Saison
1999-2000

Émission du jeudi 6 avril 2000

  L’enseignement inconnu de Lao Tseu


D'après :
LAO TSEU
(Propos recueillis
par WALKER, Brian).
Hua Hu Ching :
Les enseignements inconnus de la Lao
Tseu
,
Éd. Darma,
Coll. " Fenêtres du
Dharma ", 1995.

" Ne devenez pas déséquilibré à force d’adorer des idoles, des images, des idées. Ce serait comme de vous coller une nouvelle tête sur celle que vous avez déjà. "

" L’ego est un singe qui se catapulte dans la jungle :
totalement fasciné par le royaume des sens,
il se balance d’un désir à l’autre,
d’un conflit à l’autre,
d’une opinion personnelle à l’autre.
Si vous l’effrayez c’est, en fait, pour sa propre vie qu’il aura peur.

Laissez ce singe aller.
Laisser les sens aller.
Laissez les désirs aller.
Laissez les conflits se dissiper.
Laissez les idées s’évanouir.
Laissez la fiction de la vie et de la mort disparaître.
Tout simplement, demeurer au centre à regarder.

Et oubliez que vous êtes là. "

Les propos que je viens de vous communiquer nous viennent de l’enseignement inconnu, apparemment, de Lao Tseu dont on fait grand cas ces temps-ci, en particulier à la suite de la parution d’un petit ouvrage qui s’intitule Hua Hu Ching : Les enseignements inconnus de la Lao Tseu, aux Éditions Dharma. C’est tripatif, et ça complète très bien les enseignements qu’on peut trouver dans l’ouvrage sur le Tao qui nous vient de Lao Tseu, le vieux Lao, parce que tseu veut dire " vieux ".

 

 


  
  Les méthodes d'alimentation
et les dangers de l'intégrisme alimentaire


D'après :
KAPLAN, Marion
(Propos recueillis
par VAN EERSEL,
Patrice).
" La libertaire de
nos assiettes ",

Nouvelles clés,
N° 25,
printemps 2000.

 

Ça m’a beaucoup intéressé de prendre connaissance de ce dossier de Nouvelles Clés sur l’alimentation, en commençant par cette entrevue avec une bio-diététicienne qui raconte avoir suivi fidèlement tous les courants dans l’alimentation. " Du végétalisme à la méthode Kousmine, aucun régime ne lui a échappé ", dit-on à propos de Marion Kaplan qui explore les paysages alimentaires depuis une trentaine d'années.

" J’y ai chaque fois cru comme une intégriste ", dit Marion Kaplan en parlant des régimes. Et elle insiste aujourd'hui sur le fait qu’il est important de se méfier de toutes ces approches qui nous sont proposées. On se pose beaucoup de questions et il y a toutes sortes de raisons pour s’interroger : Doit-on manger cru ou cuit? À la vapeur? Comment? etc. Regardez les couvertures des magazines, le sujet est à la une quasiment partout.

Toujours est-il que cette personne a fait le tour des solutions diététiques et Patrice Van Eersel lui demande si elle en a tiré quelques leçons. Elle répond :

" Il est très important de se méfier des théories, des schémas, des régimes qui nous emprisonnent et nous momifient, dit-elle. Nous vivons à une époque où tout est fait pour étouffer nos instincts. […] Alors qu’au départ de toute guérison, on apprend qu’il faut surtout, d’abord, retrouver son instinct individuel et s'y fier. Ai-je vraiment faim? De quoi? Cru, ou cuit? Cuit de quelle façon? "

 

Elle rapporte plus loin que dès qu’un nouveau régime sortait, elle l’essayait.
" Par exemple, un grand diététicien affirmait qu’il ne fallait manger qu’une seule sorte de fruit par repas – rien que des pommes, ou des bananes, ou des pêches –, j'y allais à fond. Monsieur Atkins annonçait, comme Montignac, que l’on pouvait se contenter de protéines et de graisses, et se priver de sucre, j’y croyais et mettais ça en pratique. Ou bien j’apprenais l’idéal d’être végétalien (c’est-à-dire végétarien strict – pas d’œuf, pas de fromage, pas de lait), j’y croyais encore… Chaque fois, je devenais une véritable intégriste. "

Je pense que vous me voyez venir avec mon propos.
Si on croit à tout, on finit par ne plus croire à rien, ou presque…

" Or, la plupart des méthodes ont du bon, mais le dogmatisme fait toujours tort "

" Or, la plupart des méthodes ont du bon, mais le dogmatisme fait toujours tort – j’ai plusieurs fois failli me retrouver à l’hôpital! poursuit-elle. Ce qui est essentiel, c’est de fonctionner dans une démarche d’ouverture. Certains vous diront que l’homme des origines se gorgeait de viande fraîche avant de s’écrouler dans un long sommeil – et qu’il faut donc faire un copieux dîner. D’autres, les Chinois par exemple, avanceront qu’il faut au contraire manger le matin et jeûner le soir. D’autres, la médecine ayurvédique de l’Inde préférera, elle, un solide repas ‘ à l’heure où la bile est abondante ’, c’est-à-dire à midi.

 
  • La théorie des groupes sanguins

" La dernière théorie qui m’a bien plu est celle des compatibilités par groupe sanguin : le groupe O serait le plus ancien et remonterait au paléolithique – des mangeurs de viande et de racines –; le groupe A serait venu après et correspondrait aux tout débuts de l’agriculture – donc plus des mangeurs de végétaux –; puis serait apparu le groupe B, avec les migrations asiatiques – un système immunitaire plus adaptable plutôt pastoral –; enfin aurait émergé le groupe AB, moderne, délicat et subtil. "

Tiens, je ne connaissais pas cette théorie.

 Alimentation et groupes sanguins :
http://www.reseauproteus.net/therapies
/nutritio/groupessanguins.htm

 

Je pense à ce mot de Jules Renard :
" À force d’expliquer quelque chose, on finit par n’y plus rien comprendre. "
C’est un peu ce qui arrive avec la question des régimes alimentaires. Si j’ai choisi de vous parler d’alimentation un jeudi où, en général, on traite de sujets plus spirituels ou cosmo-spirituels – car, au fond, c’est l’émission la plus flyée de la semaine, généralement – c’est parce qu’on assiste actuellement à une vaste interrogation sur l’alimentation.

 
  • La méthode du Dr. Kousmine et les vertus de la cuisson à la vapeur

Patrice Van Eersel interroge ensuite la spécialiste sur sa rencontre avec le docteur Kousmine, une femme médecin d'origine russe qui s'était rendu compte que l'alimentation pouvait influer sur le déclenchement ou la guérison de maladies.

" Ensemble, vous avez écrit plusieurs livres… ", lui rappelle P. Van Eersel. " J’ai été très séduite par son approche, même si nous ne nous entendions pas sur tout. L’une de ses grandes idées concernait l’huile, dont elle disait à juste titre qu’elle devait être de première pression et pressée à froid. Mais elle croyait à l’huile de tournesol, alors que moi, je crois à l’huile d’olive. "

M. Kaplan parle ensuite d’une découverte étonnante et je me demande si je ne vais pas m’y mettre davantage car j’y suis déjà un peu : la cuisine à la vapeur. Ce serait plus digeste, paraît-il. À ce propos, Mme Kaplan relate sa rencontre avec Marcel Cocard, un ingénieur chimiste qui avait découvert les avantages de la cuisine à la vapeur :

" Intrigué, raconte-t-elle, il avait cherché à comprendre [les avantages de cette méthode de cuisson] et s'était lancé dans l'étude approfondie de l'histoire de la cuisine à la vapeur. Ça commence en Chine, il y a six mille ans, ça traverse l’histoire mésopotamienne, puis le bassin méditerranéen, etc. Tout un art que Cocard a retrouvé. Les plus sages des anciens cuisiniers avaient compris – et tout le secret est dans le processus… – qu’il fallait empêcher la vapeur de devenir trop chaude – au-delà de 100° C (c’est-à-dire au moment de l’ébullition), les éléments nutritifs sont dégradés et les sels minéraux sont précipités dans l’eau. Par contre, si vous ne mettez pas de couvercle, la chaleur ne peut se concentrer et s’échappe. L’idéal est une température de 80° C. "

Je ne pensais jamais arriver un jour à vous donner des conseils culinaires… [rires] En tout modestie, il va sans dire. Moi-même j’apprends beaucoup à travers des articles comme celui-là.

 


  
 

La Voie du Milieu dans l'alimentation
Réflexions sur notre rapport à la nourriture

D'après : CASTELLO, Martine et MICHELET, Sylvain. " Le moine – Conscience et adaptation : la voie réaliste ", Nouvelles Clés, N° 25, printemps 2000.

Je vais maintenant vous entraîner sur la Voie du milieu. Il me semble que c’est hautement tripatif, mais c’est tout de même plus difficile à appliquer que de simplement se dire : telle chose est défendue, il ne faut pas faire ça, etc. L’idée est de considérer que dans tout il y a un peu de ceci et un peu de cela. Faire la part des choses, c’est cela la Voie du milieu. Dans ce dossier que j’ai consulté sur l’alimentation, une petite entrevue avec un lama bouddhiste m’a beaucoup intéressé.

" Manger est-il forcément criminel? ", demande les journalistes au Lama Namgyan.
" Le bouddhisme ne se pose pas la question en ces termes, a fortiori lorsqu’il s’est développé, comme au Tibet, dans des régions où les choix alimentaires sont limités par le climat et les conditions de vie, répond le Lama. Bien sûr, du point de vue bouddhiste, tout ce qui a tendance à ôter la vie à d’autres êtres vivants est préjudiciable. Mais quand on est un peuple nomade dont les seules ressources sont l’orge et la viande, il serait fou de se priver d’un ou de l’autre. La réalité impose ses lois et il n’y a pas de dogmes. Les Bouddhistes seront donc végétariens quand ils le peuvent matériellement et quand leur développement intérieur personnel le leur commande. "

 

" La réalité impose ses lois et il n’y a pas dogmes "

" Quel rapport établissez-vous entre nourriture et sacré? "
" Là encore, tout dépend du niveau d’engagement personnel. Les adeptes qui, étant dans un contexte de pratique, ont une possibilité d’intériorisation continuelle, relient au sacré nombre d’activités dites ‘ quotidiennes ’, dont l’alimentation. [Est-ce assez cool pour vous comme approche?] Les Bouddhistes feront éventuellement, avant un repas, des prières d’offrande de la nourriture ou de partage et de remerciement pour ceux qui l’ont préparé. Mais ce n’est ni obligatoire ni nécessaire. Il n’existe pas de rituel directement lié à l’alimentation. "

" L’esprit importe plus que la nourriture. "

Puis on en vient à la fameuse question qu’on pose dans ce dossier de Nouvelles Clésà tous les intervenants, qu’ils soient sociologues, moines bouddhistes, diététistes, cuisiniers, etc. :
" Sommes-nous ce que nous mangeons?  "
" À l’évidence, poursuit le moine, la nourriture transforme l’homme, puisqu’elle peut être aussi bien la cause du bien-être que la cause de problèmes de santé. Cependant l’esprit importe plus que la nourriture. Cela ne veut pas dire que le jeûne, par exemple, soit spécialement mis en avant comme un moyen de progression. (Voilà ce qui est fatiguant avec la Voie du milieu…[rires]) Peu courant, il est pratiqué dans un cas bien spécifique. " C’est curieux de voir que ce lama bouddhiste ne semble pas être plus favorable que ça au jeûne…

" L’engagement bouddhiste est une démarche intérieure dont la corrélation avec les événements ou les faits de société n’est pas automatique, explique le Lama. Il appartient à chacun de se prononcer, le bouddhisme n’ayant rien à dire de spécifique sur le sujet sinon que, puisque la question se pose, il faudra s’adapter. "
(J’aime bien être en compagnie de gens comme ça.)

" L’important est d’accomplir toute action en pleine conscience "

Alors ne rien faire? Pas du tout :
" L’important est d’accomplir toute action en pleine conscience, qu’il s’agisse de méditer, de marcher ou de s’alimenter, poursuit ce moine bouddhiste. Cette pleine conscience poussera évidemment l’individu, et de façon toute naturelle, à modifier ses habitudes alimentaires, à se préoccuper de la nature et de la qualité des produits dont il se nourrit. Ce changement sera le fruit d’une démarche personnelle plus que le reflet d’une opinion bouddhiste sur la question. "

D'après :
FISCHLER, Claude. " Manger représente toujours un
sacrifice ",

Nouvelles Clés,
N° 25,
printemps 2000.

  • Le sacrifice animal

Il y a un bon moment de cela je vous ai parlé de L’Hommivore de Claude Fischler que je retrouve avec joie dans ce dossier. C’est un ouvrage qui a paru à l’époque aux éditions Odile Jacob, mais je me rends compte qu’il y a maintenant une réédition aux éditions du Seuil. C’est un ouvrage très important d’un sociologue qui s’intéresse aussi à la question de l'alimentation. Dans l'entrevue qui paraît dans Nouvelle clés, il entreprend d'expliquer la fonction des rituels alimentaires.

" Il devient difficile de continuer à élever, loin des regards, d’autres animaux dont l’unique fonction est d’être mangé. "

" Manger est-il forcément criminel? ", lui demande-t-on.

" Tant que nous établissons une distinction très claire entre l’animal et nous, en disant que l’homme, par exemple, est fait à l’image de Dieu, est radicalement différent, nous échappons à toute culpabilité, explique le sociologue. Dans la civilisation occidentale, où notre rapport à l’animalité a constitué pendant longtemps une question fondamentale; cette distinction est devenue de plus en plus problématique. Grâce à la science (et non pas, remarquons-le, à cause d’une évolution des religions et de la spiritualité), nous nous sommes rendu compte que l’animal était très proche de nous. Comme le montre l’étude des grands primates. Dans le même temps, nous sommes de plus en plus nombreux à vivre avec des animaux de compagnie, auxquels nous reconnaissons une sensibilité, une histoire, des liens affectifs, tout ce qui constitue un individu. Il devient difficile de continuer à élever, loin des regards, d’autres animaux dont l’unique fonction est d’être mangé. La solution la plus réaliste, à mon avis, consiste à assumer notre condition (C’est ce qu’il y a de mieux à faire tout le temps, de toute façon… [rires]), celle d’un rameau de l’évolution situé dans la continuité de la vie animale, et qui a terriblement bien réussi. […]

" Cette idée selon laquelle manger un animal (ou une personne!) représente un sacrifice fait à des puissances supérieures et un partage avec elles, est assez universel. On retrouve là le cadre problématique de l’animalité. Dans l’inconscient, les hommes ont toujours su que se nourrir n’était pas neutre, qu’en prélevant, ils privaient la nature de quelque chose. Si manger du gibier était légitime (la ruse, l’intelligence, le courage du chasseur prouvent son humanité, de même que le partage qui généralement suit), un animal d’élevage pose problème différent. "

 

À propos du gibier, j’ajouterais que dans l’hindouisme, selon les castes, certains brahmanes sont en principe végétariens. Tu peux toujours manger de la viande mais seulement si tu tues toi-même l’animal. Mais ça ne suppose pas le tuer avec un fusil, à distance : il faut le tuer avec une flèche, avec un couteau, etc. Je me dis que cela risque d’être embêtant pas mal quand tu as envie de manger de l’ours, il faut s’atteler…

 

" La ritualisation offre un double avantage, poursuit Fischler :
par le sacrifice, elle détermine notre relation avec le surnaturel et,
grâce au partage, elle symbolise et cristallise les rapports entre l'individu
et les institutions religieuses et politiques. "

" L’alimentation industrielle nous pose un problème d’identité radicale "

" Sommes-nous dès lors ce que nous mangeons? ", demande-t-on à Fischler, qui répond :
" Symboliquement, cette idée est profondément ancrée en nous, et pas seulement sous la forme de croyances ou d’expressions telles que ‘ manger du lion ’. […] L’alimentation industrielle, explique-t-il plus loin, nous pose un problème d’identité radicale : comment savoir qui je suis si je suis ce que je mange, mais ignore de quoi ce que je mange est fait? Les produits viennent ‘ d'ailleurs ’, ils n'ont pas d'histoire, ils sont ce que j'appelle ‘ des objets comestibles non identifiés ’. [rires]

" L’industrie pense répondre à l’inquiétude en multipliant les étiquettes, les labels, les descriptions détaillées du produit. Cette démarche présuppose que l’on consomme un aliment parce qu’on a confiance. Je crois que, pour les omnivores, le présupposé est faux, la confiance n’est jamais acquise. La ‘ traçabilité ’ (remonter jusqu’à la source) est sans doute une bonne chose, mais elle est très difficile à obtenir, et de toute façon rien ne vaut la connaissance directe du produit et du producteur. "

D'après :
MARTIN, Guy.
" Tout repas en
commun est une
communion ",

Nouvelles Clés,
N° 25,
printemps 2000.
  • La communion du cuisinier

Dans ce dossier sur l'alimentation paru dans Nouvelles clés, on pose aussi la question à un cuisinier : Sommes-nous ce que nous mangeons?

Voici ce que répond Guy Martin, élu meilleur chef de l'année en 1999 grand patron du prestigieux restaurant Le grand Véfour, à Paris. Comme j’aime bien rêver moi aussi, j’ai beaucoup aimé la façon poétique qu’il utilise pour parler de sa profession de cuisinier :
" Cuisiner n’est pas un métier anodin, il indique que l’on aime l’autre, que l’on essaie d’apporter du bonheur, en transformant le mieux possible des produits d’exception. Je ne choisis pas un légume, je choisis un producteur, quelqu’un qui comprendra, par exemple, pourquoi je veux des petits pois cueillis à la rosée du matin. "

 


  
  André Comte-Sponville :
Le bonheur dans la vérité

D'après :
COMTE-SPONVILLE,
André.
Le bonheur désespérément,
Éd. Pleins Feux,
2000.

 

J’ai récemment passé un moment fort tripatif à potasser un autre ouvrage de André Comte-Sponville, mais qui a la particularité cette fois d’être oral, car il s’agit d’une conférence qu’il a prononcée. Cela s’intitule Le bonheur désespérément. J’ai trouvé le contenu très intéressant et je vais vous en communiquer quelques extraits.

D’abord, ce qui m’a frappé, c’est qu’il insiste beaucoup pour dire que le but de la philosophie est la sagesse, donc le bonheur :
" Puisque, encore une fois, l’une des idées les mieux avérées dans toute tradition philosophique, et spécialement dans la tradition grecque, c’est que la sagesse se reconnaît au bonheur, ou du moins à un certain type de bonheur. Parce que si le sage est heureux, ce n’est pas n’importe comment ni à n’importe quel prix. Si la sagesse est un bonheur, ce n’est pas n’importe quel bonheur! Ce n’est pas, par exemple, un bonheur qui serait obtenu à coup de drogues, d’illusions ou de divertissements. ".

" Si la sagesse est un bonheur, ce n’est pas n’importe quel bonheur! "

Puis Comte-Sponville parle de la pilule du bonheur :
" Je ne dis pas que nous refuserions d'y goûter […], je dis que nous refuserions de nous en satisfaire, presque tous, et qu’en tout cas, nous refuserions d’appeler sagesse ce bonheur que nous devrions à un médicament. Et même chose, bien sûr, d'un bonheur qui nous viendrait d’un système efficace d’illusions, de mensonges ou d’oublis. Parce que le bonheur que nous voulons, le bonheur que les Grecs appelaient sagesse, celui qui est le but de la philosophie, c’est un bonheur […] qui s’obtiendrait dans un certain rapport à la vérité : un vrai bonheur, ou un bonheur vrai. "

" Le but d’une activité, c’est ce vers quoi elle tend "

Ceci dit, notre philosophe s’interroge sur la sagesse :
À quoi ça sert de philosopher? Cela sert à être heureux, à être plus heureux. Mais si le bonheur est le but de la philosophie, il n’est pas sa norme. Qu’est-ce que j’entends par là? Le but d’une activité, c’est ce vers quoi elle tend; sa norme, c’est ce à quoi elle se soumet.

" Quand je dis que le bonheur est le but de la philosophie mais qu’il n’en est pas sa norme, cela veut dire que ce n’est pas parce qu’une idée me rend heureux que je dois la penser – car bien des illusions confortables me rendraient plus facilement heureux que plusieurs vérités désagréables que je connais. Si je dois penser une idée, ce n’est pas parce qu’elle me rend heureux (sans quoi la philosophie ne serait qu’une version sophistiquée, et sophistique, de la méthode Coué : il s’agirait de penser ‘ positif ’, comme on dit, autrement dit de se raconter des histoires). Non, si je dois penser une idée c’est qu’elle me paraît vraie.

 

" Le bonheur est le but de la philosophie mais il n’est pas sa norme,
parce que la norme de la philosophie c’est la vérité, la vérité au moins possible. "

Intéressant, non? Ce qu’il en découvre des choses, Comte-Sponville!

Pourquoi cet adverbe désespérément dans le titre?
" C'est le désespoir, explique l'auteur, au sens ou André Gide (l’écrivain français d’une autre époque) disait joliment : ‘ Je voudrais mourir totalement désespéré. ’ Cela ne signifiait pas qu’il voulait mourir dans la tristesse, mais qu'il voulait mourir dans un état où il n’aurait plus rien à espérer, ce qui serait la seule façon, en effet, de mourir heureux. " Si forcément tu vis dans l’espoir, car il y a quelque chose qui te manque, tu espères que ce manque soit comblé.

À propos de l'espoir, Comte-Sponville rappelle :
" Le contraire d’espérer, ce n’est pas craindre, mais savoir, pouvoir et jouir. En un mot, ou plutôt en trois, le contraire d’espérer, c’est connaître, agir et aimer. C’est le seul bonheur qui ne soit pas manqué. Non pas le désir de ce qu’on n’a pas, ou qui n’est pas (le manque, l’espérance, la nostalgie), mais la connaissance de ce qui est, la volonté de ce qu’on peut, enfin l’amour de ce qui passe et qu’on n’a même plus besoin, dès lors, de posséder. Plus le manque mais la puissance, plus l’espérance mais la confiance et le courage, plus la nostalgie mais la fidélité et la gratitude.

" Ce qu’il s’agit d’opérer, c’est donc une conversion du désir. "

" On n'espère que ce qui ne dépend pas de nous; on ne veut que ce qui en dépend. [Là, on commence à reconnaître un peu Épictète de la première école des Stoïciens. On n'espère que ce qui n’est pas; on n'aime que ce qui est. Ce qu’il s’agit d’opérer, c’est donc une conversion du désir : là où spontanément, comme l’enfant avant Noël, nous ne savons désirer que ce qui nous manque, que ce qui ne dépend pas de nous, il s’agit au contraire d’apprendre à désirer ce qui dépend de nous (c’est-à-dire apprendre à vouloir et à agir) plutôt que désirer toujours ce qui n’est pas (espérer ou regretter).

" Non qu’il faille vous interdire d’espérer! ajoute-t-il. Surtout pas! Vous ne pouvez pas vous amputer vivant de l’espérance. Pourquoi? Parce que dès qu’il y a désir et ignorance, désir et impuissance, désir et manque, il y a inévitablement espérance. Il ne s’agit pas de s’interdire d’espérer, ni d’espérer le désespoir.

" Il s’agit, dans l'ordre théorique,
de croire un peu moins, de connaître un peu plus;
dans l’ordre pratique, politique ou éthique,
il s’agit d’espérer un peu moins et d’agir un peu plus;
enfin, dans l’ordre affectif et spirituel,
il s’agit d’espérer un peu moins et d’aimer un peu plus. "

Wow! Il s’agit, je le répète, d’une conférence que André Comte-Sponville a prononcée le 18 octobre 1999, dans le cadre des Lundis Philo. J’imagine que des gens se rencontraient les lundis pour entendre parler des philosophes. L’ouvrage s’intitule Le bonheur désespérément, paru aux Éditions Pleins Feux.

 

Je vais terminer avec cette petite anecdote de Malraux. Il raconte avoir un jour rencontré un vieux prêtre qui lui confia deux choses importantes qu’il avait comprises à travers la confession : la première, c’est que les gens sont beaucoup plus malheureux qu’on peut le croire. La deuxième, c’est qu’il n’y a pas de grandes personnes.

À bon entendeur, salut!

 


Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.