Saison
1999-2000
Émission du lundi 10 avril 2000
Rediffusée le lundi 22 mai 2000
 

Le soja :
un allié des femmes

D’après :
LANTIERI,
Marie-Françoise.
" Le soja aime
les femmes ",

L’Événement
du Jeudi
,
9-15 décembre 
1999.

 

Le soja ou soya – comme vous voulez – aime les femmes. " On le croirait même envoyé sur Terre pour aider tout particulièrement les femmes ", affirme l’auteure d’un articulet paru dans L’Événement du Jeudi.

" À celles qui le consomment régulièrement, il épargnerait (en partie) le cancer du sein. Grâce à lui la ménopause serait plus douce, débarrassée de son cortège de bouffées de chaleur et autres désagréments, écrit Marie-Françoise Lantieri. Il allonge même le cycle menstruel, qui frise le 32 jours chez les Asiatiques qui en consomment régulièrement.

" Qu’est-ce qui rend ainsi le soja si pro-féminin? demande Mme Lantieri. Les phyto-œstrogènes – les petites coquines –, cousines végétales des hormones féminines, qu’il contient. Le soja combat aussi le cholestérol, d’ailleurs la FDA américaine va autoriser l’estampille ‘ Réduit le risque de maladies cardiovasculaires ’ sur les produits qui en sont riches. " La journaliste précise que 25 g par jour suffisent, ce qui équivaut à 200 g de tofu ou quelques verres de lait de soja (du tonyu).

" Aujourd’hui, poursuit-elle, le soja est sorti des rayons ‘ Made in Asia ’. Il se glisse dans les biscuits, pâtes et saucisses, voire dans les pâtés, la soupe et le pain. Pourquoi un tel engouement? Parce que le soja est d’abord un véritable concentré de protéines très nutritives ", conclut-on.

 

 


   
 

L’immortalité :
pourquoi un philosophe plaide contre


François Dagognet

 

À notre époque où le chromosome 22 de l’homme est entièrement décrypté et qu’une souris génétiquement " bricolée " vit 30 % plus longtemps, la vie éternelle est-elle à portée de la main? se demande-t-on. Il ne faut pas croire ça, dit François Dagognet : " Vive la mort! "

" Je suis contre l’immortalité. Je veux que les gens meurent ", aurait dit le philosophe français. Est-ce un méchant homme qui souhaite du mal aux gens? Pas du tout! Il estime plutôt que l’immortalité n’est pas désirable. Pourquoi? " Parce que la vie ne peut se maintenir que grâce à la diversité, au renouvellement, à la succession, explique-t-il. C’est la biodiversité qui empêche l’asphyxie. L’immortalité ce serait une prolongation perpétuelle et donc un épuisement. La mort fait partie du cycle de la vie. Pour pouvoir se renouveler, nos cellules elles-mêmes ont besoin de mourir. "

" Et puis, l’immortalité, cela relève du tautologique, précise-t-il – toujours le même qui persévère – alors qu’il nous faut de l’altérité (du différent, de l’autre). Ce qu’apporte précisément la mort, avec le renouvellement des générations. Enfin, sans la mort nous n’aurions pas les passions humaines. Je crois que c’est Simone de Beauvoir qui a dit : ‘ La mort est dans l’amour. ’ "

Dagognet va jusqu’à dire : " Les passions supposent la mort. "

" L’ambition? C’est la lutte contre la disparition, affirme-t-il. C’est donc qu’elle la présuppose. Si les gens ne mouraient pas, il n’y aurait pas cette ambition qui les anime. Plus ils pressentent qu’ils ne vont pas durer, plus vite ils se précipitent vers leurs buts. La mort est le catalyseur des énergies, le levain de toutes les activités humaines, en tout cas des plus pathétiques d’entre elles. – [rires] Je suis de son avis, je vous signale.  Elle est le sel de l’existence. Voilà pourquoi, oui, je défends la mort. "

Si vous me permettez ce plaisir, je reprends la fin de ce texte qui vaut la peine d’être lue comme un monologue de théâtre : " La mort est dans l’amour. Les passions supposent la mort. L’ambition, c’est la lutte contre la disparition. C’est donc qu’elle la présuppose. Si les gens ne mouraient pas, il n’y aurait pas cette ambition qui les anime. Plus ils pressentent qu’ils ne vont pas durer, plus vite ils se précipitent vers leur but. La mort est le catalyseur des énergies, le levain de toutes les activités humaines, en tout cas des plus pathétiques d’entre elles. Elle est le sel de l’existence. Voilà pourquoi, oui, je défends la mort. "

" La mort est donc une invention de la vie, une condition de l’évolution? ", demande-t-on à François Dagognet. Il répond : " Je crois que c’est Bichat qui disait que la mort était dans la vie. Vouloir retrancher l’une de l’autre me paraît une folie, l’hérésie des temps modernes. J’ai été heureux d’apprendre que lorsqu’on clone une brebis, on obtient une brebis plutôt plus vieille. (À la naissance, ses cellules sont aussi vieilles que celle de la mère lorsqu’elle a mis bas.)

" Tant mieux, dit-il – et j’abonde dans le même sens. – Les gens s’imaginaient qu’en clonant on allait revenir en arrière, vers la prime jeunesse. Pas du tout, on accélère le processus de vieillissement. Cela me réjouit ", dit-il. De clone en clone, le dernier clone va être un bébé qui va avoir 90 ans!

De vouloir survivre éternellement, être immortel? " C’est la promesse la plus mythique qui soit. Parce que vous n’empêcherez pas la sclérose, la vieillesse. Cela vous plairait de ressusciter en vieillard? À quoi vous aurait servi de voyager dans le froid à travers les siècles? [rires] La vieillesse est inscrite dans la vie cellulaire de manière irrémédiable ", affirme le philosophe.

À ceux qui disent : " On peut se faire greffer ceci ou cela aujourd’hui ", François Dagognet rétorque : " Je ne pense pas qu’on puisse vous greffer une autre mémoire que la vôtre. "

Soit dit en passant, François Dagognet est l’auteur de La mort vue autrement, un ouvrage paru à l’Institut d’édition Sanofi-Synthelabo. (On dirait qu’ils ont tout fait pour que ça ne se vende pas. En tout cas, ils n’ont pas trouvé un nom de maison d’éditions facile à retenir.)

" Le mythe de l’immortalité est vieux comme l’Histoire de nos cultures ", lui font remarquer les interviewers. Dagognet rappelle que ça remonte au platonisme. En effet, " Platon aspire à mourir parce qu’il sait qu’il va terminer son existence dans l’Hadès " – pour ceux chez qui ce vocabulaire aurait un sens.

" On peut prévoir au
21e siècle la
revanche des pays
sous-développés qui
auront la
jeunesse… "

Puis, interrogé sur le vieillissement de la population rendue possible par la médecine moderne, Dagognet commente : " On croit chanter des lendemains heureux, mais cette société de vieillards va être très sclérosée. Ces gens-là vont voter [ …] pour des vieillards. Donc on peut prévoir au 21e siècle la revanche des pays sous-développés qui auront la jeunesse, donc la vitalité, le nombre, la puissance, le jaillissement tandis que nous serons des gâteux, maintenus en vie dans des mouroirs. "

L’immortalité, ça vous tente toujours? Vive la vie!

 


   
 

Henri Laborit 
De l’inhibition de l’action à l’éloge de la fuite

D’après :
LABORIT, Henri.
La légende des
comportements
,
Éd. Flammarion,
1994.

 

 

 


Henri Laborit que j’ai eu le plaisir de rencontrer à plusieurs reprises, n’est plus; mais sa présence est toujours réelle, pour moi en tous les cas, par sa pensée et ses écrits dans lesquels je replonge toujours avec un très grand plaisir.

J’ai consulté récemment cet ouvrage magnifique qui s’intitule La légende des comportements, paru chez Flammarion il y a quelque temps, dont il est l’auteur. On trouve aussi dans la même collection La légende des anges de Michel Serres et La légende de demain de Albert Jacquard. Ce sont des livres très intéressants, bien illustrés, en grand format : des livres magnifiques.

 

Horace Vernet
La Ballade de
Lénore

Nantes,
Musée des
Beaux-Arts

Dans cet ouvrage, Laborit revient sur l’inhibition de l’action. À chaque année, à chaque saison, je vous ai parlé du stress, puis de l’inhibition de l’action. Mais cette fois, j’ai trouvé dans ce livre quelque chose à propos de la mort qui recoupe ce que dit Dagognet : " De tous temps, l’angoisse de la mort a poursuivi l’homme, de tous temps, il a tenté soit de l’occulter soit de la sublimer. Elle a ainsi fait l’objet de nombreuses œuvres d’art dans des domaines aussi divers que la poésie, la musique ou la peinture (comme il s’agit ici de la peinture, on montre un tableau). Divertissements, vertige de la consommation à outrance sont les moyens modernes de faire oublier l’inévitable issue. "

 
  • Il y a deux systèmes physiologiques en rapport avec l’inhibition de l’action

On parle de systèmes endocrinien et neuro-hormonal, dépendant du niveau auquel ça le définit. Il y a un système activateur de l’action : quand on sent que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, qu’on est en pleine forme, etc. Puis il y a le système inhibiteur de l’action, qu’a longuement étudié Laborit et son équipe. D’autres avant eux ce sont penchés sur la question, Pavlov par exemple, pour comprendre la façon dont on réagissait à l’adaptation exigée par la société.

Voici comment Henri Laborit explique le processus : " Tout événement survenant dans son milieu pousse un individu à agir de façon à obtenir une récompense à son action. Si l’apprentissage, c’est-à-dire la mémoire d’une expérience antérieure, lui a enseigné que lorsqu’il répondait à cette pulsion, il était puni, son système inhibiteur de l’action (SIA) entre alors en antagonisme fonctionnel avec son faisceau de la récompense. De ce conflit naît l’angoisse. C’est l’un des mécanismes de l’inhibition d’action. "

Récemment, j’ai vécu une expérience qui s’inscrit parfaitement dans ce contexte. Tout à coup, comme ça, j’ai fait une dépression d’une journée. Je ne m’en étais pas rendu compte tout de suite, mais je me trouvais dans une situation où je traversais le même genre d’expérience que j’avais vécue dans le passé et qui m’avait été néfaste. C’est que l’inconscient enregistre tout ça. Alors quand on se sent coincé de la même façon qu’on l’a déjà été et que ça s’était traduit par un échec, cela amène un sentiment d’angoisse.

 

  • La question de la mémoire

La question de la mémoire est très importante : " La mémoire d’une expérience antérieure, dit Laborit à propos d’un cas qu’il rapporte, lui a enseigné à cet individu que lorsqu’il répondait à cette pulsion, il était puni. " Du moment où j’ai pris conscience de ça, j’ai compris pourquoi je m’étais senti soudainement dépressif. C’est extraordinaire de voir jusqu’à quel point la théorie de Laborit s’applique parfois. En conclusion, quand on a vécu quelque chose de négatif et que ce contexte est en train de se répéter, il faut être extrêmement prudent pour ne pas qu’on soit entraîné à avoir une perception négative de la situation, et à en subir les effets.

" L’on peut considérer comme l’apprentissage des règlements de la socioculture, d’un lieu ou d’une époque. Mais l’inhibition de l’action s’inscrit dans d’autres grands cadres. Lorsque l’événement survient, l’individu a besoin d’un certain nombre d’informations pour agir efficacement dans le but de se protéger. Si son apprentissage antérieur ne lui fournit pas suffisamment [ de ces informations] , il y a déficit informationnel, et ce déficit conduit également à l’inhibition de l’action.

" Inversement, et c’est le cas dans non société de médias, un trop grand nombre d’informations aboutit aussi à une inhibition ou pour le moins à une action inefficace : l’individu est dans l’incapacité de classer toutes ces informations, car on ne lui a pas appris à les situer à leur propre niveau d’organisation, ni à considérer les niveaux qui les englobent et qu’elles englobent. "

 

Cela me rappelle un incident dont j’ai été témoin il y a peu de temps de cela : un jour, au cours d’une promenade, un de ces gros chiens mâles – vous savez ceux-là avec un collier clouté qui donnent une impression de force et de puissance? – s’est attaqué à ma fifille Cybèle, une chienne de 120 livres. Elle s’est retournée vivement et, avec la tête, lui a donné une poussée. L’autre chien est tombé sur le dos immédiatement. Le poids, ça compte chez les chiens. Le propriétaire du chien n’était pas fâché contre ma chienne ou moi-même, mais il était furieux contre son chien parce qu’il sait que si son chien a perdu ce combat-là, il va perdre tous les autres maintenant. À chaque fois qu’il va se trouver devant un autre chien avec qui il voudrait engager un combat, il va penser malgré lui à la théorie de Laborit! [rires] C’est curieux mais c’est comme ça.

 

 

" L’inhibition de
l’action est donc la
conséquence d’une
pulsion à agir qui
ne parvient pas à
s’exprimer.

  • La pulsion de l'action refoulée

" L’inhibition de l’action est donc la conséquence d’une pulsion à agir qui ne parvient pas à s’exprimer. Pulsion fondamentale lorsqu’elle tente de satisfaire aux besoins indispensables à la survie : manger, boire, copuler. Mais il y a également des pulsions qui répondent à des besoins acquis devenus aussi impératifs que les besoins fondamentaux : ceux que la socioculture nous a appris à considérer comme indispensables au bonheur. On peut les réunir sous le thème ‘d’envie’. " Je trouve que c’est extraordinaire de retrouver sous la plume de Laborit un vieux péché capital qui a l’air d’être tellement usé.

Laborit fait observer que la publicité provoque l’envie. " De même, voir autrui se gratifier par l’assouvissement de ces besoins secondaires pousse à vouloir se gratifier de la même façon " Et quand on ne peut assouvir ces besoins secondaires, on risque de tomber dans l’inhibition de l’action.

Passons maintenant à un autre point important que je voulais vous communiquer.

 

  • Des systèmes de défense inadaptés

Henri Laborit raconte que, dans les années 50, ses collaborateurs et lui-même ont considéré que " la pathologie pouvait résulter de la mise en jeu d’un système dit de défense, devenu inadapté dans nos sociétés urbaines technologiques ".

Je résume le propos dans mes mots : le système de défense chez l’animal est un système qui tend à projeter l’énergie dans l’autonomie motrice, c’est-à-dire que si un animal est attaqué, s’il se sent agressé, l’énergie, le sang, va se retrouver pompé dans les pattes et dans tout ce qui peut lui permettre de fuir ou de combattre. Mais voilà que, nous, on est encore pris avec ce mécanisme alors que maintenant, il ne peut servir à rien puisque nous ne sommes pas en mesure de fuir ou de nous battre les uns les autres quand on est aux prises avec des frustrations. Encore que… il y a des farfelus qui fuient de temps en temps et ils ont souvent bien raison.

" Dans nos sociétés urbaines, l’individu
ne peut ni fuir ni
lutter contre son
environnement
socioculturel. "

Je reprends maintenant cette explication mais dans les termes de Laborit : " En effet, dit-il, ce système ne défendait la vie d’un individu qu’en permettant son autonomie motrice; or, dans nos sociétés urbaines, l’individu ne peut ni fuir ni lutter contre son environnement socioculturel. Ce système de défense demeure pourtant fonctionnel […]

" Or, nous avons révisé cette opinion après avoir constaté expérimentalement que ce n’est pas la réaction, devenue sans objet, commandant la fuite ou la lutte qui se trouve à l’origine des désordres physiopathologiques chroniques, mais une autre réaction commandant l’inhibition de l’action, quand l’action se révèle impossible ou inefficace. Cette action peut être considérée comme ‘ adaptative ’, puisqu’elle tend à éviter la destruction de l’agressé par l’agresseur, en offrant à l’agressé la possibilité de se faire oublier, d’éviter la confrontation. "

À titre d’exemple, Laborit décrit de quelle façon les animaux utilisent la fuite. Elle peut consister à courir mais il y a aussi une autre fuite qui est extraordinaire et qui consiste à faire le mort. Cela s’appelle une attente " en tension ". Si vous êtes un lapin et qu’un vautour vous tourne autour et que vous faites ainsi le mort, le vautour va s’en aller. Vous pourrez alors retrouver votre terrier, explique Laborit, ou vous serez à l’abri et vous aurez sauvé votre peau.

Comme ce n’est pas facile dans notre société de fuir ou de combattre, quand on peut arriver à faire le mort, on peut trouver un débouché à la situation.

 
  • Stress, inhibition de l'action et système nerveux

Les travaux de Laborit et de son équipe ont porté aussi sur les rapports existant entre le système nerveux et le système immunitaire. Parce que ce dont j’ai parlé tout à l’heure, à propos du stress et de l’inhibition de l’action, c’est évidemment à partir d’événements, d’un contexte ou d’un environnement psychosocial. Il s’agit en fait d’une attaque ou d'une atteinte, devrais-je dire, du système nerveux qui essaie de réagir à ce genre de situations. Or, il y a des relations complexes entre le système nerveux et le système immunitaire.

On apprend, par exemple, que le stress et l’inhibition qui, au départ, handicapent le système nerveux provoquent une libération d’une neuro-hormone, la cortisone, par les glandes surrénales. " Or, remarque Laborit, la cortisone a un rôle néfaste sur le fonctionnement du système immunitaire. " Quand on est en situation de stress ou d’inhibition, il y a donc libération de cortisone qui peut favoriser les infections et le cancer, entre autres choses. Les infections sont causés en partie par des agents extérieurs, mais pour ce qui est du cancer, on sait maintenant qu’il est l’illustration même qu’il n’y a pas que les agents extérieurs dont on doit tenir compte, mais aussi du fonctionnement même de l’organisme qui tente de se libérer des effets néfastes de la cortisone.

On entend dire parfois que, dans une situation psychologique difficile, il faut faire attention de ne pas tomber malade comme, par exemple, se retrouver avec une grippe. Ce n’est pas vraiment exact; c’est notre réaction à la situation dans laquelle on se trouve qui va diminuer la capacité du système immunitaire de se défendre contre les virus, etc.

" Le système immunitaire apparaît aujourd’hui comme un système endocrinien dont les sécrétions influencent en retour le système nerveux central : il y a donc un échange d’informations entre les deux. "

Je n’irai pas plus loin dans cette explication scientifique. L’idée, c’est de retenir qu’il y a là des facteurs fragilisants de l’organisme et que le stress en est sûrement un.

 

  • Comment éviter l’inhibition de l’action?

Je l’ai dit tout à l’heure : il y a deux comportements possibles, la fuite ou la lutte. " Pour fuir, il n’est pas toujours nécessaire de courir vite. Le suicide est une forme de fuite définitive et efficace quand il est réussi ", nous dit Laborit qui n’a certainement pas l’intention de pousser les gens au suicide. On peut très bien comprendre que des gens dans une situation d’inhibition de l’action particulièrement douloureuse ne trouvent pas d’autre façon de fuir que de se supprimer.

" Outre la fuite,
il y a une autre
façon d’échapper
à l’inhibition de
l’action :
la lutte. "

" La drogue est un départ en voyage – le trip – fort apprécié aujourd’hui par une jeunesse à qui l’on explique que pour être heureux il faut être gagnant dans les compétitions pour la productivité [] . " Laborit en voulait beaucoup à tout ce qui encourage la productivité à tout prix, la compétition et tout le bazar.  Quelques facteurs d'angoisse

Trouver refuge dans la créativité, dans un monde imaginaire, est aussi un autre moyen de fuir qui constitue parfois une étape intermédiaire avant la folie du suicide. " Le choix méthodologique pour éviter l’inhibition est donc large ", explique Laborit. Il faut faire attention dans ces situations-là, ajoute-t-il, parce que, " outre la fuite, il y a une autre façon d’échapper à l’inhibition de l’action : la lutte. La violence en est le mode d’expression le plus fréquent, généralement inefficace, mais qui a le grand avantage de défouler. "

" La parole peut également jouer ce rôle, poursuit-il, et il est des échanges verbaux qui n’ont rien à envier à une expression plus physique de la violence. " Bref, dit Laborit, " la parole est un moyen d’échange parfois violent permettant d’agir sur l’autre sans faire couler de sang ". Il est permis de s’engueuler parfois, mais n’allez pas exagérer en entrant chez vous en vociférant ce soir, sous le prétexte que Languirand a conseillé de le faire. Il n’a rien dit de tel! Il ne fait que lire des textes, comme ça… [rires]

L’inhibition de
l’action entraîne
une volonté de se
dépasser ou de se
situer dans un autre
courant, ou de se
réfugier ailleurs
dans son esprit.

Il y a aussi cette question qu’il soulève dans un propos que je trouve très intéressant où il se demande s’il faut ou non guérir les artistes. Parce qu’on s’aperçoit que l’inhibition de l’action entraîne une volonté de se dépasser ou de se situer dans un autre courant, ou de se réfugier ailleurs dans son esprit. Il donne l’exemple du cas de Schumann qui, apparemment, souffrait d’une forme de folie maniaco-dépressive, ce que j’ignorais, et qui a trouvé un exutoire dans sa musique. Il demande : " Que préférer? Schumann, tel qu’en lui-même… ou le petit bourgeois conforme qu’il serait alors devenu? La seule raison d’être d’un être c’est d’être, mais il y a plusieurs façons d’être… "

 


   
 

La nouvelle représentation du monde social

D’après :
DORTIER,
Jean-François.
" 100 ans de sciences
humaines ",

Sciences Humaines,
no100, déc.99


 

Nous sommes tous conscients qu’il y a maintenant dans le monde un très grand nombre d’hommes et de femmes qui s’emploient à l’application des recherches scientifiques en matière de technologie. On se plaît toujours à dire que 95 %, et même plus, 99 % peut-être, des scientifiques qui ont existé depuis la récente apparition de la conscience chez l’individu sont encore vivants. Nous ne sommes pas si loin du sorcier de village avec ses herbes, finalement. Du côté de la science, en tous les cas, on évolue à une très grande vitesse. Je ne connais rien qui n’ait pas considérablement évolué du point de vue scientifique, que ce soit au niveau des comportements dans ce domaine, de la vision que l’on a de la matière, etc. Depuis 20 ans environ, rien n’est plus pareil parce que dans la science, l’approche n’est plus la même.

Je prenais connaissance récemment d’un dossier qui porte sur la technologie où l’on fait remarquer qu’autrefois un jeune ethnologue aurait rêvé de s’embarquer pour les Tropiques. Il serait allé à la rencontre des Bambara, des Bororo, Dogon ou autres Yanomami. Mais aujourd’hui, très souvent, l’ethnologue va plutôt étudier comment ça se passe dans un milieu de travail autour de lui ou dans un milieu de loisirs : comment sont les gens dans leurs jeux, dans leurs amours, dans leur travail, etc.

J’ai toujours pensé que Radio-Canada serait un bon lieu d’observation. Pas mieux qu’ailleurs, mais tout autant sûrement. Ce qui mérite d’être le plus étudié, c’est souvent notre propre comportement et non pas celui des étrangers qui sont en-dehors de notre propre culture. Mais c’est plus difficile que d’observer des gens de culture différente car, un peu comme les poissons dans l’aquarium, nous sommes peu conscients de l’aquarium dans lequel nous vivons.

Tout ça pour en venir à dire que maintenant, en ethnologie, la société n’apparaît plus comme un bloc homogène, dirigé par un état composé de classes, aux frontières bien définies, structuré par des institutions figées (la famille, l’école, etc.) Aujourd’hui, l’ethnologue doit la concevoir " comme un emboîtement de sphères d’activités qui s’enchevêtrent, un tissu de réseaux fluctuants où se mêlent plusieurs logiques : celle de l’économie, celle des relations sociales, celle des traditions, des sentiments, explique Jean-François Dortier. Mais il n’a pas une vision très claire de tout cela. Il sait bien que sa représentation du monde social est autant tributaire de son mode d’observation que de la réalité. "

Il faut dire que c’est très nouveau cette approche en science. " Peu importe, pense-t-il, car il ne croit plus en l’existence d’une ‘ suprême théorie ’ qui embrasserait le réel dans un seul modèle. Il est plutôt partisan d’un croisement des regards, d’une pluralité des approches et des niveaux d’analyse ", explique l’éditorialiste de Sciences Humaines.

Teilhard de Chardin ne disait-il pas que nous allons vers un monde de plus en plus complexe? Voilà en quoi les choses changent, évoluent.

 

 


Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.