Saison
1999-2000
Émission du mardi 29 février 2000
  Le gros business du bogue de l'an 2000…

 

D'après : CHAMPAGNE, Antoine.
" Mais où est passé mon bug de l'an 2000? ", Ça m'intéresse, N° 227, janvier 2000.

voir:
Le bogue du 29 février 2000

 

Pouvez-vous me dire où diable est passé mon bogue de l’an 2000? Et celui du 29 février? C’est vrai que la journée n’est pas encore finie…

  • Ce que les experts ont dit avant…

Vous savez que, avant l’an 2000, de grands experts et consultants de Ernst & Young, disaient : " Le passage à l’an 2000 est le plus gros risque pour les entreprises aujourd’hui ". Ces mêmes consultants disaient déjà en janvier 1999 : " En ne mesurant pas l’étendue du problème de l’an 2000 pour votre société, vous pouvez la rendre vulnérable à de sérieux ennuis et même, pire, à une défaillance complète. […] Malheureusement, bien trop de sociétés l’ignorent toujours. " Où donc est passé ce bogue si inquiétant?

Si j’aborde la question aujourd’hui, c’est qu’ils se disent maintenant qu'un autre bogue pourrait se produire encore. C’est vrai qu’on n’a pas fait le tour des 24 heures sur l’ensemble de la planète, pour ce qui est de l’autre bogue : celui du 29 février 2000.

  • Ce que les experts ont dit après…

Après le passage à l'an 2000, les grands experts se sont prononcés de nouveau. " Dans les mois à venir, on va entendre parler de systèmes défaillants. Cela ne va pas être catastrophique, mais il y aura beaucoup d’incidents. " C’est Bill Gates, le président de Microsoft, qui lançait cet avertissement… après qu’on ait constaté l’absence de bogue de l’an 2000.

Puis un autre semble de son avis : Bruce McConnell, directeur du Centre international de coopération pour l’an 2000 regroupant 170 pays, affirmait : " Nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge. "

Et encore un autre, Edward Yardeni, l’économiste en chef de la Deutsche Bank North America a dit : " Si aucun problème grave ne survient d’ici à la fin de janvier, je serai prêt à admettre que je me suis trompé en parlant de récession (internationale) et à réviser ce risque à 30 % contre 70 % initialement. "

 

 

" Des détenus de la prison de Naples ont vu leur peine allonger de 100 ans. "

  • Les chuchotements du bug

Il y a tout de même eu des petites ‘boguettes’ par ci par là. Par exemple, Antoine Champagne note, dans un article de Ça m'intéresse, que " un citoyen allemand a vu son compte créditer de 60 millions de marks... Le temps, hélas pour lui! que la banque rectifie ". Et tout est rentré dans l’ordre….

Il y a eu un autre petit bogue comme ça, en Italie : " Des détenus de la prison de Naples ont vu leur peine allonger de 100 ans tandis que d’autres, libérables en 2000, avaient, selon l’ordinateur, purgé leur peine en janvier 1900. " Rien de moins!

 

" Il n’est pas inutile de noter que lesdits consultants sont avant tout des planificateurs hors pair avant d’être des techniciens… "

  • Le dangereux business du high-tech

Ce qui m’inquiète dans tout ça, c’est que les mêmes cabinets de consultants sont à l’origine de l’économie qui repose sur l’explosion d’Internet. On voit évoluer des actions maintenant qui, commencées à 50 $, sont rendues à 5 000 $... Mais…

" Alors que personne ne peut décemment annoncer réaliser des bénéfices substantiels grâce au commerce électronique via internet, tout un plan de l’économie fonctionne autour de ces technologies, note Antoine Champagne. En effet, depuis 1996, les cabinets en question [Gartner Group, Ernst & Young, KPMG et d'autres] martèlent que le commerce électronique va générer des milliards de dollars de chiffre d’affaires et qu’il faudra investir ou mourir. Résultat : le marché des valeurs high-tech, le Nasdaq, explose. Le même bourrage de crâne a été réalisé pour le passage à l’an 2000. Le message était cette fois : ‘ Investissez pour corriger vos programmes informatiques ou mourez ’… – On se porte bien pour des morts, non?[rires]

" Un peu de mesure dans les discours n’aurait sans doute pas nui aux nerfs des dirigeants d’entreprise, mais aurait minimisé du même coup l’effet sur la croissance de l’économie, de poursuivre le journaliste. Car tout cela crée ‘ du business ’. – Bien entendu… –

" Toujours dans le cadre de la réflexion, suite à l’impact des discours véhiculés par les cabinets de consultants transformés en gourous, il n’est pas inutile de noter que lesdits consultants sont avant tout des planificateurs hors pair avant d’être des techniciens… "

 


   
 

Le harcèlement moral et le pervers narcissique

D'après :
HIRIGOYEN, Marie-France.
Le harcèlement moral :
La violence perverse au quotidien
,
Éd. Syros, 1998.


Depuis la parution de cet ouvrage de Marie-France Hirigoyen intitulé Le harcèlement moral : La violence perverse au quotidien, aux Éditions Syros, plusieurs articles sont parus dans les magazines pour souligner l’importance de ce phénomène qui n’est certainement pas nouveau. Peut-être est-il favorisé par la situation qui prévaut, en particulier, dans le monde du travail où une grande insécurité règne. Mais pas seulement dans le monde du travail, dans le couple également, car on voit qu’il peut exister une sorte de violence perverse dans le couple.

  • Le harcèlement dans le couple

Dans son ouvrage, l’auteure souligne que : " Dans le couple, le mouvement pervers se met en place quand l’affectif fait défaut, ou bien lorsqu’il existe une trop grande proximité avec l’objet aimé. […] L’emprise est mise en place par un individu narcissique qui veut paralyser son partenaire en le mettant dans une position de flou et d’incertitude.[…] Ce processus n’est possible que par la trop grande tolérance du partenaire. "

 

D'après :
MALAURIE, Guillaume.
" Harcèlement moral au travail : la riposte ",
Le Nouvel Observateur,
N° 1842,
24 février-1er mars 2000.

  • Le harcèlement dans l'entreprise : les serial harceleurs

" Par harcèlement sur le lieu du travail – et c’est surtout de cela dont parle Marie-France Hirigoyen dans son ouvrage – il faut entendre toute conduite abusive se manifestant notamment par des comportements, des paroles, des gestes, des écrits, pouvant porter atteinte à la personnalité, à la dignité ou à l’intégrité physique ou psychique d’une personne, mettre en péril l’emploi de celle-ci ou dégrader le climat de travail. " Longue définition, mais on comprend bien de quoi il s’agit.

Je découvrais, dans un article paru dans Le Nouvel Observateur, une caricature sous laquelle on pouvait lire la légende suivante :

" Au banc des accusés : Joe Boss, Adolphe PtiChef, Augusto Pédégé, serial harceleurs, coupables de persécution psychique et torture mentale. " [rires]

Apparemment, c’est très fréquent et même répandu un peu partout.

 

D'après : LACROIX, Liliane. " Quelques conseils pour éviter d'être détruit par le harcèlement moral ", La Presse, 14 janvier 1999.

 

" Le problème du pervers narcissique est de remédier à son vide… "

  • Le discours pervers

" Lorsque la victime craque, s’énerve ou se déprime, écrit l'auteure, cela justifie le harcèlement – pensent certains et on entend dire, par exemple : – ‘ Ça ne m’étonne pas, cette personne était folle. ’ "

Dans un article de La Presse, Liliane Lacroix nous entretient de la victime et de son harceleur, en se référant à l'ouvrage de Hirigoyen : " La victime idéale est une personne consciencieuse, écrit Liliane Lacroix, ayant une propension naturelle à se culpabiliser. Pour le pervers, qui ne veut jamais être responsable de rien, c’est le complément ‘ idéal ’. ‘ Ils [les pervers] choisissent le plus souvent leurs victimes parmi les personnes pleines d’énergie et ayant goût à la vie, comme s’ils cherchaient à s’accaparer un peu de leur force… Les biens dont il s’agit ici sont rarement des biens matériels. Ce sont des qualités morales, difficiles à voler : joie de vivre, sensibilité, qualités de communication, créativité, dons musicaux ou littéraires... Le problème du pervers narcissique – le harceleur – est de remédier à son vide… ’ " La citation est extraite de l'ouvrage de Madame Hirigoyen.

Au départ, je trouvais ce portrait quelque peu excessif, en me disant que ce n’était pas possible, mais j’ai regardé un peu autour de moi et j’ai rencontré des personnes qui m’ont parlé de situations semblables vécues dans le monde du travail, et au sein du couple également.

  • L'agression perverse

L’auteure précise que : " L'effet destructeur vient de la répétition d’agressions apparemment anodines, mais continuelles, et dont on sait qu’elles ne s’arrêteront jamais. Il s’agit d’une agression à perpétuité. En surface, on ne voit rien ou presque rien. " Mais c’est toujours un malaise.

" Avec un pervers, toute discussion est impossible "
explique Marie-France Hirigoyen.

Je trouve ça terrible d’appeler le harceleur moral " un pervers ", mais c’est le cas, puisque la démarche n’est pas saine. Tout le monde est un peu harceleur à certains moments, parce qu’on cherche toujours un peu à se mettre en valeur. Il y a bien des façons d’y arriver, du reste. Par exemple, on va rapetisser les autres autour de soi, pour se sentir plus valorisé. En tous les cas, certaines personnes fonctionnent ainsi.

  • Un exemple de communication perverse dans le couple

Un cas semblable est rapporté dans l'article de Liliane Lacroix (car j’ai lu plusieurs textes sur cette question, en plus de l’ouvrage de Marie-France Hirigoyen à propos du couple. Il illustre très bien le genre de harcèlement dont il s’agit.

" Quand Anna demande à Paul de parler d’un problème, ce n’est jamais le bon moment, explique Liliane Lacroix. Le soir il est crevé; le matin il est pressé; dans la journée il a quelque chose à faire. Quand elle tente de le coincer en l’invitant au restaurant, il lui reproche, sur un ton de fureur glacée de lui faire une scène dans un tel endroit. Au moment où elle se met à pleurer, il conclut : ‘ Tu n’es qu’une dépressive qui râle tout le temps. ’ "

Le harcèlement est plutôt masculin, d’après ce que je lis ici. Mais l’auteure de cet article étant une dame, peut-être y a-t-il là une vue qui est plus pointue sur cette question. En tout cas, ce qu’elle raconte me paraît tomber sous le sens.

Le harcèlement est plutôt masculin, d’après ce que je lis ici.

  • Caractéristiques du harcèlement

Pour revenir à l'ouvrage de la psychanalyste, psychiatre et psychothérapeute familiale qu'est Marie-France Hirigoyen, je lis ici :

" [La] guerre psychologique sur le lieu de travail regroupe deux phénomènes :

  • l’abus de pouvoir, qui est démasqué très vite et pas forcément accepté par les salariés,
  • la manipulation perverse, plus insidieuse à se mettre en place et qui fait d’autant plus de ravages. "

L’abus de pouvoir c’est une chose, la manipulation perverse c’est plus subtil, dirions-nous. Évidemment, on mentionne en passant le harcèlement sexuel, mais ce n’est pas là-dessus qu’elle insiste. Du reste, l’ouvrage ne porte pas sur ce sujet. C’est aussi une forme de harcèlement, mais il y a toutes sortes d’autres façons d’agir.

Par exemple, si je prends les verbes qui sont utilisés par l’auteure pour annoncer certains sous- chapitres, il y a :

  • " Refuser la communication directe "
  • " Disqualifier " : Ah, vous n’êtes pas en mesure de…
  • " Discréditer " : Ça ne m’étonne pas : elle est folle!
  • " Isoler ", c'est-à-dire créer un consensus avec d’autres de façon à ce que la personne visée se sente écartée.
  • " Brimer " : " Cela consiste à confier à la victime des tâches inutiles ou dégradantes, explique l'auteure. C'est ainsi que Sonia, titulaire d’une maîtrise, s’est retrouvée à coller des enveloppes dans un local exigu et non aéré. "
  • " Pousser l’autre à une faute ", également, pour perturber le service.
  • Etc.

Tadam! Voilà le monde dans lequel on vit

" On entre dans un monde dans lequel il y a peu de communication verbale. "

  • Le problème d'une communication manipulatrice

Le harcèlement moral est un malaise, une problématique, que l’on retrouve même sur le plan de la communication. Dans le cas d’une communication perverse : " Il n’y a jamais de communication directe car ‘ on ne discute pas avec les choses ’. Quand une question directe est posée, les pervers – ou les harceleurs moraux, si vous voulez – éludent. Comme ils ne parlent pas, on leur prête grandeur ou sagesse. On entre dans un monde dans lequel il y a peu de communication verbale, juste des remarques à petites touches déstabilisantes. Rien n’est nommé, tout est sous-entendu. Il suffit d’un haussement d’épaules, d’un soupir. La victime essaie de comprendre : ‘ Qu’est-ce que je lui ai fait? Qu’est-ce qu’il a à me reprocher? ’ Comme rien n’est dit, tout peut être reproché. […]

" Le refus de dialogue est une façon de dire, sans l’exprimer directement avec des mots, que l’autre ne vous intéresse pas ou qu’il n’existe pas. "

Plus loin, toujours au plan de la communication, il est question de la déformation du langage :
" On retrouve chez les pervers, quand ils communiquent avec leurs victimes, une voix froide, blanche, plate, monocorde. C’est une voix sans tonalité affective, qui glace, inquiète, laissant affleurer dans les propos les plus anodins le mépris ou la dérision. La tonalité seule implique, même pour des observateurs neutres, des sous-entendus, des reproches mal exprimés, des menaces voilées. "

Je trouve, à propos du rapport entre les parents et les enfants, le passage suivant :
" Les enfants victimes d’un parent pervers moral décrivent très bien le changement de ton préalable à une agression – comme le témoigne ici un enfant : ‘ Parfois lors du dîner, alors qu’il s’était adressé gentiment à mes sœurs, sa voix devenait blanche, cassante. Je savais immédiatement qu’il s’adresserait à moi pour me dire une parole blessante. ’ – C’est comme si j’avais écrit ça… [rires] –Même lors d’échanges violents, le ton ne s’élève pas, laissant l’autre s’énerver seul, ce qui ne peut que le déstabiliser : " Décidément, tu n’es qu’un hystérique qui crie tout le temps. ’ "

D'après :
SUN TZU.
L'Art de la guerre,
Éd. Flammarion, Coll. " Champs ", 1972.


  • L'art de mentir et l'art de la guerre

Le mensonge aussi, puisqu’on est dans la communication : " Plus souvent qu’un mensonge direct, le pervers utilise d’abord un assemblage de sous-entendus, de non-dits, destinés à créer un malentendu pour ensuite l’exploiter à son avantage. " Ceci dit, l’auteure fait ensuite référence à l’ouvrage de Sun Tse (aussi appelé Sun Zi ou Sun Tzu) : L’art de la guerre – et je trouve le rapprochement très intéressant – pour faire comprendre ce qu’est la tromperie entre les individus dans les situations de travail ou de couple, etc. Je vous en ai parlé il y a très longtemps, mais on pourra y revenir, car c’est un grand classique traduit du chinois.

Justement, dans son traité, Sun Tse enseignait, et je cite :
" L’art de la guerre est l’art de duper,
et en donnant toujours l’apparence contraire de ce que l’on est,
on augmente les chances de victoire. "

Mme Hirigoyen fait un rapprochement entre l’art de la guerre et le conflit pervers qui se met en place entre les individus. " Manier le sarcasme, la dérision, le mépris : vis-à-vis du monde extérieur, ce qui domine est le mépris, la dérision. Le mépris concerne le partenaire haï, ce qu’il pense, ce qu’il fait, mais aussi son entourage. Le mépris est l'arme du faible. […] La dérision consiste à se moquer de tout et de tout le monde. La permanence de cette attitude fait tomber la méfiance – c’est une simple façon d’être – mais crée une atmosphère désagréable et place la communication sur un mode qui n’est jamais sincère. "

C’est une réflexion que je trouve très juste. Jusqu’ici je n’avais pas observé aussi clairement ce qu’elle décrit mais je me suis souvenu que, dans les groupes, j’ai assisté parfois à cette manifestation de dérision de la part d’un meneur ou de la part de quelqu’un qui a de l’influence sur l’ensemble des participants.

Sun Zi et l’Art de la guerre : http://193.55.36.92
/gottlieb/sunzi1.htm

  • L’usage du paradoxe

À ce sujet, notre auteure fait encore appel à l’enseignement de Sun Tse :
" Sun Tse enseignait également que, pour gagner une guerre, il faut diviser l’armée ennemie avant même de commencer la bataille. ‘ Sans donner de bataille, tâchez d’être victorieux […]. Avant de combattre, ils (les Anciens) tentaient d’affaiblir la confiance de l’ennemi en l’humiliant, en le mortifiant, en soumettant ses forces à rude épreuve. Corrompez tout ce qu’il y a de mieux chez lui par des offres, des présents, des promesses, altérez la confiance en poussant les meilleurs de ses lieutenants à des actions honteuses et viles, et ne manquez pas de les divulguer. "
[rires] C’est d’un cynisme noir! Sombre reptile que l’homme, parfois

" Dans une agression perverse, commente l'auteure,
on assiste à une tentative d’ébranler l’autre,
de le faire douter de ses pensées, de ses affects.
La victime y perd le sentiment de son identité. "

Avez-vous déjà pu observer des phénomènes comme ceux-là? Dans le monde du travail, probablement. Moi, j’ai la chance d’échapper à ça parce que je travaille et que je ne travaille pas, vous comprenez.

 
  • Diviser pour mieux régner

Encore ici, Hirigoyen cite Sun Tse : " Sun Tse dit encore : ‘ Troublez le gouvernement adverse, semez la dissension chez les chefs en excitant la jalousie ou la méfiance, provoquez l’indiscipline, fournissez des causes de mécontentement. […] La division de mort est celle par laquelle nous tentons, par des bruits tendancieux, de jeter le discrédit ou la suspicion jusqu’à la cour du Souverain ennemi sur les généraux qu’il emploie. ’ "

Démolir quelqu’un aux yeux de son patron, c’est la même chose.
La nature humaine parfois, je la trouve extrêmement lourde à porter…

Incidemment, l’ouvrage de Marie-France Hirigoyen s’est vendu à beaucoup d’exemplaires : plus de 200 000 en français, et il a été traduit en 15 langues. C’est qu’il doit répondre à un besoin, à une interrogation. Il était temps qu’on en parle, je crois bien! [rires] Non pas qu’on soit toujours sensible uniquement qu’aux succès.

" Ils font mal parce qu’ils ne savent pas comment faire autrement pour exister. "

  • L'agresseur moral : du narcissisme à la paranoïa

Quand elle parle de l’agresseur moral, Mme Hirigoyen n’est pas tendre, mais son propos est très technique. Elle le décrit comme un pervers narcissique :

" Les pervers narcissiques sont considérés comme des psychotiques sans symptômes, qui trouvent leur équilibre en déchargeant sur un autre la douleur qu’ils ne ressentent pas et les contradictions internes qu’ils refusent de percevoir. Ils ‘ ne font pas exprès ’ de faire mal, ils font mal parce qu’ils ne savent pas comment faire autrement pour exister. Ils ont eux-mêmes été blessés dans leur enfance et essaient de se maintenir ainsi en vie. Ce transfert de douleur leur permet de se valoriser au dépens d’autrui. "

Je trouve que cette définition est très intéressante!

Elle poursuit : " La perversion narcissique consiste en la mise en place sur une personnalité narcissique d’un fonctionnement pervers. Dans le Manuel de classification internationale des maladies mentales, […] la personnalité narcissique est décrite comme suit (présente au moins des manifestations suivantes) :

  • le sujet a un sens grandiose de sa propre importance,
  • est absorbé par des fantaisies de succès illimité, de pouvoir,
  • pense être ‘ spécial ’ et unique,
  • a un besoin excessif d’être admiré,
  • pense que tout lui est dû,
  • exploite l’autre par les relations interpersonnelles,
  • manque d’empathie,
  • envie souvent les autres,
  • fait preuve d’attitudes et de comportements arrogants. "

Ça peut aller jusqu’à la mégalomanie, bien sûr : " Les pervers narcissiques sont des individus mégalomanes qui se posent comme référant, comme étalon du bien et du mal, de la vérité. On leur attribue souvent un air moralisateur supérieur, distant. "

C’est une forme de vampirisation aussi : " Le partenaire n’existe pas en tant que personne mais en tant que support d’une qualité que les pervers essaient de s’approprier. "

Il y a aussi l’irresponsabilité (j’en passe, bien sûr, mais c’est pour vous faire un portrait rapide de tout ça) : " Les pervers se considèrent comme irresponsables parce qu’ils n’ont pas de subjectivité véritable. "

Évidemment, et c’est là où je voulais vous entraîner, ces harceleurs se rapprochent de la personnalité paranoïaque : " Les pervers narcissiques tendent à se présenter comme des moralisateurs : ils donnent des leçons de probité aux autres. En cela, ils sont proches des personnalités paranoïaques. La personnalité paranoïaque se caractérise par :

  • l’hypertrophie du moi : orgueil, sentiment de supériorité;
 

À propos de l'hypertrophie du Moi

Ça me rappelle qu’un jour, Théo Chentrier avait eu à définir un paranoïaque à quelqu’un qui avait bien besoin d’avoir cette information (la conjointe d’un harceleur). Il lui avait dit :

" Un paranoïaque c’est quelqu’un qui a un ego tellement gonflé, qu’il est un peu comme un hydropique : il s’accroche partout, il se blesse partout. Tout le blesse. C’est l’hypertrophie du Moi. "
Il faut bien dire qu’on a tous une petite tendance paranoïde à certains moments, en tout cas je parle pour moi. Je ne vous connais pas personnellement mais il me semble que si vous êtes normal, vous devez avoir de temps en temps une petite hypertrophie du Moi, un sentiment de supériorité qui pointe, une petite tendance de rien du tout.

 
  • la psychorigidité : obstination, intolérance, rationalité froide, difficulté à montrer des émotions positives, mépris d’autrui;
  • la méfiance : crainte exagérée de l’agressivité d’autrui – d’ailleurs, si vous êtes en présence d’un paranoïaque, vous l’attaquez puis il recule tout de suite. Je le sais, moi je recule à chaque fois qu’on m’attaque…[rires] Dans mes bons jours, bien sûr –, sentiment d’être victime de la malveillance de l’autre, suspicion, jalousie;
  • la fausseté du jugement : elle interprète des événements neutres comme étant dirigés contre elle. "
  •  

    À propos de paranoïa

    J’aime bien cette formule : " Le monde est fait pour les paranoïaques. " C’est-à-dire que tout ce que vous vivez quotidiennement va toujours justifier et renforcer votre paranoïa. Aucune façon d’en sortir sinon que d’en prendre conscience. Mais ce n’est pas de cela dont on parle, il est question ici d’une dimension perverse de la paranoïa, dans le cas du harcèlement moral.

     

    • Que faire?

    En conclusion, je pense que le principal, quand on est victime de cela, c’est de bien voir la situation. L’auteure le précise bien ici :

    • " Nommez la perversion : il est important que le traumatisme provenant d’une agression extérieure soit reconnu comme un préalable. "
    • " Se dégager soi-même de la culpabilité. "
    • " Sortir de la souffrance. "
    • " Guérir. "

    Je ne fais que vous communiquer des petites recettes pour vous permettre de vous en sortir par vous-même si vous êtes victime de situations comme celles-là. En prendre conscience c’est déjà beaucoup. Il y a aussi ces victimes qui, vraiment poussées dans leurs retranchements, auraient avantage à consulter un psy pour les aider à se sortir de cela, d’après ce que je comprends.

    • Marie-France Hirigoyen

    Je tiens à préciser que Marie-France Hirigoyen est psychiatre, psychanalyste, psychothérapeute familiale. Elle a une formation en victimologie, également et c’est à partir de cela qu’elle s’est intéressée aux victimes de harcèlement moral.

     


       
     

    L’année bissextile… ça vient d’où?

     

    Au début de l’émission, je glissais un mot à propos du fameux bogue qui devait se produire au tournant de l’an 2000 : mais pourquoi en reparle-t-on maintenant? Pour être en mesure de voir ce qui s’est passé depuis le début de l’année : c’est-à-dire rien. [rires] Et c’est aussi parce qu’on avait craint que l’informatique ne passe pas non plus le cap du 29 février, l’année 2000 étant un cas.

    Je me suis plongé sur des articles là-dessus et je vous dirai tout de suite que c’est un cas qui peut se décrire avec une prémisse suivie de trois grands MAIS. On s’est rendu compte que depuis des millénaires on a essayé de régler le calendrier sur les mouvements de la Terre MAIS comme la coïncidence n’est pas parfaite, il a fallu procéder à des ajustements périodiques. La création à intervalles réguliers d’un jour annuel supplémentaire a été une solution commode inventée en l'an 45 avant notre ère par Jules César. On adopta donc le calendrier julien.

    En principe, une année correspond à la durée d’une révolution de la planète autour du soleil, mais tout se complique parce que cette période de temps ne compte pas un nombre entier de jours. Selon les astronomes, elle est exactement de 365,22422 jours. César avait décrété, parce qu’il aimait bien arrondir les chiffres, qu’une année durait 365,25 jours. Il suffisait donc de rajouter un jour tous les quatre ans pour combler le retard par rapport au Soleil. Ainsi, il a créé un bisextus, un sixième jour avant les Calendes de mars. De là, découle l’expression bissextile. Comme vous voyez, ça n’a rien de sexuel. Donc, comme l’année 2000 est bissextile, c’est pour cela qu’elle bénéficie d’un 29 février.

    Puis, l’année julienne étant légèrement supérieure à la durée de la rotation du Soleil, le calendrier officiel a pris, au fil des siècles une sensible avance par rapport au phénomène naturel. Il y avait, au moment du concile de Trente, un écart de dix jours dans l’année. Alors le Pape Grégoire XIII (on tombe alors dans le calendrier grégorien), va répondre au souci de tout le monde en retirant dix jours de l’année 1582. Ainsi, le 15 octobre a succédé au 4 octobre cette année-là. Et c’est la raison pour laquelle Sainte-Lucie – on dit que c’est une réincarnation de la déesse de la lumière – dont l’anniversaire tombait normalement au moment du solstice d’hiver, est fêtée, depuis, dix jours plus tôt parce qu’on a bougé la date à la suite de l’intervention de ce pape.

    On arrive au deuxième MAIS : le principe des années bissextiles a été maintenu, un jour supplémentaire a été ajouté à la fin du mois de février, et les années qui marquent la clôture d’un siècle ne bénéficieront plus de ce bonus de 24 heures.

    MAIS (le troisième), comme rien n’est simple, Édouard XIII a décidé que l’an 2000 fera exception tout comme les années séculaires qui suivront et dont le millésime sera divisible par 400.

    Je ne suis pas sûr que vous ayez tout compris ce que je suis en train de raconter, mais il faut me faire confiance. Autrement dit, l’un corrige en raccourcissant, l’autre corrige en allongeant parce que le raccourcissement était trop court. Puis on décide d’allonger un peu trop, mais à chaque fois qu’on sera arrivé à une fin de siècle, on enlève un jour puis on le remet de façon à arriver à quelque chose qui se tient.

    L’avance par rapport à l’année tropique maintenant n’étant plus que de 0,00003 jour, c’est donc assez bien réussi. Fiou!

     
    Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.