Saison
1999-2000
Émission du jeudi 9 mars 2000
 

La sagesse :
En amont de la lucidité

D'après :
Sagesses
d'aujourd'hui –

Entretiens réalisés
par Colette Mesnage
,
Éd. Calmann-Lévy,
1999.

 

Je viens de découvrir, d’après un auteur qui est un philosophe, un homme de science même, que la lucidité contribue à atteindre la sagesse.

On a demandé, un jour, à Albert Jacquard : " Quelle est pour vous la première des qualités? " Il a répondu : " C’est la lucidité. Être lucide sur la réalité qui nous entoure, chercher à l’être. En amont de la sagesse, on trouve la lucidité. " D’où la formule que je traduisais par ceci : la lucidité contribue à atteindre la sagesse.

 

 

Si j’expliquais encore davantage, on finirait par ne plus rien comprendre. Je m’inspire de la formule de Jules Renard qui disait : " À force d’expliquer quelque chose, on n’y comprend plus rien. " C’est une règle à laquelle il faut songer souvent quand on fait le métier de parler aux gens.

Je voudrais vous dire que l’exercice que j’ai fait au cours de toutes ces années de vulgarisation, avec le plaisir de partager et de transmettre aux autres des informations par le truchement de la radio, a été pour moi une expérience fabuleuse, merveilleuse. Je dirais même une expérience d’émerveillement. Et ce qui m’a le plus accompagné dans cet émerveillement au cours des années, ce sont les découvertes que j’ai faites à partir des propos que certains astrophysiciens ou physiciens ont consenti à rendre accessibles sur tout ce qu’on découvrait sur le monde, sur l’Univers et sur nous-mêmes. J’y reviens encore, et en compagnie de l’un de mes préférés, Trinh Xuan Thuan, auteur vietnamien, parce que je viens de découvrir de lui une entrevue qu’il a accordée dans le contexte de la présentation de son dernier ouvrage.

 


   
 

L'homme dans le cosmos :
Entretien avec Trinh Xuan Thuan

D'après :
Sagesses
d'aujourd'hui –
Entretiens réalisés
par Colette Mesnage
,
Éd. Calmann-Lévy,
1999.

Dans Sagesses d'aujourd'hui – Entretiens réalisés par Colette Mesnage, on présente Trinh Xuan Thuan comme astrophysicien, professeur d’astronomie à l’Université de Virginie, auteur de plusieurs ouvrages importants, dont au moins deux ou trois qui ont été mentionnés à plusieurs reprises dans cette émission.

" Il est certain, dit-il, que l’état actuel de nos connaissances scientifiques nous amène à une perspective différente de la place de l’homme dans le cosmos entre cet infiniment grand et cet infiniment petit. Je crois qu’il est important que cette idée soit diffusée dans le grand public. " Et c’est ce à quoi je m’emploie, dans un second temps, parce que dans un premier temps, j’essaie d’y comprendre moi-même un peu quelque chose ce qui n’est pas toujours facile, je vous dirai.

" Nous sommes des
poussières d’étoiles :
c’est une des grandes
découvertes de
l’astronomie
contemporaine "

Trinh Xuan Thuan explique plus loin : " La cosmologie moderne a précisé l’étroite connexion cosmique que nous avons avec le reste de l’Univers. Les étoiles sont nos ancêtres (à cause de toutes les particules qui nous constituent. Ce sont des particules qui existent depuis le début de l’Univers et qui viennent sans doute des étoiles); nous sommes des poussières d’étoiles : c’est une des grandes découvertes de l'astronomie contemporaine. "

 
  • Le principe anthropique

" Une de ces autres découvertes, très importantes également, c'est que dès les premières fractions de seconde du Big Bang (cette explosion qui aurait donné naissance à l’Univers), tout était réglé de façon extrêmement précise, non seulement pour que la vie apparaisse, mais aussi pour qu’une conscience naisse qui permette d’appréhender l’Univers, d’apprécier sa beauté, son harmonie. – Du reste, nous serions encore en pleine explosion, et plus cette explosion se poursuit, plus elle crée des conditions différentes et dont certaines sont favorables à la vie.

Cela s’appelle le principe anthropique (du grec anthropos qui veut dire ‘ homme ’), poursuit l'astrophysicien. Ce terme est peut-être un peu trop anthropomorphique, car il ne s’agit pas nécessairement de l’homme mais d’une conscience, quelle qu’elle soit, terrestre ou extraterrestre. Comme jusqu’à nouvel ordre nous sommes les seules formes de conscience, on emploie le terme anthropique ", dit-il modestement.

" Le ‘ principe anthropique ’ dit que si l’on varie un tant soit peu les constantes ou les conditions initiales [de l’Univers], la vie ne pourra plus exister, explique-t-il. – Et il nous propose un calcul là-dessus qui est extrêmement convaincant. – Les étoiles ne pourront pas faire leur alchimie nucléaire, fabriquer les éléments lourds nécessaires à la complexité, à la vie et à la conscience. "

Voici ce qu’il dit à propos de la précision de ce réglage : " C’est inouï, une chance sur dix puissance 40 (c’est-à-dire 1 suivi de quarante zéros); elle est égale à celle que devrait exercer un archer pour planter une flèche dans une cible de 1 centimètre carré qui serait placé à la limite de l’univers observable, à 15 milliards d’années-lumière! " Il faut que tu apprennes à viser pas mal bien.

" Quelle attitude adopter devant ce réglage initial d’une précision inimaginable? Doit-on évoquer le hasard ou la nécessité? La science ne peut trancher.
Elle permet en effet le hasard. "

Lui, d’ailleurs, nous dit bien que la science n’est pas là pour nous communiquer des impressions mais plutôt pour démontrer certaines lois de façon expérimentale. Mais rien n’interdit, au-delà de la science ou d’un autre niveau, d’avoir ses propres convictions face à ce genre d’information.
Quant à lui, voici son opinion là-dessus.

" Il me paraît difficile, pour expliquer le réglage extrêmement précis de l’univers, de ne pas invoquer un ‘ principe créateur ’ qui a tout réglé depuis le début. Entre le hasard et la nécessité, je choisis la nécessité. "

" La matière a perdu
son rôle central "

Trinh Xuan Thuan fait ensuite observer que ce genre de réflexion est loin de ce que l'on serait généralement porté à croire, puisque nous sommes immergés dans un monde matérialiste. Quand un savant de sa qualité nous dit que " la matière a perdu son rôle central ", on peut se demander exactement ce qu’il veut dire par là. Il le précise : " Ce sont les principes qui l’organisent et qui lui permettent d’accéder à la complexité qui, à présent, occupent le devant de la scène. Dans certains systèmes où le Tout est plus grand que la somme des composantes, les principes émergents tiennent le premier rôle. […]

" Le matérialisme est mort – du point de vue scientifique. Désormais, on pense de plus en plus que la prospérité des nations à la fin du 20e siècle et au siècle prochain (puisque cette entrevue a eu lieu dans l’autre millénaire) viendra non plus tellement de l’exploitation de la matière (le charbon, le fer, etc.) que de la maîtrise des techniques de l’information (comme le réseau Internet) et des stratégies d’organisation. Le monde matériel des particules inertes est en train de céder la place à un monde nouveau vibrant de jaillissement créatif issu de l’esprit. "

 

  • La science rejoint la mystique

Le rapprochement entre une vision plus mystique et une vision plus scientifique, qu’en pense-t-il? Il estime que " la science donne un point de vue sur le monde qui n’est plus incompatible avec d’autres points de vue plus intuitifs, plus mystiques. C’est la raison pour laquelle, ajoute-t-il, je fais un livre sur ‘ science et bouddhisme ’ avec Mathieu Ricard ", Mathieu Ricard étant le fils de Jean-François Revel, qui lui-même est bouddhiste mais de formation scientifique en plus. Ils sont en train de travailler à un ouvrage que je dirais très attendu par beaucoup de gens, en fait une poignée… bref deux ou trois personnes [rires] qui se demandent ce que ces deux scientifiques vont nous dire de ce rapprochement de la science et du bouddhisme.

" Je pense en effet que le bouddhisme a une vue sur le monde qui n’est pas du tout incompatible avec les connaissances que j’ai de l’Univers à travers une méthode rationnelle et scientifique. Je pense que si les deux systèmes décrivent la même réalité, ils doivent se rejoindre quelque part ",
d’affirmer Trinh Xuan Thuan.

Puis, il revient sur un point que je retrouve assez souvent chez les auteurs que je lis, pour moi-même et à votre intention. " Nous sommes dans l’évidence. L’Univers a une histoire, il va du plus simple au plus complexe. […] Il ne faut surtout pas penser que nous sommes l’aboutissement de l’Univers, que nous sommes au sommet de la pyramide de la complexité : il y aura probablement d’autres formes de vie, de conscience, après nous, peut-être infiniment plus riches. " Quant à moi, je l’espère vivement, parce que je ne suis pas aussi épaté qu’on pourrait le penser à propos de l’humanité. J’ai des réserves… vous comprenez ce que je veux dire…

Tout ça ne signifie pas que l’évolution procède en ligne droite, de A jusqu’à Z. Elle tend vers la conscience, si vous voulez, depuis le début de la création de l’Univers, mais elle est soumise à d’autres lois que celles de cet ordre-là. Par exemple, elle est soumise au chaos, dans une certaine mesure. Puis, il y a aussi un conflit entre l’ordre et le chaos dans l’Univers.

Notre ami Trinh Xuan Thuan revient un peu plus loin sur la contingence. Cela veut-il dire que nous vivons dans un univers complètement déterministe? Non. Selon lui, les phénomènes contingents comme cet astéroïde venu percuter la Terre, il y a 65 millions d’années, provoquant la mort des dinosaures, apporte de la liberté à la nature (curieux qu’on puisse l’entendre comme ça).

" La Nature se montre
spontanée et ludique
en jouant avec les
lois naturelles pour
créer de la
nouveauté. "

" Cette liberté nouvellement acquise de la Nature lui permet d’innover et de créer, affirme l'astrophysicien. […] Ainsi, grâce à la contingence, le flou quantique (une autre notion de physique) et le chaos, la Nature peut constamment broder sur la trame imposée dès le début pour créer du nouveau. Comme le jazzman improvise et brode autour d’un thème général pour produire des sons nouveaux, au gré de son inspiration et de la réaction du public – j’aime bien le rapprochement –, la Nature se montre spontanée et ludique en jouant avec les lois naturelles pour créer de la nouveauté. "

Vous ne trouvez pas qu’il y a là de quoi s’émerveiller? En tout cas, moi, je trouve tout ça extraordinaire. J’ai assez tripé là-dedans depuis toutes ces années où j’essaie de comprendre quelque chose à notre Univers! Je suis fasciné par l’interconnexion des choses : il faut considérer toute cette information non seulement à l’échelle planétaire mais à l’échelle cosmique. On ne le redira jamais assez :
nous sommes liés au cosmos, nous sommes des poussières d’étoiles.

 
  • Le rapprochement des pensées

À un moment, les deux pensées se sont rapprochées : la pensée occidentale réductionniste, qui a été une pensée très fructueuse et qui l’est encore, conduisant à des découvertes technologiques remarquables, mais ça n’est pas suffisant car il faut un mode de pensée global et synthétique, et c’est ce qu’on trouve davantage dans les philosophies orientales.

" Prenons, en médecine, l’exemple du corps et de l’esprit séparés traditionnellement par l’Occident, dit Trinh Xuan Thuan. Or, si on est malade dans son corps, on l’est aussi dans son esprit. Les Orientaux ont toujours dit que les deux font un tout. La médecine occidentale le redécouvre. Il faut traiter l’esprit pour que le corps aille bien. C’est une forme de sagesse. "

Ce que je retiens de ce scientifique, c’est qu’il attise mon émerveillement, qu’il éveille les vieilles braises qui en moi, de temps en temps, s’endorment. Et j’en viens alors à me poser des questions : l’Univers a-t-il un sens? La vie de chacun d’entre nous a-t-elle un sens? Quand on écoute un discours comme le sien, non seulement on est émerveillé de voir qu’on vit dans un monde aussi fantastique mais on trouve, me semble-t-il, sinon un sens à notre vie du moins une indication qui va dans cette direction-là.

" Pour qu’il ait son mot à dire, il faut que le public soit bien informé "

  • L'importance de la vulgarisation scientifique

" Le public doit être aussi présent pour faire contrepoids aux scientifiques. L’apparition de concepts scientifiques et de technologies de plus en plus complexes et difficiles à maîtriser constitue un risque inquiétant : la nomination d’une petite caste de gens qui seraient les seuls à savoir, donc à détenir ou influencer le pouvoir. Pour qu’il ait son mot à dire, il faut que le public soit bien informé, faute de quoi il peut être manipulé par les médias ou par les démagogues trop habiles à des fins politiques ou guerrières.

" C’est pourquoi, je le répète, je considère que l'un des devoirs sacrés du scientifique est d’informer le public et de vulgariser ses découvertes ", conclut Trinh Xuan Thuan.

J’ai puisé tout ce que je viens de vous communiquer dans un ouvrage qui est un collage d’entretiens réalisé par Colette Mesnage, paru chez Calmann-Lévy, qui s’intitule Sagesses pour aujourd’hui. Ce qui importe, c’est évidemment la galerie de scientifiques, de philosophes et de penseurs qu’elle a interviewés dont Jean Bernard, André Comte-Sponville, Boris Cyrulnik, Albert Jacquard, Théodore Monod, Mathieu Ricard, Trinh Xuan Thuan et beaucoup d’autres. C’est intéressant parce que c’est une mosaïque de points de vue, de regards et d’invitations différentes à chercher notre place, en nous-mêmes d’abord, puis dans l’Univers.

 


   
 

Le mythe, miroir de l’évolution humaine


Je me suis dit que je parlerais un peu du besoin pour l’homme moderne de vivre de mythes comme l’homme ancien, l’homme de toujours.

  • Définition du mythe

Tout d’abord, j’ai consulté mon Dictionnaire de la communication pour lire la définition de " mythe " et me la remémorer :

" Mythe : structure imaginaire permanente de la pensée à l’intérieur d’une civilisation donnée, qui constitue une référence dans l’orientation de l’esprit. […] L’ensemble des mythes d’une civilisation caractérise cette civilisation elle-même, mais on peut aller plus loin et une grande part de la structure fondamentale des mythes est composée d’éléments universels constituant un bagage mythique de l’humanité. […] Les mythes sont donc des recettes de structuration de l’imaginaire et, par la même aussi, des recettes de succès pour une fiction ou un roman ", comme La Guerre des étoiles, par exemple.

Il n’y a pas beaucoup de mythes récents. Cependant, on en mentionne deux ici : le mythe de Don Juan et le mythe de Faust, qui sont plus modernes.

" Nombre de développements du marketing et de la fabrication des produits reposeraient largement sur [ce qu’on appelle maintenant] des ‘ micromythes ’, eux-mêmes plus ou moins assemblés dans une structure plus générale ", conclut-on ici.

D'après :
MUCCHIELLI, Laurent.
" Les mythes
contemporains ",

Sciences humaines,
N° 24, janvier 1993.

  • Les mythes contemporains

Voici ce que j’ai trouvé dans cet article de Laurent Mucchielli qui parle de la modernité dans une ancienne édition de Sciences humaines. Il fait observer, entre autres, que les mythes ne sont plus ce qu’ils étaient dans notre société, par exemple, le mythe religieux qui a été fortement ébranlé.

" Nos sociétés modernes n’ont-elles pas remplacé les mythes religieux par des mythes laïques, demande-t-il. Plus généralement encore, les mythes ne sont-ils pas constitutifs de l’imaginaire d'Homo Sapiens et du fonctionnement des sociétés? " Car le mythe est social, alors que le rêve est individuel. C’est un modèle qu’on se donne ou dont on hérite pour orienter la vie collective comme, par exemple, le progrès ou la croyance au Progrès (dont nous avons hérité du 16e siècle) et l’aspiration au Bonheur qui sont finalement les mythes que l’on retrouve au cœur de nos sociétés modernes.

L'auteur de cet article intitulé " Les mythes contemporains " fait observer plus loin que : " Toute idéologie n’est pas un mythe mais ‘ chaque fois qu’une idéologie entreprend de nous dire comment le monde a commencé et dans quelle direction il se dirige, elle emprunte à un récit mythique ’. " Ainsi, le bonheur est considéré comme un mythe fondateur de la culture de masse. Quand on s’arrête à une formule comme celle-là et qu’on pense à toute la communication, à toutes les émissions de télévision et de radio, à tout ce qui se discute, etc., on constate jusqu’à quel point cette aspiration au bonheur est la clé de notre démarche.

" L’aspect central des mythes modernes est la recherche du bonheur ",
nous dit L. Mucchielli.

 

" Longtemps demeurée utopique et pensée sur le modèle communautaire, elle est devenue une grande quête de l’individu dans la culture de masse d’origine américaine. " Il y a déjà eu un modèle communautaire, mais il a éclaté lui aussi, comme le communisme par exemple; mais avec l’accent mis sur l’individu. C’est la quête individuelle du bonheur qui prend la place du grand mythe collectif.

Mucchielli cite le sociologue Edgar Morin, qui a fourni sur cette question une plus grande analyse : " En 1962, il écrivait dans L’esprit du temps : ‘ Une gigantesque poussée de l’imaginaire vers le réel tend à proposer des mythes d’auto-réalisation, des héros modèles, une idéologie et des recettes pratiques pour la vie privée : le bien-être et le standing d’une part, le bonheur et l’amour, d’autre part. " Pour véhiculer ces mythes, on parle des vedettes du cinéma, en particulier, mais aussi du sport, de la vie mondaine, etc.

" L’un des fondateurs de la sociologie, Émile Durkheim, avait suggéré que ‘ la réalité qu’exprime la pensée religieuse n’est autre que la société ’ et que ‘ les croyances ne sont pas essentiellement des connaissances dont s’enrichit notre esprit : leur fonction principale est de susciter des actes ’ ", donc de nous orienter dans un sens au plan pratique.

" L'anthropologue Bronislav Malinowski précisa cette idée en affirmant que : ‘ Dans des civilisations primitives, le mythe rempli une fonction indispensable : il exprime, réhausse et codifie les croyances; il sauvegarde les principes moraux et les impose; il garantit l’efficacité des cérémonies rituelles et offre des règles pratiques à l’usage de l’homme […]. C’est une véritable codification de la religion et de la sagesse pratique. ’ " À certaines époques, oui, mais aujourd’hui ça devient autre chose. On arrive à véhiculer, par exemple, des mythes économiques.

" Aujourd'hui, les grands mythes politiques et les projets qu’ils portaient sont en voie de disparition mais des mythes économiques surgissent. Jusqu’à ces dernières années, l’image de l’entreprise et de l’entrepreneur était dominée par son pôle négatif, l’exploitation des employés. " Puis, tout à coup, ce sont devenus des héros. C’est vrai, regardez autour de vous!

 

À propos des entrepreneurs héros
J’ai eu connaissance d’une chose surprenante à un moment lorsque j’ai entendu une entrevue d’un entrepreneur, remarquable d’ailleurs, dans
l'émission du matin qui précède celle de Madame Bazzo. C’était la première fois, à ma connaissance, qu’on s’adressait, dans ces termes-là, à un entrepreneur : " Quelles sont vos valeurs? À qui pensez-vous? Que devenez-vous? Qu’est-ce que l’argent pour vous? Pourquoi la réussite? " Jusque là, les entrepreneurs n’avaient pas accès aux médias de masse mais il semble que depuis ils se soient repris… [rires]

 

" Nous nous considérons volontiers comme des êtres rationnels, explique Laurent Mucchielli en introduction de son article. De fait, notre environnement matériel, notre alimentation, notre santé, notre vie professionnelle et même nos loisirs sont très largement dominés par la technique. Mais tous ces instruments de la rationalité moderne véhiculent des images, des symboles, des valeurs qui animent notre vie imaginaire. Et c’est cela qui doit nous interpeller : à quoi rêvons-nous? À quoi aspirons-nous? Comment nous représentons-nous notre société ou le cosmos, le passé et l’avenir? C’est à travers ces questions que les mythes se laissent surprendre. "

J’entrevois, sous la plume de Laurent Mucchielli, une nouvelle explication du monde, un nouveau sens, un nouveau mythe qui est en train de naître, une nouvelle façon de voir notre rapport avec l’Univers. Quels sont nos modèles de vie? Qu’est-ce qui donne du sens à nos actions?

 
  • Les nouveaux mythes

On dit qu’au cours de l’Histoire récente, l’inconnu a été reconnu et le passé a cessé d’être une référence exemplaire pour le présent. C’est particulièrement vrai dans le siècle qui s’est terminé il y a peu. La modernité s’est dessinée. Est-ce que cette rupture avec l’Histoire a engendré un nouveau genre de mythes? Oui, ça a changé. Les mythes principaux sont devenus, par exemple, celui du progrès, et celui de l’aspiration au bonheur dont je vous parlais tout à l’heure.

La crise actuelle, par exemple, comment peut-on l’éclairer à partir des mythes contemporains? Edgar Morin a fait une démarche très intéressante là-dessus quand il a parlé de la " juvénilisation de la culture ".

" Aujourd’hui, dit
Mucchielli,
le mythe est
l’univers de la
jeunesse "

" En 1962, écrit notre auteur, Edgar Morin annonçait : ‘ La culture de masse infantilise et rajeunit à la fois. Il y a régression infantile dans la conception d’une vie immédiate, atomisée, qui se détourne de ce qui fait vraiment problème : la vie en société et la vie dans l’Histoire. ’ Aujourd’hui, poursuit Mucchielli, le mythe est l’univers de la jeunesse, une jeunesse qui se prolonge et retarde la rupture que constitue l’entrée dans le monde du travail. L’adolescence c’est l’âge des héros, des stars, des champions. " Ça se rattache donc à cet aspect-là de notre culture, sa juvénilisation. Joli mot…

" Edgar Morin avait également repéré que
‘ la culture de masse est un embryon de religion du salut terrestre,
mais il lui manque la promesse de l’immortalité pour s’accomplir en religion ’.
Ses mythologies servent à ‘ masquer les zones d’ombre
où le bonheur est inexorablement mis en question
par la culpabilité, l’angoisse, la sexualité, l’échec, la mort ’ ",
aussi, bien sûr.

 
  • Du mythe économique qui bat de l'aile

À un moment, on a assisté à une sorte de révolution.
On mentionne ici en passant
celle de mai 1968 qui a été si importante en France, une révolution qui faisait écho à celle qui s’était produite à Berkeley en 1965 et dont la motivation était à peu près la même : " C'est le refus de ce décalage entre, d’une part, le rêve où le bonheur de l’instant du ‘ happy end ’ est éternel, et d’autre part, la réalité du temps dont la mort est l’issue fatale ", écrit Mucchielli. Et tout cela entraîne une crise que traversent beaucoup d’individus.

" Les années 1970 ont consacré le retour en force de l’astrologie, de la voyance, de toutes les formes d’ésotérisme qui viennent suppléer la carence du mythe et rassurer l'individu sur sa destinée. Un partage plus réaliste de l’imaginaire semble se redécouper et les industries du bonheur qui se déplacent vers le cœur de la vie privée : la maison, les loisirs, les vacances. […] La consommation de masse a-t-elle eu raison de toute autre forme d’idéal? ", s’interroge-t-il. Car on s’imagine qu’il y a un fléchissement de ce côté-là.

Je vois ici qu’un sociologue nous dit que : " Les désirs de consommation se dégonflent encore plus vite que les porte-monnaie. Les gens sont de moins en moins persuadés que consommer rend heureux. " Il était temps! Car le mythe matérialiste du progrès et de la recherche du bonheur à tout prix entraînait le détour par la consommation, bien entendu.

" Le mythe est plus qu’une aspiration,
c’est un projet de réalisation de valeurs collectives. "

 

Je rappelle que ces informations tripatives sont tirées d’un article de Laurent Mucchielli, sociologue italien, dans un numéro spécial de Sciences humaines qui porte sur " les mythes contemporains ".

 


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