Saison
1999-2000
  Émission du lundi 21 février 2000
   

L’ourson… pour la prière du soir

D’après :
" Nounours ",
Courrier
international,

N° 477-478,
23 décembre 1999-
5 janvier 2000.
 


Vous ne le croirez pas… On avait déjà les poupées qui parlent mais voilà qu’arrivent les ours en peluche qui prient!

Cette information nous vient du El Pais de Madrid, un petit articulet repris récemment dans le Courrier international. En effet, il appert que " l’Église catholique du Brésil vient de commercialiser un ourson qui récite le Notre Père quand on lui bouge les pattes ". C’est peut-être une nouvelle qui nous vient de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours…

Pourquoi un ours et pas une girafe? Parce que l’ours fait plus crédible. Il me semble qu’une girafe, ça a l’air d’un animal qui raconte des histoires. L’ours c’est donc plus sérieux, surtout pour réciter le Notre Père.

 

 

   


     
   

Des jeunes qui ne savent plus qui ils sont

D’après :
LÉTOURNEAU,
Micheline.
" Les problèmes
des garçons :
les comprendre
et les prévenir ",

Psychologie
préventive
,
N°33, 2000.
 

 

On parle beaucoup ces temps-ci du Sommet du Québec et de la jeunesse, événement qui vise entre autres à favoriser l’intégration des jeunes à une société toujours plus compétitive et davantage ouverte sur le monde... J’ai trouvé dans un numéro de Psychologie préventive – ou plutôt c’est ce numéro qui m’a trouvé… –, ce titre qui apparaît en première page : " Nos garçons : un constat inquiétant. " J’ai vu qu’il y avait tout un dossier très intéressant sur cette question, et je me suis particulièrement attardé à un article de Micheline Létourneau, psycho-éducatrice et présidente de la SROH (Société de recherche en orientation humaine – j’ai mis un temps fou à trouver ce que ça voulait dire SROH…) Alors, j’ai fait un collage de ses propos, une sorte de mosaïque, à partir des informations que j’ai retenues.


Site officiel du
Sommet du Québec et de la jeunesse

 


" Certains jeunes
se sentent
constamment
agressés par tout ce qu’ils
considèrent comme
une entrave à leur
droit de vivre "

 

On parle des années qui ont précédé : " Les jeunes ont hérité d’un sentiment de droits acquis qui est à la base d’une faible tolérance à la frustration et aux contraintes de la vie. Peu complexés d’eux-mêmes, ils sont convaincus de trouver autant de considération et d’amour gratuit à l’école ou dans l’environnement social qu’ils en ont reçu de leurs parents. Aussi, lorsqu’ils font face à des adultes qui doivent les éduquer, ce sont ces derniers qui sont jugés comme violents et irrespectueux à leur égard. Conséquence plus grave chez certains jeunes : ils se sentent constamment agressés par tout ce qu’ils considèrent comme une entrave à leur droit de vivre ", explique Micheline Létourneau. Ça va loin.


" Les jeunes
souffrent d’un
manque de
connaissance
d’eux-mêmes. "

 

 

 


" Bien qu’ils connaissent les droits qu’ils peuvent réclamer, poursuit cette auteure, les jeunes souffrent d’un manque de connaissance d’eux-mêmes. Il faut dire que dans une société qui a favorisé l’identité sociale par le titre et les possessions matérielles, bien peu de personnes considèrent l’importance de leur identité personnelle. Aussi, plusieurs jeunes ne savent pas qui ils sont, ce qu’ils veulent et, comme plus d’un garçon m’a déjà déclaré, la plupart du temps, ils ne savent même pas ce qu’ils ressentent. " Grave!

Ensuite, je vois que " certains accusent l’éducation d’avoir été, ces dernières années, trop libérale ou permissive et d’être responsable des résultats que nous récoltons. Ils prônent la réintégration de principes tels que le sens de l’effort – ah ça! ce n’est pas à la mode du tout. Vous ne serez pas beaucoup aimé si vous voulez que les jeunes développent le sens de l’effort, et puis vous ne serez pas compris, pour commencer. On dira : " Pourquoi moi? Elle m’en veut, elle ne m’aime pas, il ne m’aime plus " –, l’amour du travail et la persévérance pour donner un nouveau souffle à l’éducation et tenter de résoudre, notamment, des problèmes scolaires de démotivation et de décrochage. "

  • Les jeunes et les adultes

On voit qu’il y a une recherche de modèles. Je précise qu’on parle ici particulièrement des garçons : ils ont besoin d’être encadrés par des hommes qui seraient des modèles pour eux. La psycho-éducatrice dit plus loin : " Notre discours doit être le reflet de nos actes – aussi, pour que ces modèles-là soient cohérents –, autrement les jeunes auront vite fait de dénoncer notre incohérence et nous perdrons toute crédibilité à leur yeux. "

Puis, Mme Létourneau raconte que la SROH a fait une recherche " exploratoire " en 1996, sur " la conception que les jeunes ont de l’adulte ". [rires]

" Nous avons alors découvert
que ce que les jeunes réclament de la part des adultes
c’est que ces derniers soient
responsables,
autonomes, moins émotifs et capables d’agir avec plus de réflexion et de logique ", explique la directrice du SROH.

" Les adultes sont-ils en mesure de répondre à cette demande, quand on pense que la croissance économique et l’accès à une certaine richesse, de même que l’influence de plusieurs messages véhiculés par la société de consommation en ont entraîné plusieurs à vivre dans une sorte d’insouciance? demande la psycho-éducatrice. Mais nous voilà aujourd’hui confrontés d’une part à une brusque diminution des ressources et d’autre part à une augmentation de la compétition maintenant à l’échelle mondiale. Nous n’avons d’autre choix que d’accepter que la vie soit devenue plus exigeante, bien que nous ayons été habitués à une certaine facilité.

" Les jeunes nous demandent de les aider à vivre
selon des nouvelles règles qui exigent pour tous
compétence, combativité et discipline. "

Ce que j’aime bien là-dedans c’est que les jeunes n’ont pas à porter le poids véritablement de la situation présente. Il faut d’ailleurs faire très attention à ne pas détourner le discours dans ce sens. Ce sont les adultes qui doivent porter le poids de cela… le système d’éducation, c’est la façon dont on les élève, ce sont les valeurs qu’on leur a communiquées ou avec lesquelles ils se sont familiarisés, à notre insu ou pas, à travers le système, à travers les médias, etc.

" Les adultes sont donc placés devant l’urgence de se renforcer afin que les jeunes bénéficient de leur enseignement et de leurs conseils. [Renforcer d'abord les adultes] cela exige d’eux le courage de se libérer de la recherche de sécurité absolue, placés dans un mode de vie insouciant, de faire de nouveaux apprentissages, de développer de nouvelles connaissances ", explique Micheline Létourneau.

Ça m’apparaît très intéressant. Il ne faut pas non plus culpabiliser les adultes, car c’est toute la société qu’il faut réexaminer. Les difficultés à laquelle les jeunes sont confrontés, c’est un problème de société. C’est eux qui en sont les victimes mais c’est toute la société qui doit prendre cette situation en main.

   


     
   

La chirurgie placebo

D’après :
COHEN, Philip.
" Opéré pour rien ",
L’Actualité
,
1er mars 2000.
 

Dans le dernier numéro de L’Actualité, il est question de la chirurgie placebo. Il est question d’une certaine Lynda Mackenzie, peintre et écrivaine canadienne, atteinte de la maladie Parkinson, qui a subi une intervention il y a une trentaine de mois.

" L’une des premières choses dont elle se souvient lorsqu’elle évoque l’opération […], c’est le bourdonnement sourd d’une perceuse quand les médecins ont foré quatre trous dans son front anesthésié, explique l’auteur de l’article, Philip Cohen. […] Plus tard, dans le brouillard de l’anesthésie, elle a entendu le chirurgien demander des ‘ implants ’, des cellules fœtales qu’on injecte profondément dans le cerveau des patients parkinsoniens afin de compenser les neurones détruits par la maladie. Après l’intervention, elle affirme avoir senti que son état s’était nettement amélioré. "

Mais, en fait, elle n’a pas reçu d’implants : " Elle faisait partie d’un groupe témoin composé de patients qui ont subi l’opération, mais pas d’injection. ‘ On m’avait dit que ça pouvait arriver, mentionne-t-elle. Mais j’étais pourtant sûre que l’on m’avait injecté des implants. ’ Ses symptômes ont temporairement diminué grâce à l’intervention chirurgicale : l’effet placebo ", explique le journaliste.

C’est ce qu’on appelle la chirurgie placebo. On ne vient pas de l’inventer : ça se pratiquait beaucoup dans les années 50, particulièrement dans les cas d’angine de poitrine. On ouvrait, on ne faisait rien et on refermait. En 1959, une étude a été réalisée par Leonard Cobb, un médecin de Seattle. " La moitié de ses patients avaient effectivement subi l’opération, explique Cohen. Mais, pour l’autre moitié, le chirurgien s’était contenté d’ouvrir la poitrine sans toucher aux artères. Au grand dam des partisans de l’intervention, les deux groupes avaient affiché un taux égal de rétablissement. "

On peut avoir l’impression de sombrer dans le ridicule avec des histoires comme celles-là, mais il n’en est rien. Moi, je voudrais bien qu’on réhabilite la notion de placebo parce que c’est extrêmement important puisque ça marche et même que ça marche très fort.

 


Je suis fasciné
par l’effet placebo
parce que ça
suppose que nous
avons des pouvoirs
incroyables.

 

L’effet placebo et la force de l’esprit

Je suis fasciné par l’effet placebo parce que ça suppose que nous avons des pouvoirs incroyables. Notre inconscient est d’une puissance étonnante : à partir du moment où on le trompe – car l’effet placebo c’est bien ça –, cela réussit quand même, dans bien des cas, à produire son effet.

" Voici maintenant annoncé à grands cris qu’un effet se produit sans cause, un effet capital puisqu’il y va de la santé publique, un effet insupportable tout de même puisqu’il vient narguer la science médicale et sa servante la pharmacologie. Il y a là deux poids deux mesures. L’existence de l’effet a été vérifiée par des expérimentations multiples, valables et répétées, tandis que la cause échappe à toutes les investigations. " Tout ce qu’on peut dire c’est que l’esprit est très fort…


Ce qui nous
intéresse beaucoup
, c’est de voir
jusqu’à quel point
l’esprit humain est
puissant.

 


Je puise maintenant quelques réflexions dans un ouvrage tout à fait remarquable de François Roustang qui s’intitule
La fin de la plainte, paru aux Éditions Odile Jacob. Il s’agit d’un philosophe, psychanalyste de formation, praticien original. C’est " sans doute celui qui s’interroge avec le plus de force critique sur le sens et l’effet des thérapies ", peut-on lire en quatrième couverture. Roustang a écrit plusieurs ouvrages, d’ailleurs. Est-ce que je vous ai déjà parlé de Comment faire rire un paranoïaque? Peut-être pas… j’aurai eu peur que vous ne vous sentiez visé [rires]. De toute façon, j’aurai l’occasion d’y revenir.

Ce qui est très étrange, c’est qu’on est maintenant obligé de faire des recherches sur ce que peuvent valoir les médicaments en prenant l’effet placebo pour référence. Il s’agit de pouvoir démontrer scientifiquement que tel médicament est plus efficace que le placebo. On se dit : parmi ces malades-là, il y en a 15 qui ont reçu un placebo, et il y en a eu 15 qui ont eu le médicament, et sur les 15 qui ont reçu le médicament, il y en a 10 qui se portent mieux et sur les 15 qui ont reçu le placebo, il y en a 10 également qui se portent mieux. C’est tout de même extraordinaire comme phénomène! Ne retenez pas tellement l’aspect tromperie qu’il y a là-dedans; ce qui nous intéresse beaucoup, c’est de voir jusqu’à quel point l’esprit humain est puissant.

 

D’après :
ROUSTANG, François.
La fin de la plainte
,
Éd. Odile Jacob,
2000.

" Si l’effet placebo
est un mystère,
c’est d’abord et
avant tout
l’étroitesse de vue
de la science
pharmacologique
qui en est
responsable "

 

 

Le fait que la science soit obligée de s’appuyer sur une comparaison qui porte sur l’effet placebo, en tout cas pour les médicaments, c’est " comme si la science admettait qu’elle avait besoin de la non-science, explique Roustang, et que la non-science, sans se troubler, puisait dans la science de nouvelles raisons de s’épanouir. Mais impossible d’oublier que si l’effet placebo est un mystère, c’est d’abord et avant tout l’étroitesse de vue de la science pharmacologique qui en est responsable. Elle considère cet effet comme irrationnel, parce qu’elle est enfermée dans sa propre manière de raisonner. " Déterminisme, matérialisme, etc.

Le placebo tient beaucoup de la force de la relation médecin-malade ou intervenant-malade et c’est là qu’il y a une petite difficulté. On fait confiance au médecin mais… Le fait que le médecin va tout à coup prescrire, par exemple, du sucre, des vitamines ou du magnésium, en sachant que ces médicaments qui n’en sont pas vraiment auront une efficacité " même s’ils ne peuvent pas en rendre compte ", remarque Roustang.

" Ils ont beau dire qu’ils font semblant,
[les médecins] sont pris avec une
croyance semblable à celle de leurs patients. "
(Car les médecins participent à une étude clinique avec placebo ne savent normalement pas si ce qu'ils remettent à leurs patients est le médicament actif ou le placebo. Ce sont des essais double-aveugle.)

Il y a le rapport entre l’intervenant et le malade, bien sûr, et il y a l’attente aussi. On constate que ça prend plusieurs facteurs pour expliquer l’effet placebo. Il faut sortir de l’idée qu’on se fait, très souvent, qu'il s'agit d'êtres naïfs ou d'êtres quelque peu débiles qui sont sujets à se sentir mieux lorsqu’ils prennent le placebo. Ils se sont laissés prendre à l’efficacité du placebo en question mais, au fond, on en est tous là. Non pas qu’on soit tous des êtres débiles ou peut-être qu’on l’est aussi… [rires] Mais ça, c’est autre chose…

Roustang dit ici, par exemple : " Le fait que la plupart des patients se sont conformés aux instructions du traitement placebo non frauduleux et que plusieurs ont attribué plus tard leur amélioration à la prise de ‘ pilules de sucre ’, suggère que les placebos n’ont pas besoin d’être trompeurs pour être efficaces. "

Voyez ce que peut dire un médecin, Irving Kirsch, que cite ici Roustang, en expliquant que c’est ce qui fut dit aux patients avant d’être soumis à un traitement : " ‘ De nombreuses personnes dans une condition semblable à la vôtre, ont été aidés par ce qu’on appelle parfois des pilules de sucre, et nous estimons que lesdites pilules de sucre peuvent vous aider, vous aussi. Savez-vous ce qu’est une pilule de sucre? Une pilule de sucre est une pilule qui ne contient en elle aucun médicament. Je pense que cette pilule vous aidera, comme elle en a aidé tant d’autres. Voulez-vous essayer cette pilule? " Il y a une part de suggestion là-dedans, bien sûr.

  • L’importance du rituel dans la prise de médicaments

Du reste, François Roustang, n’est pas un spécialiste mais du moins est-il très familier avec toute la démarche de l’hypnose. Ce qu'il retient surtout comme facteur décisif dans le placebo, c’est le rituel. " C’est une vaste entreprise, le placebo, qui met en jeu une série de paramètres. L’efficacité du placebo n’a été possible que par l’entrée du patient dans la communauté des guéris par la science médicale. Est-il possible d’énumérer ces paramètres et de les réunir ensuite sous un seul chef?

" Kirsch, poursuit-il, nous met sur la voie en citant Jérôme Frank, lequel propose une liste de facteurs communs aux diverses psychothérapies :

  1. ‘ Une relation thérapeutique entre un client et un aidant socialement reconnu […];
  2. La prise du traitement en un lieu spécialement étudié, tel qu’un hôpital, une clinique, un centre de santé universitaire, ou un cabinet. D’après Frank – qui a fait des études là-dessus et qui est l’auteur de Changing Expectations –, le cadre lui-même suscite les attentes d’amélioration;
  3. Une théorie sur laquelle est fondée la thérapie […];
  4. L’usage d’un rituel ou d’une procédure thérapeutique. […] ’

" Tout est en place pour mieux comprendre non pas LA cause, mais l’ensemble des causes, raisons ou motifs qui ouvrent à la possibilité de l’effet placebo, explique Roustang. Il suffit de souligner que le rituel n’est pas à confiner dans les positions respectives du thérapisant et du thérapeute (assis, couché, en face à face, à côté l’un de l’autre), dans le rythme et le nombre des séances, dans l’utilisation de l’ordonnance, etc., mais qu’il comporte tous les traits qui viennent d’être mentionnés ", c’est-à-dire l’usage d’un rituel, une théorie qui repose à ce moment-là sur la thérapie, la prise de traitement dans un lieu, une relation thérapeutique avec l’aidant, etc.

L’auteur insiste beaucoup sur l’importance du rituel. " Un rite exige d’abord la présence d’un officiant […] qui soit socialement reconnu. Ce n’est pas sa personne qui est mise en avant et qui lui donne son prestige, c’est sa place dans telle société – qui est importante pour le soigné –, c’est donc avant tout sa fonction. […] Il représente la société qui a vérifié sa compétence et qui lui a donné l’autorisation d’exercer. Son autorité […] dépend d’une formation parfois longue et difficile. "

Roustang donne alors l’exemple de Freud qui s’est intéressé à ce phénomène, mais qui n’a pas jugé bon de creuser davantage qu’il ne l’avait fait dans quelques-uns de ses premiers ouvrages parce qu’il avait d’autres voies à fréquenter. Il avait, par exemple, remarqué qu’un médecin à la mode avait beaucoup plus de chance de réussir dans sa pratique qu’un simple débutant inconnu. Se conformer à ses prescriptions porte en plus la plus grande puissance – ce qu'il traduit par le terme " expectation ". C’est un mot anglais qu’il reprend parce que ce n’est pas de l’" expectative " qu’il s’agit , c’est encore plus fort que ça : c’est la promesse de résultats.

Mais retenons bien l’idée importante que l’effet du placebo repose en partie sur le rituel.
Le fait, par exemple, d’aller dans une salle d’opération, d’être endormi,
d’avoir passé quelque temps à préparer l’opération,
le fait d’être opéré, d’en reparler après, c’est pour le moins un rituel tout ça.
C’est ce qu’on veut dire.
En soi, le rituel a une certaine efficacité,
ou une efficacité certaine selon le point de vue qu’on adopte.

On ne peut pas isoler le phénomène comme tel. " Le placebo est bien une gélule, une pastille, une pilule, comme dit Roustang. Il est cela, mais donné par une main humaine à un corps humain. Geste lui-même d’une personne qui s’adresse à une autre personne en vu d’accomplir son mieux-être. Et cette relation humaine n’est à son tour que le maillon d’une chaîne considérable d’agents : du médecin au pharmacien, du pharmacien à la fabrication industrielle, de cette fabrication au laboratoire et de là jusqu’à l’ensemble des chercheurs d’une discipline pour revenir au malade. Se trouvent au passage intégrées toutes les croyances en l’efficacité de la science ", précise l’auteur.

" Le placebo ne saurait avoir d’efficience que s’il rassemble, en un seul geste,
nombre de paramètres valorisés par notre société.
Et c’est pourquoi à l’inverse bien des rites enseignés par nos pères ne sont plus opérants parce que leur signification s’est perdue.
Mais un rite n'est efficace que si l’on veut bien y adhérer.
Telle est la grandeur et la limite de la condition humaine "

Si on résiste, peut-être que ça ne marchera pas; mais peut-être aussi que ça réussira quand même, parce que tout en résistant on se dit qu’on ne croit pas vraiment au placebo, mais on pense tout bas : si ça marchait… Et c’est justement ce " si-ça-marchait " qui vient de déclencher le processus de la croyance. Alors t’es poigné : tu vas guérir, veux, veux pas! [rires]

 

" Le résultat de
l’expectation est
fonction de la
croyance que
l’attente ne sera
pas vaine "

 

 

" La notion d’expectative qui apparaît au terme est introduite par cette anticipation, et la venue de cette dernière est préparée par le terme de croyance, car il y a une attente que quelque chose puisse advenir. […] Ainsi donc le résultat de l’expectation est fonction de la croyance que l’attente ne sera pas vaine, de la foi en sa réalisation, de la certitude qu’elle aura lieu; cette certitude à son tour dépend de la décision de changer, de donner à l’existence un autre cours. "

Consciente ou inconsciente, la décision de changer est donc déterminante : c’en est l’un des facteurs. Faut-il que tous les facteurs soient présents? Je dirais que non, pas nécessairement. On les énumère ici, peut-être six ou sept, il en faudrait peut-être cinq avec obligatoirement la présence humaine, le rite aussi, quel qu’il soit.

" Un rite n’est jamais efficace en tout temps et en tous lieux aussi ", précise Roustang, l’auteur de cet ouvrage très étonnant que j’ai sous les yeux.

" Si l’effet placebo n’est pas au rendez-vous,
c’est que le désir de guérir n’a pas été assez fort pour se changer en décision,
et qu’il a même pu faire place à son contraire : le refus. "

Il ne dit pas : " Je ne veux pas guérir " mais au fond, il ne le veut pas vraiment.

 

" La mode a
toujours été reine
et les rites qui
permettent de
recouvrer la
santé
ne sauraient
se départir de ce
modèle. "

 

 

  • Dans notre tête, la maladie ou le remède?

À un moment, François Roustang fait observer que le phénomène tient de la mode : " La mode a toujours été reine et les rites qui permettent de recouvrer la santé ne sauraient se départir de ce modèle. " D’une part, quelque chose de neuf sera souvent perçu comme plus valable que quelque chose de vieux. En revanche, le contraire est également vrai. Quand, par exemple, on nous dit : " Oubliez ça et prenez du bouillon de poulet. " Il se trouve justement que des recherches ont déterminé que le bouillon de poulet était excellent quand on avait la grippe. Vous voyez que parfois les vieilles croyances sont fondées.

" Le rite ici analysé n’implique ni transcendance, ni dogme, ni administration légiférante; il se contente d’observer des institutions laïques qui enserrent l’homme dans le plus visible, poursuit l’auteur.

 

" Guérir,
c’est entrer à
nouveau dans le mouvement du
monde et
y retrouver sa

place. "

 

 

" […] L’introduction du rite, imposé par la compréhension du placebo, réduit la dimension religieuse à l’appréhension de l’existence humaine comme fatalité. Admettre et utiliser l’effet placebo c’est se placer à l’intérieur de cette totalité pour y agir au mieux. […] Guérir, c’est entrer à nouveau dans le mouvement du monde et y retrouver sa place. […]

" En acceptant le remède sucre comme véritable remède, dit plus loin Roustang, le patient accepte évidemment d’être pris dans un système de croyances – qu’il le sache ou non. Imaginer que toute clarté puisse être faite lors de la prescription du médicament neutre et que par là tout mensonge soit exclus, c’est faire preuve d’un moralisme naïf et d’une conception infantile du rationnel.

" L’effet placebo est proche de l’hypnose parce que l’un et l’autre sont fondés sur l’expectative, sur cette attente dont la promesse a déjà commencé à se faire jour. " Je mentionnais tout à l’heure qu’on peut le dire au patient, dans certaines conditions, qu’il s’agit d’un placebo et que ça serait efficace quand même mais, règle générale, c’est préférable de ne pas le faire. L’idée n’est pas de tromper le patient, c’est pour son bien… [rires] Je sais bien que c’est une tromperie et qu’il y a des gens que ça déçoit beaucoup.

François Roustang poursuit : " L’effet placebo, comme l’hypnose, déçoit notre rationalité étriquée parce que l’un et l’autre sont incapables d’une réponse univoque à la question : quelle est la cause de cet effet? " C’est dans la tête. Mais justement qu’est-ce qu’il y a dans la tête qui fait que…?

Il faut se méfier aussi des choix inconscients quand on ne sait pas exactement si la personne a envie de guérir ou pas, si sa maladie n’est pas une forme de vengeance sur son entourage ou autre chose. C’est pour ça que parfois, quand on nettoie les causes psychologiques, ou les conditions dans lesquelles la maladie ou le mal-être s’installe, des fois on découvre qu’il y a des raisons pour lesquelles quelqu’un peut tenir à sa maladie. Au fond, il est peut-être bien content d’être malade et ne l’admettra pas parce que lui-même n’en est pas conscient. Il sera content d’être malade pour exprimer sa colère ou sa vengeance à l’égard de gens qu’il perçoit comme indifférents à son sort, etc. " Là ils vont s’occuper de moi! ", pense-t-il.

Je rappelle qu’il s’agit d’un ouvrage de François Roustang qui s’intitule La fin de la plainte, aux Éditions Odile Jacob. C’est un ouvrage très riche. Il n’y a qu’un des chapitres qui porte sur l’effet placebo (" L’effet placebo : conséquence d’un rite "), parce que ce n’est pas le thème général de l’ouvrage comme tel. J’aurai l’occasion sûrement d’y revenir car c’est un livre très intéressant. Il parle, entre autres choses, de l’importance du sacré dans le quotidien.

 

   


     
   

Où nous mène le savoir?

D'après:
JEAMBAR, Denis.
" L’homme de l’an
2000,
c’est vous! ",

L’Express
,
23 décembre 1999.
 


Vous vous imaginez sans peine tout ce que j’ai pu accumuler pendant les semaines où les émissions ont été reprises, beaucoup d’information sur le passage d’un millénaire à l’autre. Comme je suis encore riche de tout ça, j’ai envie de déverser un peu de cette manne-là dans votre cour à l’occasion. Il y a cet article de Denis Jeambar, paru dans L’Express, au début de notre nouveau millénaire, et dans lequel il pose toutes les questions de la survivance de notre civilisation.

 

" Ce savoir
accumulé reste
vain devant ce
paradoxe :
l’homme est un
géant qui fait des
pas de nain "

 

 

Dans son article intitulé " L’homme de l’an 2000, c’est vous! ", Denis Jeambar nous rappelle ceci à propos de notre histoire, de l’accumulation de notre savoir : " Jamais nous n’avons engrangé tant de connaissances, dit-il, de confort et de bien-être. De l’infiniment grand à l’infiniment petit, des gènes aux galaxies, nous explorons tout et profitons de tout. Pourtant, ce savoir accumulé reste vain devant ce paradoxe : l’homme est un géant qui fait des pas de nain. – Autrement dit, pour le progrès humain…on repassera.

" Il pense, toujours seul et unique dans l’Univers.
Il construit son présent et son futur terrestre,
sans ne rien maîtriser de son ultime destin. "

Nous y reviendrons demain parce que c’est un très bel article, dans lequel j’ai puisé plusieurs réflexions que j’aimerais vous communiquer, à propos de notre civilisation.

La grande question, finalement, est la suivante : il faut vivre la civilisation mais faut-il la transformer dans le sens souhaité, avant qu’elle ne soit transformée par le choc d’autres civilisations à naître? C’est peut-être inévitable quoiqu’il en soit.

   


Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.