Saison
1999-2000
Émission du jeudi 13 avril 2000
 

Pratique religieuse ou spirituelle :
un autre secret de longévité

 

 

Je vous communique sous toute réserve l’information suivante : une étude paraît démontrer que ceux qui se rendent au moins une fois par semaine à un office religieux auraient 28 % moins de risques de mourir dans les six années suivantes que ceux qui n’y vont pas. On précise que cette recherche a été menée auprès de gens entre 64 et 101 ans.

La pratique religieuse ou spirituelle serait donc un facteur de longévité. Comment expliquer cela? Par la croyance elle-même, ou l’appartenance à un groupe, le sentiment de quelque chose de plus grand que soi, ou un sens à la vie, ou encore la dimension sociale? Quoi qu’il en soit, on indique que les pratiquants seraient moins sujets à l’anxiété et mieux protégés, notamment contre les risques cardio-vasculaires.

Quand je disais " sous toute réserve " au début de l’émission, ce n’est pas que je mette en doute la qualité de cette recherche et la conclusion que je vous ai communiquée. Mais on peut toujours faire cette réserve à propos de ces informations qui nous parviennent sous forme de brèves. On ne sait pas dans quelles conditions l’étude a été faite, etc.

 

 


   
 

Le désert spirituel du 21e siècle


Le moment est arrivé de vous parler de la spiritualité pour le 21e siècle. C’est une interrogation très intéressante de Patrice de Plunkett, tirée d’une conférence qu’il a prononcée dans le contexte des Grandes conférences du Figaro, qui y donne lieu. Son nom me semblait familier. Effectivement, j’ai retrouvé dans mes notes, qu’en 1978, il a participé avec Louis Pauwels à la fondation du Figaro Magazine, dont il a été le rédacteur en chef culturel puis directeur de la rédaction et l’un des éditorialistes, jusqu’en 1997. Il y a une très grande partie de cette conférence qui m’a paru extrêmement importante. Ce n’est pas que l’autre partie le soit moins mais c’est qu’elle est plus d’orientation française, je dirais. Ce que j’ai retenu, en particulier, c’est la critique qu’il fait de notre société. Retenez que cette conférence a été prononcée dans la perspective du passage au troisième millénaire. D’où la question : Quelle spiritualité pour le 21e siècle?

D'après :
DE PLUNKETT,
Patrice.
Quelle spiritualité
pour le 21e siècle?,

Éditions 1, Coll.
" Les grandes conférences du
Figaro ", 1998.
  • La maladie des basses altitudes

Au tout début de sa conférence, Patrice de Plunkett estime que, spirituellement, nous souffrons tous aujourd’hui d'une maladie : " une maladie des trop basses altitudes " et que " pour s’arracher au coma de l’esprit, il faut reprendre de la hauteur ". Il reproche donc à notre époque de manquer d’altitude, de hauteur, d’avoir le nez dans l’économisme et rien d’autre, plaqué complètement sur un mur, on n’avance pas du tout.

" L’atmosphère que nous respirons trouble notre vision morale, affirme-t-il : l’Occidental fin-de-siècle a l’impression que le spirituel est au-dessus de ses forces, qu’il est presque inhumain. Ce qui devrait nous sembler digne de respect nous fait vaguement peur; ce qui ne relève pas du matérialisme nous paraît plus ou moins dangereux […] envers notre ‘ culture ’. Ou plutôt : envers une mentalité devenue plus récemment nôtre. La société occidentale réduit nos désirs à l’horizon matériel, et nous prenons cette myopie pour de la lucidité. "

En prenant connaissance de cette conférence, je me suis mis à réfléchir. Avec notre énervement à toujours vouloir ce qui est neuf, à la mode, etc., cette espèce d’obsession que l’on a de la nouveauté, il n’est pas impossible qu’on ait l’impression qu’il est temps de tout oublier du siècle précédent. Pourtant, le siècle précédent ne date que de quelques mois, de quelques années, on peut donc continuer de parler de notre fin de siècle.

" Notre fin de siècle est la première culture dans l’Histoire à se persuader que chacun est seul juge de ses actes. Elle vide notre conscience; puis elle couronne ce vide ", explique de Plunkett.

L’homme occidental d’aujourd’hui semble croire que le monde a commencé avec lui, cessera avec lui : " L’humanité (à son avis) se réduit à la lutte de tous contre tous. La couleur mentale de ce garçon – qu’il décrit un peu plus haut dans son exposé comme un jeune monsieur à lunettes – est transparente à force de libéralisme, ses goûts sont ceux du marché corrigé des variations saisonnières – J’aime bien l’expression. Quand on regarde, par exemple, toutes ces émissions culturelles et autres à la télévision, on a vraiment l’impression d’un grand marché, de modes, etc. Ça ne fait pas très sérieux, non? – Il ne conçoit rien au-delà de son opinion, il ne voit rien au-dessus de la cohue des ‘ moi ’. " Puis, le conférencier parle de notre époque, dominée par un système économique, social, mental et culturel dont la logique est d’éradiquer le spirituel.

" Jamais dans
l’Histoire aucune
époque n’a nié le
spirituel comme le
fait la nôtre "

  • La négation spirituelle VS l'agnosticisme

Pourquoi s’inquiéter du spirituel? demande-t-il. Parce que, sans lui, la vie est absurde. Pourquoi s’inquiéter de ce qu’il va devenir au 21e siècle? Parce que le spirituel se heurte à un obstacle : celui que dresse, entre lui et l’avenir, la fin du 20e siècle. Jamais dans l’Histoire aucune époque n’a nié le spirituel comme le fait la nôtre. […] Le sens de nos vies s’édifie sur ce qui est indépendant de la matière (et qui lui donne forme); c’est ce que nous appelons le spirituel.

" Pour les croyants, cette qualité invisible se déploie verticalement […] dans le surnaturel. Pour tous (croyants ou non), elle se déploie horizontalement dans l’œuvre humaine de civilisation. – C’est l’un ou l’autre : verticalement, elle se déploie dans le surnaturel et horizontalement, elle demeure au plan matériel de la civilisation. – qui nous transmet, non seulement des biens matériels, mais aussi des biens spirituels : ce qui ne se pèse ni ne se compte mais nous fait exister.

" Or, la fin du 20e siècle nous a réduits à la matière et au mécanique. Elle menace de rendre le 21e siècle doublement orphelin du spirituel : elle efface la notion d’âme et de désir éternel, ce qui vit de la conscience religieuse; elle nous installe dans le culte du moment présent (et cisaille la continuité du passé et de l’avenir), ce qui coupe le mouvement même de civilisation. "

 

La conférence étant un hommage à André Malraux, P. de Plunkett le cite à plusieurs reprises :
" Crise sous le ciel, crise sur la terre : quelques dizaines d'années ont suffi à installer un désert que nos enfants auront à traverser et que Malraux fut l’un des rares à prévoir et sentir. "

" Malraux, poursuit de Plunkett, était le seul à se définir comme un ‘ agnostique ’ – c’est-à-dire ne pas croire à l’existence d’un Dieu personnalisé, mais c’est le cas de la plupart des bouddhistes –. D’où sa force paradoxale lorsqu’il dit à l’aumônier de la Brigade Alsace-Lorraine : ‘ Je suis un agnostique – il faut bien que je sois quelque chose car n’oubliez pas que je suis très intelligent –, mais vous savez mieux que moi que nul n’échappe à l’absolu. ’ "

Que voilà une belle formule : Être agnostique, mais ne pas échapper à l’Absolu.

" Pour [Malraux], est ‘ spirituel ’ ce qui revient à échapper à l’Absurde, et surtout au Temps; à la fuite, à l’usure du temps. " Par exemple, Malraux va parler du courage en disant que " c’est dans le combat que l’homme retrouve des certitudes quand la civilisation vient à lui manquer ". Si Malraux avait ressenti que le 21e siècle serait un désert spirituel, de Plunkett, qui le connaissait bien, affirme que la fameuse phrase " Le prochain siècle sera spirituel ou ne sera pas ", n’est pas de lui.

 
  • De communion et d'altruisme

Pour Malraux, l’art était très important :
" L’art (dit-il) ‘ est fait des éclats d’acier tombés de l’assaut que l’homme, depuis la nuit des temps, livre contre l’informe ’. […] ‘ Pour un agnostique, la question majeure devient : peut-il exister une communion sans transcendance? Sur quoi l’homme peut-il fonder ses valeurs suprêmes? Sur quelle transcendance non révélée peut-il fonder sa communion? ’ À cela, Malraux ne répond pas, dit de Plunkett. […] Cependant, il lui arrive de dire : ‘ Dans un univers passablement absurde, il y a quelque chose qui n’est pas absurde, c’est ce qu’on peut faire pour les autres. ’ "

C’est curieux que cela revienne dans son langage. Cela me fait penser irrésistiblement à ce que le Dalaï-Lama a répondu à quelqu’un qui lui disait : " Qu’est-ce qu’on peut faire pour aider l’humanité? Qu’est-ce qu’on peut faire pour se rapprocher du bouddhisme? Sa réponse :

" Occupez-vous des autres. " Peut-être que cette personne est parti déçue, en se disant que c’est platte un peu comme programme… [rires]  De l’ego à l’exo

" J’appelle part
éternelle de l’homme
la volonté de celui-ci
de se subordonner à
ce qui en lui le
dépasse. "
André Malraux

" Pourquoi ‘ faire quelque chose pour les autres ’ s’ils ne sont pas nos frères? poursuit de Plunkett. Comment sont-ils nos frères si nous n’avons pas le même père? Mais, dans ce cas, l’Univers n’est plus ‘ absurde ’ et Malraux semble se contredire. Jamais il n’avoue cette contradiction. Il concède autre chose : ‘ J’appelle part éternelle de l’homme la volonté de celui-ci de se subordonner à ce qui en lui le dépasse. ’ Avant même le sentiment qu’on appartient à quelque chose qui nous dépasse. En tout cas, le propos est riche d’avenues de réflexion…

" Notre ‘ culture ’ fait obstacle au passage du spirituel vers le nouveau siècle "
  • Le siècle de la mort-de-Dieu

Patrice de Plunkett se demande ici " ce qui dépasse l’homme au siècle de la mort de Dieu " :
" ‘ La mystérieuse puissance de ce qui a survécu ’, affirme Malraux : l’épopée, l’art, la culture. […] Or, cette forme simplement humaine du spirituel – ce spirituel lié aux fibres de l’homme –, notre [époque] n’en veut plus : sa culture officielle nous refuse même cela. Ici, nous arrivons au cœur de la crise ‘ occidentale ’, qui est sans précédent.

" La crise modèle un individu incapable de ‘ se subordonner à ce qui le dépasse ’; et même incapable d’imaginer (lui, l’éphémère) que quelque chose, dans l’Histoire ou au-dessus, puisse le dépasser. […] Notre ‘ culture ’ fait obstacle au passage du spirituel vers le nouveau siècle parce qu’elle refuse les deux appels : elle ne sait plus, dans l’Histoire, ce que sont la longue mémoire et la marche d’un peuple; elle ne voit plus, dans chaque existence humaine, le rôle de l’intemporel ni que l’homme soit une âme. "

" Cette culture ferme les portes à ce que Malraux appelle l’éternelle inquiétude de l’homme, de commenter de Plunkett : le souci d’éternité qui nous caractérisait depuis les premières sépultures, voilà 45 000 ans. L’Occident devient une société malade de se croire sans racines (la première société à se croire telle); et malade de se vouloir sans valeurs (la première société à expérimenter ce vide). "

Notre idée de l’être humain s’est toute entière évaporé au profit du rien "
  • Le tout économique

Plus loin, Patrice de Plunkett poursuit avec la Raison triomphale, de l’économisme, etc.
" Ses économistes ont cru venue la Parousie (le paradis, si vous voulez) du capitalisme planétaire, absolu et définitif. Ses philosophies officielles ont dressé l’échafaudage en carton de l’ultralibéralisme intellectuel qui repose sur cet axiome : l’économique est la seule vérité, tout le reste – idéaux et idées –, n’est que mode et spectacle; donc plus rien n’est vrai ni faux, et tout se vaut. "

" Les années 90 ont rendu l'homme orphelin de tout idéal, accélérant ainsi la plus profonde crise qu'ait connue notre civilisation – et l’apparition de cette société fin-de-siècle dont Malraux avait prophétisé qu’elle ne saurait ‘ construire ni un temple, ni un tombeau, ni enseigner à devenir un homme ’. Il annonçait : ‘ Cette civilisation va connaître une crise profonde. ’ – Après cette citation de Malraux, notre auteur ajoute : – Et nous y sommes. Ce n’est pas seulement une crise économique, politique ou sociale; notre idée de l’être humain s’est toute entière évaporé au profit du rien. "

 
  • La crise de l'art

De Plunkett brosse un tableau très sombre de l’art contemporain, et je dois dire que je le suis dans cette voie.

" Cette destruction spirituelle, et ses causes, dit-il, éclatent dans l'art contemporain. Entre l’idée de ce que Malraux se faisait de l’art et ce qu’il est devenu, le contraste est vertigineux. Un fossé s’est ouvert en quelques années. Malraux demandait infiniment à l’art, sans doute trop; il l’érigeait en quasi religion (Dieu étant mort ou porté disparu, selon l’idée du siècle) : on peut discuter cette mission – et la capacité de l’art à la remplir –, mais c’était une conception noble : un effort héroïque pour tenter de répondre à la condition de l’homme moderne et pour tenter d’empêcher la désertification spirituelle : un effort mené selon une idée de la nature humaine.

" La fin du siècle a révoqué cette idée. La crise de l’art est un aspect de la crise spirituelle occidentale qui, elle-même, est un aspect de la crise de notre société : ce qu’on trouve partout à l’œuvre est l’idéologie de la rupture et de l’amnésie rejetant toute ‘ mission ’ – noble ou non –, l’art contemporain est devenu un système à la fois commercial et sectaire. "

" Du jour où les imposteurs ont pris un objet de la vie courante, objet utilitaire, éphémère, périssable, pour dire aux gogos : ‘ Regardez, c’est l’art de la modernité car la modernité n’est rien d’autre que l’utilitaire, l’éphémère et le périssable ’, ils ont – dit un philosophe – assassiné la fonction même de l’art, qui est d’aider l’homme à s’échapper à sa prison quotidienne. "

Là-dessus, P. de Plunkett cite plus loin le directeur du Musée Picasso : " Le plus sévère envers ce monde est Jean Clair : ‘ Les gens qui, dans les années soixante, se posaient comme des critiques éminents de la pensée bourgeoise (et prétendaient offrir le matérialisme militant à travers la déconstruction du châssis, de la toile et des pigments…), ces gens qui étaient des révoltés, occupent aujourd’hui tous les leviers de contrôle de la vie artistique, à la tête des écoles, dans les commissions d’achat, dans les musées... Trente ans après 1968 [en France], c’est une nouvelle Académie qui s’est formée. ’ "

Puis il traite de la question de l’influence des médias.

 
  • Le rôle des médias

" Que le médiatique joue les premiers rôles dans la dépression spirituelle de l’Occident, Malraux l’avait prophétisé : en deux de ses discours publics, il avait annoncé le futur empire global de l’audiovisuel comme ‘ la grande usine à rêves ’ qui allait s'emparer de notre imaginaire. […] ‘ Le destin de notre civilisation c’est la lutte des deux imaginaires, disait Malraux : d’une part, celui des machines à rêver, avec leur incalculable puissance; et, d’autre part, ce qui peut exister en face de lui et qui n’est pas autre que l’héritage de la noblesse du monde. ’ (En ce qui concerne la télévision, ajoute de Plunkett, constatons – 35 ans après Malraux –, que les ‘ machines à rêver ’ l’emportent largement sur ‘ l’héritage de la noblesse du monde ’.)

Autre citation de Malraux, celle-ci tirée de son discours à l’Assemblée nationale prononcé un soir de 1965, dans lequel il affirme :
" ‘ Nous sommes une civilisation qui devient vulnérable dans ses rêves, car ce qui est le plus puissant sur les rêves des hommes, ce sont les anciens domaines sinistres qu’on appelait ‘démoniaques’, le domaine du sexe et le domaine du sang, et, dans ces domaines, les dieux sont morts mais les diables sont vivants… ’ On peut voir qu’il est très fâché. Au lieu de s’en tenir aux effets, il veut remonter aux causes.

De Plunkett en vient à dire finalement que la télévision, c’est ce qui contribue le plus à baisser le niveau de conscience. Il ne l’exprime pas dans ces mots, mais ça revient à ça.

" Si l'on veut remonter aux causes, il faut envisager l’industrie des médias (celle des 20 dernières années) sous l’angle plus vaste de la crise des sociétés occidentales, et du rôle central – dans cette crise – de la technique télévisuelle. "

Je rappelle que ce texte est tiré d’une conférence de Patrice de Plunkett, dont le titre est : Quelle spiritualité pour le 21e siècle? Elle a été publiée dans la collection " Les Grandes conférences du Figaro ", aux éditions Un.

 


   
 

De l’ennui et du destin : réflexions philosophiques

 

D'après :
VERGELY, Bertrand.
" La barbarie
vaut-elle mieux
que l'ennui? ",

Précis de la philosophie grave
et légère
,
Éd. Milan, Coll.
" Les essentiels ",
2000.

 

Un jour, comme ça à table, je demande à Théo Chentrier quel est le moteur de la vie, ce qui fait que les gens bougent, se battent, etc. Il a attendu un certain temps avant de répondre à la question puis il a fini par me regarder et me dit : " C’est l’ennui. Les gens s’embêtent, les gens s’emmerdent. "

 Pour consulter l’œuvre de Théo Chentrier

  • L'ennui comme motivation

Je viens de retrouver un texte intéressant qui porte sur l’enfer de l’ennui. On y cite Théophile Gauthier qui disait : " Mieux vaut la barbarie que l’ennui! " Dans ce petit opuscule, on va aussi citer Pascal, Oppenhauer, etc., des philosophes qui ont souligné l’ennui.

 

" L'ennui est un fléau qui ronge l’humanité, écrit Bertrand Vergely dans un article du Précis de la philosophie grave et légère. Car celle-ci [l'humanité] a tendance à passer de la souffrance à l’ennui. Le manque fait souffrir, car, quand il surgit, il plonge le corps, l'âme et finalement l'être tout entier dans un état de détresse. […] Toutefois, est-il soulagé, qu’un autre problème surgit. On ne vit pas bien sans désir – c'est peut-être ce qui est à l’origine de la chose –. On est comme on dit ‘ blasé ’.

" Dans le manque, on rêvait. On avait des projets. On avait envie de faire quelque chose de sa vie. Dans la satisfaction, on ne sait plus quoi faire de sa vie. Car on n’a plus de projets, plus de rêves, la satisfaction ayant tué les rêves comme les projets. […] La tentation devient grande de s'inventer toutes sortes de faux besoins en faisant vivre de faux désirs. Ce qui peut conduire à s’inventer de faux drames qui, à la longue, deviennent de vrais drames.

" Ainsi, pourquoi les hommes pensent-ils continuellement
à jouer, chasser ou se battre, en se faisant la guerre,
interrogeait Pascal, sinon parce qu’il cherche à rompre leur ennui? "

 

" Dans la satisfaction, on ne sait plus quoi faire de sa vie. Car on n’a plus de projets, plus de rêves "

" D’où les tragédies que nous connaissons bien, poursuit Bertrand Vergely. Bien des guerres ou des conflits pourraient être évités. Ce n’est pas le cas, car le désir réclame ses droits. Aussi s’entretue-t-on pour des raisons imaginaires. Une guerre n’a-t-elle pas cessé qu’une autre s’allume. Afin que l’appétit de l’imaginaire soit satisfait et que les hommes puissent se donner l’impression d’exister. – Tout de même! Tuer, pour donner l’impression qu’on existe… –

" Ainsi, pour échapper à l’ennui, on ne cesse de fabriquer toutes sortes d’ennuis,
en créant un univers d’ennuis en expansion croissante, de façon à masquer l’ennui.
Si bien qu’au bout du compte,
le résultat escompté ne se fait pas attendre.
Les ennuis sont tels qu’on ne s’ennuie jamais. "
[rires]

" Une vie infinie est possible. Pour peu qu’on ne se trompe pas de vie. "

" Tout est-il dès lors condamné et sommes-nous à jamais voués à l’absurde? Non. Car l’ennui n’est pas seulement destructeur. Il arrive que l’on s’ennuie de l’ennui lui-même et que l’on trouve les ennuis lassants. Alors, le désir revenant à la raison, on en vient à se souvenir qu’une autre vie est possible. Les hommes ont la nostalgie de l’infini. S’ils savaient davantage se tourner vers une autre vie, ils ne demanderaient pas au monde de leur donner ce que celui-ci ne possède pas. Et, cessant ainsi de nourrir de vaines attentes, on cesserait de basculer dans l’enfer du divertissement.

" Une vie infinie est possible.
Pour peu qu’on ne se trompe pas de vie.
Il suffit pour cela de faire parler la vie qui est en nous,
sous la forme d’un trésor que l’on ignore. "


VERGELY, Bertrand.
Le Dico de la
philosophie
,
Éd. Milan, Coll.
" Les dicos
essentiels ", 1998.

À propos de l'auteur et de " Les essentiels " Milan

Telle est la démarche que poursuit l’auteur, , dans ce bouquin qui s’intitule Précis de la philosophie grave et légère.
Bertrand Vergely est l'auteur de plusieurs ouvrages de la collection " Les essentiels " des éditions Milan : il signe entre autres Le Dico de la philosophie, qui est plus volumineux (dans les 288 pages) tandis que " Les Essentiels " Milan comptent généralement 64 pages. De plus, il ne sont pas chers, sont bien faits et vont droit au but.
Je ne les ai pas tous lus cependant, alors si vous tombez sur un livre de la collection que vous jugez ne pas être à la hauteur de ce que je vous dis maintenant, ne me blâmez pas. Il y en a 149 de ces petits livres dans la collection qui comprend " Les Dicos Essentiels " et " Les Essentiels ".

Tout à l’heure, j’ai puisé dans les deux pages d’un article intitulé : " La barbarie vaut-elle mieux que l’ennui? " Comme vous le savez, j’accorde énormément d’importance aux définitions. J’aime beaucoup ce que fait Vergely parce que tous les mots qu’il utilise sont précis et qu’il rédige un glossaire. Quand on n’a pas beaucoup le temps de lire et surtout quand on voyage et qu’on doit patienter dans un aéroport, dans une gare, etc., on peut prendre un dictionnaire comme celui-là. Celui dans lequel je me suis plongé à plusieurs reprises c’est Le dictionnaire de la philosophie.

D'après :
VERGELY, Bertrand.
" Sommes-nous les
otages du destin? ",

Précis de la
philosophie grave
et légère
,
Éd. Milan, Coll.
" Les Essentiels ",
2000.

  • Le destin

Dans l'introduction d'un autre article du Précis de la philosophie grave et légère, Vergely s'interroge sur le destin : " La vie nous donne parfois l’impression que tout est écrit dans le grand livre du destin. Mais tout est-il vraiment écrit à l’avance? "

" Il est vrai, dit-il plus loin, quand une série de malheurs vient à se produire, on se demande toujours si cette coïncidence en est une. Et quand un accident vient à surgir, si ce hasard en est un. Faut-il pour autant conclure que tout est gouverné par un destin? "

 

C’est la grande question de ma vie! Et jamais je ne serai capable d’y répondre. Jusqu'où vont le destin, le libre arbitre et la liberté? Le tempérament est-il le destin? Parce qu’au fond, il y a une bonne partie de notre destinée qui dépend de l’attitude que l’on a. Donc, du tempérament que l’on a. Moi, par exemple, mon destin ne m’appelle pas vers l’Everest parce que je n’ai ni la tête ni les poumons à cela.

 

" Beaucoup plus de personnes qu’on ne le pense croient au destin, affirme Vergely. Selon elles, deux choses en sont la preuve : une accumulation de malheurs, d’une part, un accident totalement isolé, d’autre part. […] La responsabilité nous attire. Nous aimons bien l’idée d’être la cause de notre devenir. […] Toutefois, la responsabilité nous fait peur par ailleurs. "

" La liberté d’être, comme cause de soi ", a dit Sénèque.
C’est très important. Je peux faire des choix, car je suis " cause " de moi.

" Le destin contient
en lui l’idée de
destination "

" Par-delà le fait d’être le produit d’une volonté qui n’ose pas s’affirmer jusqu’au bout et qui, au fond, ne s’aime pas, le destin contient en lui l’idée de destination. Si le destin est une figure de la violence à travers l’irresponsabilité qu’elle véhicule, la destination est une figure de l’amour et du don. […] Si invoquer le destin est de l’ordre de la fuite et de la lâcheté, destiner quelque chose à quelqu’un est de l’ordre de la confiance adressée à l’autre. "

On est beaucoup dans les définitions, mais ça contribue à apporter un peu de lumière dans les neurones.

D'après :
VERGELY, Bertrand.
Précis de la
philosophie grave
et légère
,
Éd. Milan, Coll.
" Les essentiels ",
2000.

  • Quelques citations

On trouve plein de citations tripatives dans ce petit ouvrage de Bertrand Vergely, dont le titre est, je le rappelle, Précis de la philosophie grave et légère.

Par exemple, Eggel qui rapporte un vieil adage :
" Un vieil adage dit que l’homme est l’artisan de sa propre fortune. L’homme est libre dans la mesure où il pense qu’il est le responsable de ce qui lui arrive. Il cesse de l’être quand il se pense comme étant victime des circonstances ou d’une injustice. "

 

J’aurais envie d’ajouter : Estimez-vous aussi libre que possible. Agissez aussi librement que possible. Et quand ça ne marche pas, dites-vous que c’est le destin! [rires] Mais on ne commence pas par se dire que c’est le destin. Si vous avez la grippe, commencez par vous moucher, puis vous soigner, prendre du bouillon de poulet et peut-être que vous viendrez à bout de votre destin de grippe. On intervient le plus possible.

 

 

Personne ne pourra répondre à la grande question : Est-ce que c’est le destin? Est-ce que mon libre arbitre pouvait s’exercer dans telle circonstance? Dans votre vie comme dans la mienne, je l’ignore. Mais tout d’abord, commençons par aller au bout de notre libre d’arbitre. C’est déjà beaucoup.

 


Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.