si elle nous offre le reflet de la réalité, elle y ajoute celui de l'esprit. L'image reflète tous les échanges de l'individu avec le monde et également avec la machine. Actuellement – on est en 1970 –, l’homme se trouve installé très inconfortablement au cœur de la machine et celle-ci l’enveloppe et le détermine. Il devient évident que mêmes ses rêves relèvent du domaine de la machine, qu’elle les fabrique industriellement et les projette collectivement. C’est le rôle de l’image d’être le trait d’union entre l’homme qui a perdu son ombre et l’homme planétaire. C’est aussi le sens d’une nouvelle forme de culture basée sur la création. "
 Image planétaire et devenir humain
FULCHIGNONI, Enrico
(Propos recueillis par Planète).
Le Nouveau Planète,
Nº 15, mars-avril 1970

Accompagnant l’article de Daniel Diné, on trouve une entrevue avec un personnage très intéressant qui s'appelle Enrico Fulchignoni. Professeur de l'Université de Rome et de l'Institut Français de Presse, il est directeur de la section de la Création artistique et littéraire à l'UNESCO, à cette époque.

Dans cet entretien avec Planète, il traite, à un moment, de la multiplicité de la fonction de l'image :
" La fonction essentielle de l’image dans la société contemporaine est d’être informative,
dit-il. Mais il n’y a pas de doute : sa fonction créative est extrêmement importante. "

Mais ce qui m'intéresse particulièrement dans ses propos, c'est le rapport qu'il définit entre l'homme et l'image.

" L'être humain aime être lié à quelque chose qui fait partie de lui-même et qui est en même temps en-dehors de sa propre enveloppe charnelle. "
 

" L'homme prend-il conscience de lui-même à travers l'image? ", lui demande-t-on.

" La notion de l'image en soi-même est une notion qui donne des assises mystérieuses mais très solides, très sécurisantes au point de vue psychologique. L'être humain aime être lié à quelque chose qui fait partie de lui-même et qui est en même temps en-dehors de sa propre enveloppe charnelle. C’est le rôle q’il donne à son image, à son ombre, à son double. […] Il n'y a pas de doute : beaucoup de gens ont la tentation de vivre une vie onirique uniquement basée sur la consommation des images et pas du tout sur la richesse de l'expérience directe. – Finalement, les aventures, on ne les vit pas;  on demande à Batman de les vivre pour nous. – Au lieu de prendre conscience de lui-même – par ces images, par ces messages audiovisuels –, l'homme vit par procuration. La croissance des moyens de séduction de l'image fait que celle-ci n'a aucun des caractères traumatisants du réel et qu'il est aussi possible de ‘ vivre ’ sans courir les risques que l'expérience réaliste ou que la réalité nous infligent. "

Selon moi, c'est l'une des critiques les plus importantes que l'on puisse faire de notre monde de mass media. Les gens ont une tendance à ne pas vraiment participer mais à se laisser engourdir par ce grand téton électronique qu'ils sucent quelques heures par jour.

" Les produits de la civilisation technique ne donnent jamais des images apaisantes. ".

" L'image est-elle témoin de son temps? ", demande-t-on à ce professeur.

" Ce qui est très désagréable aujourd'hui ce sont toutes les images du monde technologique, la ferraille, les cimetières de voitures. Les produits de la civilisation technique ne donnent jamais des images apaisantes. C'est un peu la même chose avec la musique concrète qui ne vous donne que des sentiments de désarroi, de peur, de crainte, d'angoisse. C'est très curieux comme des produits industriels ne réussissent pas à se composer dans une harmonie apaisante. Tout ce qui est rapide, nerveux, immédiat ne réussit pas à être apaisant. J'ai l'impression que le sentiment de paix est surtout lié à une grande disponibilité de temps, à une ‘ sacralisation ’ de l'espace et c'est la chose qui manque le plus à notre civilisation. "

 

" Quelles sont les mutations sociologiques que les images ont, ou vont, provoquer? "

" Dans la mesure où l'on doit évoquer, même symboliquement, l’idée d'un être collectif planétaire fait de millions et de millions d’hommes, il faut aussi penser que cet être-là, relié d'une nouvelle manière par les systèmes nerveux, des sons et des images, est aussi un être qui prend conscience de lui-même. – Cette idée m'a fait beaucoup tripper; c'est peut-être ça la conscience planétaire dont on parle tant aujourd'hui… – Il est ainsi possible de penser que l'image, et les représentations collectives qui sont données à travers l'image, vont être pour l'humanité de demain, la clé de sa réussite en tant qu'‘ être collectif pensant ’ ou, au contraire, le facteur de son échec en tant que monstre en devenir. "

Richard Buckminster Fuller
Un esprit contestataire et novateur

J'ai trouvé dans Le Nouveau Planète N° 10 un article de Richard Buckminster Fuller qui est très bien commenté, car, il faut bien le dire, ce scientifique est relativement difficile à suivre dans ses exposés. Je me souviens d'un moment très agréable que j'ai vécu alors qu'il était venu prononcer une conférence à l'Université McGill, un peu après Expo 67.

 Un personnage étonnant

" Buckminster Fuller parle ",
Le Nouveau Planète
,
N° 10, septembre 1969.

Tout le monde sait qui est Fuller : c'est l'architecte ingénieur qui a conçu le pavillon des États-Unis sur l’Île Notre-Dame (Montréal). Cette fameuse structure sphérique, telle une immense boule de plexiglas, avec des formes à l'intérieur qui se tiennent comme suspendues dans l'espace.

Le Pavillon américain de l'Expo 67 à Montréal

Lors de cette conférence, on avait l'impression d'être en présence d'un véritable génie. Après son exposé, j'ai demandé à un ami en sortant : " Qu'est-ce que t'as compris? " – " À peu près le tiers ", me dit-il… Et je vous dirai qu'il fallait avoir une grande culture pour comprendre le tiers de ce que racontait B. Fuller. Bref, c'était un personnage absolument étonnant!

" L’inventeur des dômes géodésiques est considéré par les Américains, et par les Russes, comme un des esprits les plus novateurs de notre temps. Les économistes, les hommes politiques, les chefs d’entreprises et les étudiants l’écoutent ", peut-on lire dans la présentation de cet article intitulé : " Buckminster Fuller parle ", paru dans Le Nouveau Planète N° 10.

" Buckminster Fuller inventeur aux centaines de brevets et l’un de ceux à qui l'humanité doit son progrès dans les dernières années. Mais ce bâtisseur a aussi réfléchi à son métier d'architecte, d'urbaniste, à tout ce qu'on appelle aujourd'hui ‘ l'environnement ’. Si bien réfléchi que, liant ses réalisations concrètes à toute une analyse de notre monde, Fuller fait aujourd'hui figure de maître à penser. Tous ceux qui, aux États-Unis, s'occupent de mettre l'univers au service de l'homme, de l'économiste au politique, du chef d'entreprise à celui qui se veut penseur pur l'étudient, l'écoutent. Connaître ses idées, c’est entrer dans un mode de pensée moderne, parfois surprenant à nos esprits marqués de cartésianisme ", écrivent les rédacteurs du Nouveau Planète. Mais encore faut-il comprendre ses idées. Mais on y arrive, remarquez…

Voici les 3 derniers des 14 principes sur lesquels Buckminster Fuller fonde sa pensée.

 L’autodiscipline
 

" Buckminster Fuller nous révèle le fantastique travail qui lui a permis de devenir l'immense technologue [que nous reconnaissons encore aujourd'hui] : ‘ En 1927, j'ai renoncé au diktat de la société selon quoi, pour survivre, l'homme doit gagner sa vie. J'y ai substitué mon concept de responsabilité de l'individu dans l'Univers. J'ai cherché à accomplir les tâches que personne n'abordait, qui seraient concrètement avantageuses pour la société et faciliteraient sa vie. J'ai discipliné mes facultés, développé mes connaissances. Je recommande d'étudier (il s'adresse aux jeunes en particulier) la synergétique, la théorie des systèmes généraux, celle des jeux de van Neumann, la chimie, la physique, la topologie, la géométrie dans l'espace, la cybernétique, la biologie, les sciences de l'énergie, la géographie politique, l'ergonomie, et la technique de production. " Rien de moins!

Quel programme ahurissant pour un individu normal! Mais Fuller, lui, a choisi de le suivre. Il se disait convaincu que le véritable technicien doit être pluridisciplinaire. Cette idée a fait couler beaucoup de salive dans les milieux universitaires à l'époque. Les jeunes, il faut le dire, l'accueillaient dans le délire, car il disait des choses qui embêtaient les adultes. Qui emmerdaient tout le monde, en fait, sauf les étudiants.

 Le piège de la spécialisation
" En gardant tous les individus remarquables compartimentés dans leur spécialisation, les grands pirates se réservaient l'intégration des richesses produits par les spécialistes. "
" Ce concept de coordination (nous utilisons le mot de Fuller, mais dans notre langage, il faudrait plutôt dire ‘ idée ’, ‘ groupe d’idées ’ ou ‘ théorie ’), a deux parties. D’abord il note que ‘ la spécialisation a été inventée par des pirates qui, craignant que les plus brillants ne chassent les grands de ce monde, préféraient les diviser. En gardant tous les individus remarquables compartimentés dans leur spécialisation, les grands pirates se réservaient l'intégration des richesses produits par les spécialistes. Ce sont des pirates et ils sont maîtres du commerce mondial. ’ – Comme on peut le voir, c'était un homme qui n'hésitait pas à exprimer clairement ses opinions. – (Et ceci est écrit en 1969, par un Américain que paient, que font vivre, la Marine, les Fusiliers marins, l’Aviation, le Ministère de l’Intérieur et Ford! Depuis Engels, capitaliste, la critique du système par un de ceux qui y participaient n’a jamais été si violente…), remarquent les rédacteurs.
 

" Puis, rappelant qu’il ‘ continue à s'efforcer de dépasser toutes ces inventions ’, il entre dans la très haute technique. ‘ Je m'aperçus que la nature n'avait pas de section spéciale pour la chimie, les mathématiques, la physique, la biologie, l'histoire, etc. Mais qu'elle avait un seul secteur, un seul système arithmétique. Elle utilise une coordination de 60 et non de 90 degrés, a un système triangulaire et tétraédrique. – Pensez à la structure du pavillon des États-Unis et vous allez comprendre de quoi il s'agit… c'est-à-dire basée sur le triangle équilatéral, mais il faut quatre triangles équilatéraux pour former un système triangulaire tétraédrique

Détail d'un dôme géodésique

"Cela m'a permis d'inventer des structures utilisant l'espace plus économiquement que tous les systèmes rectilignes et autres, 1000 fois plus légères que le dôme de Saint-Pierre de Rome, 30 fois plus efficace que le béton ou l'acier. Il n'y a que deux éléments variables dans toutes les formes de l'univers : l'angle et la fréquence. ’ "

 La communauté mondiale
 " Parti d’une histoire écologique de l’humanité, de ses migrations depuis des millénaires, Fuller aboutit à cette remarque surprenante : ‘ […] L’économie industrielle a attiré les hommes dans les villes, mais les villes explosent, les familles se déplacent, l’emploi se fait plus diffus, l’urbanisation n’est que temporaire. Les hommes convergent pour l’échange culturel et commercial, mais ils se déploient pour leurs activités physiques. Tous les concepts d’urbanisme seront désuets. ’ Nous pensons inutile d’insister sur l’importance de cette remarque, notent les rédacteurs. Nos urbanistes auraient eu intérêt à s’en inspirer… "

 Richard Buckminster Fuller

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Par 4 chemins/ Le 13 avril 2001
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
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