Saison
1999-2000
Émission du mercredi 29 mars 2000
Rediffusé le dimanche 2 avril 2000
 

Consommateur à l'entraînement

 

 

Imaginez-vous que ce matin j’ai vu dans un supermarché un enfant poussant son petit chariot, sur lequel était écrit : " Client à l’entraînement " . Oh que j’ai aimé ça…

Il faut être conscient qu’il ne faut pas tout prendre de travers, Languirand! Calmez-vous, mon vieux, ce n’est pas si mal que ça. Un enfant, il faut bien l’occuper pendant que sa maman ou son papa font les courses! Il y a toutes sortes de bonnes raisons pour expliquer qu'on lui donne comme ça un petit chariot mignon comme tout sur lequel c’est écrit : " Client à l’entraînement ".

Mais n’empêche que… comme le monde est fait pour les paranoïaques, je me suis dit, encore une fois, qu’on n’en fait pas des citoyens, on en fait des consommateurs. On leur apprend à faire des courses, on leur apprend que tout est dans le commerce, et c’est une forme de conditionnement, d’après moi.

En agissant ainsi, on n’est pas conscient, évidemment, des valeurs qu’on leur communique dans la société, pas plus qu’un poisson n’est conscient de vivre dans l’aquarium dans lequel il baigne. C’est comme ça. Il paraît que je m’en fais pour rien. C’est parce que, voyez-vous, de temps en temps, moi aussi je " paranoïe " à force de travailler pour vous. (Mais qu’est-ce qu’il a dit là? Ah le vilain…[rires])

 

 


  
 

Réponse au courrier

 

 

  • À propos des demandes de références de livres
    et de la relative influence de la pensée sur les événements

Yannick nous écrit parce qu’il est à la recherche d’ouvrages qui expriment que la qualité de vie que nous menons est conséquente de la qualité de notre pensée.

Comme vous le savez, je ne donne pas de titres de livres, sauf pour ceux dont je parle à l’émission et que vous pouvez toujours retrouver aisément. Je le dis depuis toujours et je le répète encore : si vous êtes à la recherche d’un ouvrage, vous devez investir du temps et de l’énergie, vous rendre dans une bonne librairie ou dans une bibliothèque pour consulter les livres qui s’y trouvent. À un moment, vous allez orienter votre recherche en fonction de votre intérêt. L’idée est de vous dire clairement : j’aimerais trouver des livres où justement il est question du rapport qui existe entre la qualité de la pensée et de l’influence que ça peut avoir sur les événements de la vie. Ce sera probablement autour de la pensée positive que vous allez trouver cela.

 

Mais je voudrais vous dire une chose bien importante :
quels que soit les principes que l’on s’emploie à exprimer à travers notre vécu, la pensée positive peut avoir une certaine influence sur les événements, mais elle demeure relative. Ce qui est primordial, c’est évidemment l’attitude que l’on adopte face à ces événements. Et vous pouvez travailler là-dessus.

Par exemple, si vous avez une crevaison, et que vous dites : " Ah non, maudite crevaison! Pourquoi cela m’arrive à moi? ", en plus de dire tout ce que chacun d’entre nous se dit généralement à propos d’une crevaison, vous allez en souffrir et cet incident va vous paraître terriblement lourd et difficile à vivre. Par contre, si vous changez d’attitude : " Bon, j’ai une crevaison, c’est ennuyeux, mais ce n’est tout de même pas la fin du monde ", l’incident vous paraîtra moins pénible.

Dire oui à ce qui est, c’est souvent la chose la plus difficile qui soit.

Je me souviens d’une personne qui avait entendu des propos que je tenais dans un atelier où je disais qu’il fallait essayer de dire oui à ce qui est, et j’avais recommandé la lecture de certains ouvrages dont un de Arnaud Desjardins, excellent du reste, qui porte précisément là-dessus. Cette personne s’était donc procuré le bouquin, et elle était justement en train de le lire quand son chum est arrivé tout trempé en lui annonçant qu’il venait d’avoir un accident. Sa première réaction? " Ah non! " Elle était en train de lire qu’il fallait dire oui à ce qui est, et elle disait : " Ah non! " Cela montre bien qu’entre la lecture et la compréhension du principe et son intégration dans le quotidien, il y a un entraînement à faire, pour ainsi dire.

 
  • Parabole sur la culture d’entreprise : le théorème du singe

Francis nous écrit à propos du Théorème du singe : la parabole sur la culture d’entreprise. Ça me paraît très intéressant à méditer.

" Mettez 20 chimpanzés dans une chambre, accrochez une banane au plafond et mettez une échelle permettant d’accéder à la banane. Assurez-vous qu’il n’y a pas d’autre moyen d’attraper la banane que d’utiliser l’échelle et mettez en place un système qui fait tomber de l’eau très glacée dans la chambre dès qu’on commence à escalader l’échelle. Les chimpanzés apprennent vite qu’il ne faut pas escalader l’échelle. Arrêtez alors le système d’eau glacée, de sorte que l’escalade n’a plus son effet de gel.

" Maintenant, remplacez un des 20 chimpanzés par un nouveau. Ce dernier, évidemment, va essayer d’escalader l’échelle et sans comprendre pourquoi il se fera tabasser par les autres. – Eux savent quelque chose que lui ne sait pas. – Remplacez encore un des vieux chimpanzés par un nouveau. Ce dernier se fera encore tabasser, et c’est celui qui a été introduit juste avant lui qui tapera le plus fort.

" Continuez la leçon jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que des nouveaux. Alors aucun ne cherchera à escalader l’échelle, et si jamais il y en a un qui pour une raison quelconque ose y penser, il se fera massacrer illico par les autres. Le pire, c’est qu’aucun des chimpanzés n’a maintenant la moindre idée de la raison pour laquelle il ne faut pas monter dans l’échelle. " [rires]

N’oublions pas que c’est une parabole pour illustrer la culture d’entreprise…

 


  
 

La violence faite aux personnes âgées



Voici d'abord une petite anecdote d’il y a quelques années déjà.

  • Les violons de l'automne : une pièce dérangeante

À une époque, j’ai commis une pièce à trois personnages (trois vieillards) qui raconte une histoire d’amour, et dont le titre est : Les violons de l’automne. Elle a été jouée à Paris, où elle a tenu l’affiche pendant au moins… deux jours [rires], puis trois jours à New York.

Or, à un moment, j’avais confié à quelqu’un pour qui j’avais beaucoup d’estime, d’admiration même, ce très grand psychiatre qui s’appelait Karl Stern et qui travaillait à l’Hôpital Royal Victoria à Montréal : " J’ai de la difficulté avec cette pièce parce qu’elle remporte beaucoup de succès aussi longtemps que les comédiens sont sur scène, les trois vieillards, mais quand arrive le rideau de la fin, il n’y a presque pas d’applaudissements, les gens partent et on sent un malaise. Pourtant, ils ont apprécié la pièce. "

Après avoir lu ma pièce, il m'a dit : " Je vais vous envoyer la copie d’un travail que j’ai fait à l’hôpital sur les difficultés que rencontrent les intervenants qui font affaire avec des personnes âgées. Et ça va probablement vous éclairer sur la raison pour laquelle ce malaise était ressenti à la fin de votre pièce. "

Je me suis donc intéressé beaucoup à ce document qu’il m’a fait parvenir, et dont je vous communiquerai quelques extraits dans un petit moment. Ce fut pour moi une des réponses à la question qu’on se pose : pourquoi exerce-t-on autant de mesures disciplinaires avec les personnes âgées? Faire preuve même de violence avec les vieux, comme le rappelle le titre d’un article qui provient de La Presse canadienne paru dans Le Devoir.

 

D'après :
APRIL, Pierre.
" Jacoby veut mettre
fin à la violence
contre les vieux ",

Le Devoir, 2000.
  • Un rapport accablant du Protecteur du citoyen

C’est une situation grave, au point que le Protecteur du citoyen au Québec, Daniel Jacoby, a décidé d’intervenir très fort. Voici ce que Pierre April écrivait dans un article intitulé " Jacoby veut mettre fin à la violence contre les vieux ".

" Les personnes âgées institutionnalisées sont en train de devenir des victimes de plus en plus abandonnées, marginalisées, carrément martyrisées, estime le Protecteur du citoyen au Québec Daniel Jacoby. Dans un rapport rendu public à l’occasion de la Consultation publique sur le traitement réservé aux aînés en perte d’autonomie et placées en foyer d’accueil, M. Jacoby fait état d’une exploitation éhontée des personnes âgées, parle d’abus de pouvoir, de violence physique et réclame une enquête exhaustive et immédiate de la Commission des droits de la personne.

" ‘ Il y a atteinte aux droits fondamentaux des personnes hébergées et c’est pourquoi je demande une enquête ’, a précisé M. Jacoby. "

" L’abus peut aussi prendre des formes moins précises mais tout aussi cruelles pour la personne qui la subit. 
" Daniel Jacoby

" Les agressions verbales ou physiques sont devenues monnaie courante ", poursuit le journaliste qui se rapporte au document. ‘ L’abus peut aussi prendre des formes moins précises mais tout aussi cruelles pour la personne qui la subit. Si, moins lucide, la personne proteste, pleure ou crie, les tensions peuvent sûrement augmenter de plusieurs degrés et transformer un profond malaise institutionnel en abus individualisé. – On est en face de quelque chose d’assez étonnant, inacceptable, et difficile à avaler. Je ne veux pas simplement protester mais je pense vous apporter peut-être de quoi réfléchir à cette question.

" Dans son rapport, le Protecteur déplore que les personnes âgées sont de plus en plus victimes de violence verbale, ‘ de brusqueries, de bras serré, de la débarbouillette froide, de remarques désobligeantes ou culpabilisantes, de propos ironiques et d’omissions ’.

" M. Jacoby a souligné que la clandestinité dans le marché des résidences privées d’hébergement est devenue de plus en plus inquiétante. […] ‘ Les interventions de l’État, note-t-il, peuvent aussi être des facteurs de risque compromettant la santé et la sécurité des personnes âgées. Les compressions budgétaires, par exemple, n'ont pas permis le développement des soins à domicile au même rythme que le virage ambulatoire. ’ "

Je ne pense pas que j’apporterai une explication à tout ça maintenant, mais je vais tenter de vous mettre sur une piste de réflexion en puisant dans ce document que le Docteur Stern a rédigé en 1953. Vous allez voir que la situation n’a pas beaucoup changé. Peut-être même que c’est pire aujourd’hui qu’à l’époque où il a fait cette étude.

 
  • De notre rapport névrotique aux personnes âgées
    Le mécanisme d'identification, de transfert et de contre-transfert, selon Karl Stern

Si on faisait maintenant une enquête à propos de cette triste situation faite aux personnes âgées, on se rendrait compte très certainement que ce que dénonçait Karl Stern dans son rapport se produit toujours. La question est de savoir : que peut-on faire pour que ça se produise moins? La réponse se trouve dans le document du Docteur Stern, qui a éprouvé le besoin de communiquer le résultat de son étude à ceux qui interviennent auprès de gens qui se trouvent à la fin de leur cycle de vie.

Voici l’essentiel du message de Stern : pour diminuer la violence contre les vieux, en institution ou ailleurs, il est important que les intervenants, travailleurs sociaux et médecins, puissent avoir quelques informations (clairement décrites dans ce document) précises sur la question des rapports entretenus avec les personnes âgées.

Au départ, le document a été rédigé en anglais, mais nous en avons fait une traduction qui me paraît correcte. En anglais, l'article s’intitule : " Mecanisms of Transference and Counter-Transference in Psychotherapeutic and Social Work with the Aged ". Il a paru dans le Journal of Gerontology, Vol. 8, N° 3, juillet 1953.

D'après :
STERN, Karl, SMITH,
John M.
et FRANK, Margit.
" Mecanisms of
Transference and
Counter-Transference
in Psychotherapeutic
and Social Work with
the Aged ",

Journal of
Gerontology
,
Vol. 8, N° 3,
juillet 1953.

" Au cours de nos travaux, nous avons observé :

  1. certains troubles chez les travailleurs sociaux qui interviennent auprès des personnes âgées;
  2. une résistance de la part de médecins et de travailleurs sociaux à intervenir auprès de celles-ci, ou encore
  3. une mauvaise gestion de cas due à la méconnaissance (ou inconscience) des problèmes soulevés par le contre-transfert par les intervenants.

" D’abord, explique Stern, il existe chez tous ceux qui interviennent auprès des personnes âgées, à un degré plus ou moins élevé, un mécanisme inconscient d’identification. Les travailleurs sociaux, par exemple, qui interviennent auprès des personnes âgées qui vivent en chambre, qui reçoivent une aide financière et qui doivent faire face à des problèmes de solitude ou de deuil, deviennent troublés par leur propre anxiété causée par un sentiment d’insécurité quant à leur propre avenir, en voyant la situation de leurs patients. – Ils se disent : " Je vais devenir comme ça moi? C’est ça qui me pend au bout du nez? "

" Certains de ces fantasmes sont superficiels et le seul fait d’en être conscient est suffisant pour les contrôler. Pourtant, ce mécanisme est indépendant du statut social et économique de l’intervenant, médecin ou travailleur social. Cela tient à ce qu’il existe en-dessous, comme signes associés au vieillissement, les sentiments d’impuissance et de faiblesse (en anglais, on emploie feebleness et non pas weakness. Feebleness réfère au mental, alors que weakness réfère à ce qui est physique) profondément enracinés qui sont associés à la peur de la castration – la perte de contrôle, si vous voulez. Parce que, évidemment, il ne faut pas perdre de vue que l’auteur est psychiatre et qu’il s’adresse à des gens qui ont fait des études en psychologie. On retient ici qu’il y a une identification.

" Ce qui nous conduit au second point, poursuit-il.

" Nous avons aussi constaté avec l’expérience que quiconque se trouve engagé dans un travail gériatrique apporte dans son travail l’expérience de sa propre relation avec ses parents. "

" Peu de travailleurs sociaux et de médecins sont conscients de ce mécanisme, et ils sont souvent porteurs d’un sentiment d’hostilité à l’égard de leurs patients qui peut se traduire par de l’impatience, parfois même par une certaine dureté. Des psychiatres et des travailleurs sociaux, qui font preuve de détachement et de patience avec des gens plus jeunes et des enfants, deviennent autoritaires avec des personnes âgées, recourant même à des méthodes quasi disciplinaires.

" L’intervenant se trouve souvent entraîné par des mécanismes inconscients
de domination, d’hostilité et de culpabilité et ce,
particulièrement dans le rapport avec des patients pauvres et sans défense. "

Fait apparemment curieux.
Mais il faut savoir que dans cette identification dont on parlait tout à l’heure,
il y a la crainte qu’on puisse un jour nous aussi devenir pauvre et sans défense.
Alors on devient plus agressif avec ces personnes
et c’est tout à fait l’inverse de ce qu’on voudrait que ce soit.

" On a observé que la réaction négative du médecin ou de l’intervenant est due à un sentiment de frustration. "

" Il accepte moins un comportement hostile de la part d’un patient âgé que de la part d’un patient plus jeune ou d’un enfant.

Troisième point, poursuit K. Stern : on a observé que la réaction négative du médecin ou de l’intervenant est due à un sentiment de frustration. L’un des mécanismes qui joue un rôle dans tous ces troubles de la fin de vie vient de ce que tous les facteurs auxquels on doit faire face deviennent de plus en plus irréversibles. – Autrement dit, il faut bien dire la vérité : le vieillissement est incurable. On se dit : " Je peux l’aider mais dans une ou deux semaines, ça risque d’être pire et avec les mois, encore davantage, etc. " C’est difficile à accepter, et il y a comme un désespoir derrière cela. – Ce qui réduit le succès de plusieurs interventions psychiatriques ou sociales.

" La satisfaction que l’on éprouve d’avoir accompli quelque chose avec succès, qui apporte un stimuli dans le travail avec des gens plus jeunes et des enfants, nous est ici refusée. Le médecin ou l’intervenant, sans s’en rendre compte, devient blessé dans son narcissisme – et il en voit la cause, évidemment, chez le patient. Il ressent une blessure et la cause se trouve là devant lui.

Conclusion : l’intervenant doit être conscient que toutes situations, même lorsqu’il s’agit simplement d’un problème administratif, concernant par exemple les allocations de pension de vieillesse, sont entourés de forts courants émotionnels.

" Les intervenants et les médecins devraient systématiquement être instruits sur les mécanismes de transfert et de contre-transfert en général. En particulier, ils doivent être conscientisés du fait que le travail auprès d'une clientèle âgée est susceptible d’éveiller chez eux une anxiété latente. Cette anxiété est souvent amplifiée par le fait que le bénéficiaire soit non seulement âgé mais indigent. "

 

de transfert et de contre-transfert

On parle de transfert et de contre-transfert. Je vais faire une petite parenthèse ici pour expliquer que cela signifie que le patient va déverser sur l’intervenant une espèce de rapport affectif et que ce dernier réagira alors en faisant ce qu’on appelle un contre-transfert, car il aura à subir la gêne de la situation provoquée. Je suis conscient que ma définition n’est peut-être pas très claire, mais vous comprendrez que c’est difficile de préciser cela en-dehors du vocabulaire psychanalytique. Pour simplifier, l’un se projette dans l’autre et cet autre lui renvoie sa projection, devient alors son miroir. Mais j’aurai l’occasion de revenir là-dessus c’est certain, on revient toujours sur tout d’ailleurs, comme vous le savez, sauf quand on n’en revient pas… [rires]

 


" Les intervenants doivent être instruits de la différence entre la sympathie (qui est le plus important dans ce genre de travail), et l’identification (qui est au contraire nuisible), poursuit Stern. Qui plus est, l’intervenant et le médecin doivent être conscients du fait que chacun a dans ses rapports avec ses parents quelques problèmes irrésolus qui peuvent facilement être réactivés lors d’un rapport avec des personnes de générations plus âgées. (C’est probablement la meilleure explication.)

C’est la raison pour laquelle des courants inconscients d’hostilité et de culpabilité sont susceptibles de se manifester dans le cas d’intervention gériatrique. C’est pour cette raison également que l’intervenant et le médecin éprouvent dans leur rapport avec un sujet âgé une anxiété inconsciente qui est l’effet d’une forme d’identification (‘ Voici ce que je serai devenu dans une trentaine d’années ’), d’hostilité et de culpabilité.

Je rappelle que c’est un extrait du Journal of Gerontology, Vol. 8, N° 3, juillet 1953. Une recherche sous la direction du Docteur Karl Stern. Pour ceux qui voudraient consulter la version initiale en langue anglaise.

 


  
  Bruno Bettelheim
La société totalitaire



D'après :
BETTELHEIM, Bruno.
Le cœur conscient,
Éd. Laffont, Coll.
" Pluriel ",
1960,
format Livre
de Poche.

Bruno Bettelheim a écrit plusieurs ouvrages intéressants dont Les blessures symboliques, par exemple, à propos de ce que les gens peuvent se faire. C’était un psychiatre qui avait étudié la psychanalyse dans l'entourage de Anna Freud. Après l’avoir célébré, on l’a beaucoup critiqué à propos de ses méthodes d’intervention auprès des enfants psychotiques, notamment des enfants autistes. Mais je ne vais pas m’attarder là-dessus, car ça ne me paraît pas d’une grande urgence d’aller fouiller un dossier comme celui-là. Ce qui m’intéresse chez lui aujourd’hui, ce sont les réflexions qu’il a faites sur notre époque, en particulier sur notre société. Je pense en particulier à un autre de ses ouvrages, Le cœur conscient, dans lequel il critique nos ‘ sociétés totalitaires ’, après avoir démontré comment elles étaient dominées par l’économique et le médiatique.

" Moins l’homme est capable de résoudre ses conflits intérieurs – ou la contradiction entre ses désirs et les exigences de l’environnement – plus il s’en remet à la société pour trouver une solution aux problèmes qu’elle lui pose ", dit Bettelheim dans un chapitre intitulé " La conscience de la liberté ". J’ai beaucoup trippé en lisant cet ouvrage dans lequel Bettelheim parle aussi, entre autres, d’adolescence prolongée.

D'après :
SORMAN, Guy.
" Les vrais penseurs
de notre temps :
Bettelheim ",

Psychologies,
N° 74, mars 1990.

 

 

" La télévision
prive l’enfant
de tout effort de
créativité "

Je trouve également, dans Psychologies, un entretien avec Bruno Bettelheim par Guy Sorman, l'auteur de Les vrais penseurs de notre temps (Éd. Fayard, 1989). Dans cette entrevue, Sorman interroge Bettelheim sur la télévision.

" La télévision, me dit Bettelheim, a déplacé mais n’a pas remplacé l’imaginaire; elle prive l’enfant de tout effort de créativité et ne lui permet pas de s'identifier aux héros, parce que ceux-ci sont devenus trop réels. L’effet le plus nocif de la télévision est qu’elle apporte des réponses trop simples à des questions complexes. Or, dans la vraie vie, les solutions simples n’existent pas. Par conséquent, les parents – mais aussi les enfants – se découragent et démissionnent devant le premier obstacle.

" Pourtant, me dit Bettelheim, ni les parents ni les enfants ne sont en cause. C’est notre époque qui donne aux difficultés de l’adolescence une acuité inconnue dans le passé. Les enfants sont donc plus conditionnés par leur époque – l’‘ air du temps ’ – que par l’éducation parentale. Voilà une conclusion de Bettelheim qui inquiète les parents ‘ actifs ’ et rassurera les autres sur leur ‘ irresponsabilité ’!, poursuit Guy Sorman avant de citer le psychanalyste.

" ‘ Je ne suis pas optimiste pour le court terme, précise Bettelheim. Il faudra plusieurs générations avant que la famille ne retrouve son équilibre intérieur, pour que les enfants s’intègrent sans troubles majeurs dans la société adulte… Plusieurs générations pour résorber l’écart entre notre évolution psychologique et culturelle, d’une part, et l’état technique de la société, de l’autre. En attendant, l’anxiété individuelle ne va faire que monter. ’ – Difficulté, donc, de s’adapter dans une société de masse menacée par le conformisme, qui comme une forme de totalitarisme, exige que tous croient et pensent la même chose, une pensée réduite à l’expression de ce qu’en font les médias populaires, etc.

" La société totalitaire a de surcroît l’apparent mérite d’apporter des réponses simples à des questions complexes "

" Pour Bruno Bettelheim, la société n’est que le reflet de nos anxiétés. Si les individus sont capables de surmonter par eux-mêmes leurs angoisses, ils construisent une société libre et démocratique; s’ils n’en sont pas capables, ou s’ils jugent l’effort individuel au-delà de leurs possibilités (c’est souvent cette impression que l’on a, celle de ne pas être capable d’agir dans un monde où tout à l’air de nous arriver de l’extérieur), ils sont attirés par la société totalitaire. Celle-ci qui permet à l’individu de se fondre dans la masse et de s’en remettre à d’autres – le chef, le parti, l'idéologie – le soin de penser pour lui et de résoudre ses angoisses personnelles. La société totalitaire a de surcroît l’apparent mérite d’apporter des réponses simples à des questions complexes – des réponses qui parfois ont même l’air scientifiques!

" L’ultime aboutissement de cette société de masse
est le camp de concentration dans lequel il n’y a plus d’individus du tout. "

D'après :
BETTELHEIM, Bruno.
Psychanalyse des
contes de fée,

Éd. Robert Laffont,1976.

Bettelheim, les contes de fées et le sens de la vie

Je me souviens de vous avoir déjà parlé de Bruno Bettelheimà propos de son livre Psychanalyse des contes de fée, un ouvrage extrêmement tripatif qui nous fait découvrir des aspects bien mystérieux des contes de fée. C’est dans ce livre qu’il fait observer, par exemple, que :

" Si nous voulons être conscient de notre existence au lieu de nous contenter de vivre au jour le jour, notre tâche la plus urgente et la plus difficile consiste à donner un sens à la vie. "

" Là où il n’y a plus d’élites porteuses de valeurs de référence, la démocratie est menacée. "

À un moment de sa vie, Bettelheim a été déporté au camp de concentration de Daschau puis à Buchenwald. Ainsi, il a fait l’expérience de deux modes d’incarcération et a écrit des ouvrages dans lesquels il en fait état – par exemple, le livre dont je parlais tout à l’heure et qui se veut être un manuel de survie : Le cœur conscient.

" Sans doute le savait-il déjà avant la guerre, remarque Madeleine Chapsal dans la préface de l'ouvrage, mais dans les camps il put observer, un par un, les symptômes de la dégradation : on accepte toutes les rumeurs et fausses nouvelles, on perd l’esprit critique, on oublie les noms, on refuse de s’intéresser à ses anciens liens affectifs, on est incapable d’en créer véritablement de nouveaux. La colère devient si destructrice qu’on y renonce, qu’on refuse d’assumer la responsabilité de ses actes. […]

" Bettelheim devait en conclure – et c'est la partie la plus actuelle et la plus prophétique de l'ouvrage –, que ce qui se passait dans les camps, d’une façon spectaculaire et réduite, pouvait aussi se produire d’une manière plus sournoise mais tout aussi dangereuse et finalement annihilante dans toutes les sociétés de masse à tendance totalitaire. "

Bettelheim met donc beaucoup l’accent sur l’individu : son espoir est là. Car le péril, l’ultime aboutissement de la société de masse est le camp de concentration dans lequel il n’y a plus d’individus du tout.

" Ce péril totalitaire, ajoute le psychanalyste, est aujourd’hui d’autant plus menaçant que les élites traditionnelles sont en voie de disparition. Or, ce sont les élites qui peuvent s’opposer à la dérive totalitaire, aussi longtemps qu’elles paraissent constituer un modèle intellectuel et moral, écrit Guy Sorman. Là où il n’y a plus d’élites porteuses de valeurs de référence, la démocratie est menacée. "

" Je n’ai aucune remède simple à proposer aux maladies de notre temps,
disait modestement, Bettelheim.
Je n’ai jamais guéri qu’une poignée d’enfants.
Le traitement que je propose n’est pas politique, il ne peut être qu’individuel. "
Ayant rappelé, évidemment, que la société n’est que le reflet de nos anxiétés.

 

De temps en temps, j’aime bien ressortir comme ça certains de nos Maîtres à penser un peu oubliés parce qu’ils ont toujours des choses à nous apprendre, des messages à transmettre qui se veulent un éclairage sur le monde dans lequel nous vivons.

 


Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.