Saison
1999-2000

Émission du mercredi 3 mai 2000

SÉRIE THÉMATIQUE
Les jeunes

Émission N° 3

Nous arrivons à la troisième d’une série de quatre émissions sur le thème de la jeunesse. Il n’y a pas de doute que cette question que nous soulevons dans ces émissions n’est pas nouvelle – nous l’avons abordée avant et nous le ferons après –, mais elle demeure un des grands sujets de préoccupation à une époque où l’on prend un grand virage culturel à l’échelle mondiale.

 

Les jeunes d'aujourd'hui :
comprendre leur malaise et leurs besoins pour mieux les aider

 
  • La crise de l’adolescence : celle des enfants ou celle des parents?

Quand on parle de crise de l’adolescence, de crises de la jeunesse au sens plus large du terme, puisque maintenant l’adolescence, ça se prolonge jusqu’à 30 ans, apparemment, il faut toujours se souvenir qu’en chacun de nous sommeille un enfant et aussi un adolescent. C’est important de s’en rappeler, car c’est souvent ce qui suscite bien des complications dans nos rapports avec les enfants et avec les adolescents. Si nous n’en avons pas fini avec cette étape de la vie, si nous avons des comptes à régler avec elle, cela peut constituer parfois un blocage dans nos rapports avec les jeunes.

De l’enfant qui sommeille en chacun de nous, on en parle assez souvent. Moi, quand je fais des blagues, je dis que j’éveille surtout l’adolescent en moi. Pourquoi? Parce que j’aime bien la contestation, le non-conformisme, la remise en question de certaines valeurs officielles, et tout le bazar. Et c’est un peu à travers l’idée de ce qu’on se fait de la contestation et de l’adolescence que je trouve ces points de référence.

L’adulte serait,
selon Harold Searles,
un adolescent qui s’ignore.

  • L'adulte : un ado qui s'ignore

Ce n’est pourtant pas récent, mais j’ai découvert qu’un psychanalyste du nom de Harold Searles, un homme étonnant d’une très grande culture, s’est intéressé à la question de l’adolescence, pour en arriver à dire que l’adulte est, à bien des égards, un adolescent qui s’ignore. Ah, regarde donc ça comme c’est intéressant! Comme tout s’explique…

D'après :
SEARLES, Harold.
" L'adulte est-il un
adolescent qui
s'ignore? ",

Le journal des psychologues
,
N° 65, mars 1989.

Dans un article paru dans Le journal des psychologues il y a plusieurs années, Searles fait observer, par exemple, que :

" Chez l’adulte normal, des sentiments adolescents sont encore présents, tout comme des sentiments infantiles. L’adulte inhibé doit refouler ses fantasmes et ses sentiments et les vivre par procuration en les projetant sur l’adolescent perturbé. Cependant, tel adulte inhibé n’est pas entièrement responsable des problèmes de ses enfants. Quand j’entends des adultes parler de l’adolescence comme d’une phase de grande souffrance et de grande perturbation, en la comparant avec les douleurs de la naissance, je me demande toujours dans quelle mesure ils ne sont pas inconsciemment jaloux des adolescents. "

 

Qui a dit et quand ces phrases ont-elles été prononcées?

" La jeunesse d’aujourd’hui a le goût du luxe, elle est mal élevée, méprise l’autorité, manque de respect à ses aînés. Les enfants d’aujourd’hui sont des tyrans! "

Non ce n’est pas Réal Caouette [rires]; c’est Socrate!

Plusieurs personnalités ont emprunté sa formule pour s’exprimer à propos des jeunes. Je ne sais plus quel dramaturge qu’on avait interviewé au tout début de la radio pour lui demander ce qu’il pensait de la jeunesse d’aujourd’hui, s’était inspiré visiblement de cette opinion de Socrate. Il avait dit :

" Les jeunes sont des malappris, ils sont impolis, gaspilleurs, impossibles… "

Il en avait mis dix fois plus que Socrate, puis il avait terminé en disant :

" Je ne sais pas ce que je donnerais pour en être… " [rires]

" L’adulte a de nombreuses raisons d’envier l’adolescent. "

Qui parle de la jeunesse et à propos de quoi? Qui exige tel ou tel comportement de la part des jeunes et d’où ça vient? Est-ce très objectif? Est-ce subjectif? Est-on en train de régler nos propres problèmes sur la tête des adolescents? C’est un peu ce que donne à penser l’opinion de Searles, qui est d’ailleurs très respecté chez les psy. Il s’exprime avec beaucoup d’humour.

" Je me demande toujours dans quelle mesure ces adultes ne sont pas inconsciemment jaloux des adolescents, disait Searles. Car l’adulte a de nombreuses raisons d’envier l’adolescent qui, ni enfant ni adulte, jouit de ces deux périodes de la vie. Nous, les adultes, pouvons l’envier tout comme la personnalité état-limite qui jouit des états de la normalité et de la folie. " Au fond, c’est un peu la définition qu’il donne de l’adolescence.

Son opinion donne à réfléchir : quand on entend quelqu’un parler des jeunes, il faut toujours se demander qui est vraiment celui qui le fait, pourquoi en parle-t-il dans ces termes-là, et est-il vraiment objectif ou est-il en train de régler ses problèmes sur le dos des jeunes?

 

Je vous invite maintenant à procéder à une étude de contenu.

C’est un exercice qui se pratique beaucoup chez les gens qui s’occupent de communication. Quand il s’agit, par exemple, d’examiner froidement le contenu d’une publication pour établir que, dans cette publication-là, il y a 38 % de rédactionnel et le reste est de la publicité, etc. Dans les magazines féminins, d’arriver à identifier quelles sont les tendances qui ont été suivies par tel magazine au cours des années, combien de fois dans l’année a-t-on abordé tel sujet, etc. Bref, pour observer une certaine évolution ou, parfois, un glissement, ou même une surprise. Car, dans ce genre d’exercice, on constate quelquefois de la part d’un media un véritable saut quantique, et l’on en vient à se dire : C’est comme s’ils avaient traversé le mur du son! Jamais auparavant ils n’avaient osé aborder telle question.

  Comme cette émission parle des jeunes, je me suis offert le luxe d’aller jeter un coup œil dans les filières chez moi pour voir ce que j’avais pu accumuler sur le sujet. Ainsi, j’ai découvert quelque chose d’un peu surprenant et à quoi je n’avais pas fait attention auparavant.

 

Je dirais que RND répond à un besoin qui est considérable.

  • Les jeunes et la Revue Notre-Dame

J’ai devant moi six numéros différents de la Revue Notre-Dame (RND) qui portent tous sur la jeunesse, sur les jeunes. Cette petite publication distribuée en partie par les Caisses Populaires Desjardins est écrite dans une certaine perspective chrétienne, mais dans une vision sans contrainte, si je puis dire. À la question : se pencher sur la question de la jeunesse, est-ce que ça répond à un besoin? Je dirais que RND répond à un besoin qui est considérable.

Ne serait-ce que pour évaluer la pertinence du propos, je vous communique les titres de la couverture de chacun des six numéros :

   
 
  • Février 1990, tout le numéro de la revue porte sur " Avoir 18 ans en 1990 ";
  • Mars 1991 : " Les jeunes de 12 à 15 ans "
  • Novembre 1993 : " Les jeunes de 15 à 18 ans "
  • Février 1995 : " La dépression chez les adolescents "
  • Juillet-août 1996 : " La délinquance : est-il trop tard? "
  • Plus près de nous, en juin 1998 : " Devenir adulte : par où commencer? ", avec un important sous-titre : " Les jeunes veulent bâtir une société qui leur ressemble "
   
 

Le message est clair : si on y revient autant de fois (et ce ne sont que quelques numéros d’une seule publication), le sujet est très important dans notre société. J’ai parcouru ces revues en diagonale, mais je suis d’avis qu’il vaudrait la peine de passer tout ce matériel au peigne fin pour voir si ces articles n’ajouteraient pas des éléments importants à notre compréhension de la question des jeunes.

D'après :
FOURNIER, Fernand.
" La difficulté d'être
accepté ",

RND
,
février 1990.

  • Faire sa place

    Quelques exemples de réflexions :

" Notre société est dure pour les jeunes, elle les considère souvent comme une menace ", écrivait Fernand Fournier dans " La difficulté d'être accepté ".

" À 18 ans, sans statut réel, avec très peu de lieux de reconnaissance, il faut faire sa place et en vitesse; on a trois ans pour faire ses preuves. Si, à 18 ans, on a l’âge légal pour voter ou d’entrer dans un bar, à 21 ans, on négocie d’égal à égal avec ceux de 40 ans qui ont déjà peur de perdre leur place. Trois ans pour faire sa marque, sortir de la masse, tenter l’employeur ou l’université qui nous accordera une place dans son monde, seulement si on le mérite. […] ‘ Les images sont devenues la réalité. Avant ta réputation te précédait, aujourd’hui ton look t’annonce ’ ", explique un psychologue.

videmment, quand on prépare une mosaïque d’idées comme ça, on ne peut pas couvrir tout le territoire mais cela nous donne des pistes de réflexion intéressantes.

  • Le look

Aujourd’hui, affirment les jeunes, le look est important. En trente secondes, on veut savoir de quoi tu as l’air, qui tu es, qu’est-ce que tu fais, etc. Dans un autre magazine, on présente justement des adolescents regroupés par look : il y a le look skinhead, le look bourgeois, et plusieurs autres.

Ce qui ressort dans tous ces articles, c’est que le look est tellement important pour eux, que c’est à la façon de se vêtir que les jeunes consacrent la plus grande part de leur budget.

On dit ici d’ailleurs : " Le grand drame des jeunes est celui de la solitude et de l’inutilité. " Alors, on se cherche une identité à travers l’image que l’on veut projeter.

" Le monde se referme de plus en plus sur les jeunes, nous le savons et nous le sentons ", dit un jeune. " C’est pour ça que nous acceptons difficilement qu’ils se trompent ", ajoute un parent.

D'après :
CLOUTIER, Richard.
" L'adolescence :
une crise? ",

RND,
mars 1991.

  • Une crise partagée

Abordons la question sous un autre point de vue :

" Qui sont ceux qui traversent une crise à l’adolescence : les enfants ou les parents? "

Bonne question que pose le psychologue Richard Cloutier, quand il fait le portrait de l’adolescent à notre époque dans un article très intéressant : " L'adolescence : une crise? ".


" C’est l’intensité du changement qui fait de cette étape de la vie quelque chose d'unique. "

En parlant du tableau de l’adolescent en crise, il tient à préciser : " Heureusement, ce tableau ne correspond pas à ce que vivent la majorité des adolescents. Pour la plupart des jeunes, l’adolescence n’est pas une période de crise mais plutôt une période d’intense développement parsemée de ‘ crisettes ’. Pour eux, c’est l’intensité du changement qui fait de cette étape de la vie quelque chose d'unique […] Les parents participent directement à ce changement intensif parce que, jusque dans leur intimité personnelle ils doivent s’ajuster, se remettre en question. À certains égards, les parents vivent plus intensément la crise d’adolescence que leur jeune lui-même. " Étonnant!

" Si l’adolescence n’est pas une crise nécessaire, fait observer Cloutier, c’est certainement une période qu’il faut prendre au sérieux."

D'après :
CLOUTIER, Richard.
" Deux espèces différentes ",
RND
,
mars 1991.

  • Masculin / Féminin : chacun sa vie

Un autre article captivant, paru en mars 1991, parle des garçons et des filles dont on dit qu’ils ne franchissent pas les étapes de l’adolescence de la même façon :

" Si vous entrez dans une classe de troisième secondaire, vous pourrez constater quelque chose d’assez frappant : le groupe d’élèves se compose de jeunes femmes et de garçons. Certes, quelques-uns de ces derniers ont plutôt une allure de jeunes hommes mais, globalement, les filles semblent appartenir à un autre groupe d’âge. Pourquoi en est-il ainsi? D’abord les filles et les garçons sont biologiquement différents."

C’est une idée qui est sortie fortement au cours des derniers mois à propos du fait que les garçons ne suivent tellement pas le même développement que les filles, qu’il faudrait peut-être considérer sérieusement, à un moment de l’éducation – pas au début, mais plutôt vers la fin – qu’on puisse ne pas donner dans la mixité.

  • La place des jeunes

En parlant des jeunes de 15 à 18 ans, on dit, dans l'édition de novembre 1993 de la Revue Notre-Dame :

 " On devient forgeron en forgeant, on devient responsable en assumant des responsabilités. "

C’est intéressant de voir jusqu’à quel point on peut écrire des choses pareilles alors que, d’un autre côté, on ne leur donne pas beaucoup l’occasion d’être responsablesde quoi que ce soit...

À un moment, j’ai fait couler pas mal d’encre dans les milieux de l’éducation lorsque j’ai dit : si vous voulez en finir avec le vandalisme, il faudrait que les plus grands soient ceux qui procèdent au nettoyage des toilettes, de la cour, etc. Comme cela se fait en Chine. Ici, devant un syndicat d’employés du Ministère qui sont là pour nettoyer, il y a des lieux où les jeunes ne peuvent même plus laver le tableau, parce que ce n’est pas dans leur mandat. Vous vous souvenez de cette époque où un petit garçon ou une petite fille devait laver le tableau noir à la fin des cours à quatre heures? C’est du passé.

D'après :
SABOURIN, Micheline.
" Les jeunes ont
besoin de se mesurer
à des vrais adultes ",

RND,
mars 1991.

" Les jeunes ont
besoin d’avoir en face
d’eux des adultes
qui se tiennent
debout. "

" Cette consommation effrénée, qui est en partie de notre faute, mine les jeunes. "

" Il faut arrêter de décourager les jeunes parce qu’on est nous-mêmes blasés. "

  • Le besoin de se mesurer

" Les jeunes ont besoin de se mesurer à des vrais adultes. "

Je tire cette réflexion d’une entrevue avec Micheline Sabourin qui a été – et peut-être l’est-elle encore – directrice de la commission scolaire Jérôme Le Royer.

" Les jeunes nous amènent, comme adultes, à nous confronter à eux et ainsi à sonder les valeurs auxquelles nous tenons, dit-elle. Je ne crois pas que les jeunes cherchent à entrer en conflit avec les adultes, mais bien plutôt à se mesurer à eux. C’est d’ailleurs pour cela que beaucoup de jeunes sont aujourd’hui un peu désemparés, parce que les adultes ont peur d’affronter les jeunes et d’affirmer leurs valeurs. Ils craignent de passer pour vieux jeu, d’avoir l’air de ne pas comprendre les jeunes, de susciter leur agressivité. À ce moment-là, les jeunes n’ont pas la réponse à leur besoin. Car les jeunes ont besoin d’avoir en face d’eux des adultes qui se tiennent debout, des adultes qui savent qui ils sont.

" Au fond, les jeunes se définissent en se comparant. Et quand les adultes fuient et se dérobent, les jeunes ne rencontrent pas cet objectif. Alors, ils cherchent d’autres ‘ héros ’, d’autres ‘ personnages ’ auxquels ils vont s’identifier. Mais ce sont souvent des ‘ personnages vides ’, insignifiants, ou encore qui sont aux antipodes de ce qui est important pour nous dans la vie. "

  • Le stress de la consommation

En parlant du stress, Micheline Sabourin dit :

" Même si cela peut surprendre, je dirais que le stress le plus important des jeunes aujourd’hui est lié à la consommation. "

C’est ce que je vous disais à propos des modes, du look, tout à l’heure. Mme Sabourin observe que les jeunes, dans certains milieux, achètent les meilleures marques, portent du " griffé " pour adolescents, etc.

" Cette consommation effrénée, qui est en partie de notre faute, mine les jeunes. Ce qui les stresse, c’est de ne pas avoir le dernier gadget, de ne pas être à la dernière mode. Nous avons d'ailleurs entraîné les jeunes à toujours faire quelque chose : loisirs organisés, compétitions, etc. Même quand ils se promènent, ils ont un walkman. Ils ne sont plus capables de s'arrêter. Ils sont constamment sollicités et surexcités. Réfléchir, ils ne savent pas ce que cela veut dire. Tout cela selon le modèle que les adultes leur ont imposé. Il faut au moins en prendre conscience. "

Non seulement est-ce vrai mais ça devient urgent.

  • Le besoin fondamental d'être encouragé

" C’est évident qu’il faut arrêter de tenir aux jeunes un discours défaitiste, ajoute Micheline Sabourin plus loin dans l'article. D’abord et avant tout parce que c’est un discours faux. Par exemple, ce n’est pas vrai qu’il n’y a plus d’emploi. Quand mon plus vieux est sorti de l’école à 20 ans avec un bac en urbanisme, il pensait être engagé le lendemain dans son métier. Je lui ai dit : ‘ Il n’y a pas une ville sérieuse qui va engager un urbaniste de 20 ans. Trouve-toi plutôt un emploi de commis dans un bureau d’urbanistes. ’ " Je cite cette femme avec d’autant plus de plaisir que je partage tout à fait ses vues.

" Il faut arrêter de décourager les jeunes parce qu’on est nous-mêmes blasés. Les voies d’avenir d'aujourd'hui ne sont pas celles de notre temps, mais il y en a d’autres. D’ailleurs, si le discours défaitiste plaît à quelques jeunes qui ne veulent rien faire, la plupart des jeunes en sont tannés, très tannés, dit Mme Sabourin. Il faut travailler avec les jeunes qui veulent et les encourager.

" La première façon de les encourager,
c’est de ne pas hypothéquer leur avenir à notre profit,
par égoïsme ou par lassitude. "

D'après :
LEMAY, Michel.
" Entrevue ",
RND
,
juillet-août 1996.

 

  • À propos de délinquance

À la question : " La délinquance : est-il trop tard? ", le docteur Michel Lemay répond :

" La crise des jeunes actuellement est le parfait reflet de la crise des adultes. "

On ne peut pas isoler le cas des jeunes et se dire qu’on va s’en occuper. C’est l’un des grands défauts de l’humain en général, et de notre époque en particulier, que d’agir ainsi. C’est d’ailleurs ce que pensait Carl Jung quand il affirmait qu’on se préoccupe beaucoup d’éduquer les jeunes et de les orienter, de les encadrer, etc. mais c’est un encadrement qu’on devrait s’imposer à nous, les adultes, avant tout.

 Jung : de l'éducation et du développement de la personnalité

" Les jeunes ne désirent pas uniquement payer le déficit; ils veulent bâtir une société qui leur ressemble. "


Le docteur Lemay précise plus loin :

" Il est difficile de parler de la délinquance à l’époque récente sans parler de la Révolution tranquille qui est, pour ainsi dire, la toile de fond de notre réalité sociale des dernières décennies. Mais qu’a été la Révolution tranquille, et qu’ont été ses effets sur les jeunes? Il me semble que la Révolution tranquille a été une remise en question de valeurs qui avait suscité une adhésion profonde, une remise en question des valeurs religieuses, en particulier, et plus largement d’un certain style de vie communautaire. "

  • Des valeurs à consolider

" Ceux de ma génération, nous avons été élevés dans des valeurs qui avaient prises des formes telles qu’on avait envie de se révolter, parce qu’il y avait une privation de la liberté individuelle qui était assez insupportable, notamment sur le plan religieux. Il y avait aussi une conception du péché qui était en décalage avec nos aspirations humaines. On a donc fichu en l’air pas mal de choses, au plan des valeurs, au plan des règles sexuelles et aussi de certaines règles de vie communautaire.

" Pour notre génération, cela a été libérateur car cela ne nous a pas empêché de garder beaucoup de choses, autant au plan religieux qu’au plan social. Au fond, nous avons gardé la base de ce que nous avions reçu dans notre enfance. À mon avis, cette révolte était nécessaire mais, pour les générations suivantes, cela a abouti à une libération que les plus jeunes utilisent à plein sans pour autant que soit suffisamment préservée l’assise des valeurs fondamentales. " Wow!

D'après :
PHILIBERT, Michel.
" Entrevue ",
RND,
juin 1998.

  • Ce que les jeunes veulent aujourd'hui

On couvre ailleurs d’autres parties du territoire. Par exemple, dans cette entrevue avec Michel Philibert (ancien président du Conseil permanent de la Jeunesse et conseiller du Ministre responsable de la Jeunesse à l’époque), il y a cette formule que je trouve extraordinaire… un vrai coup de massue :

" Nous voyons l’avenir à partir de notre vision d’adultes, de nos obligations, etc. Mais les jeunes ne désirent pas uniquement payer le déficit; ils veulent bâtir une société qui leur ressemble. "

Il parle du décrochage qui est stable à 35 %.

  • À propos de l’intérêt actuel pour les jeunes

" Cette tendance ne se fait pas sentir uniquement au Québec, dit Michel Philibert. C’est un phénomène mondial. On a commencé à s’occuper de la problématique de la jeunesse en France bien avant qu’on le fasse au Québec. Le Canada s’est également intéressé à l’avenir des jeunes avant le Québec. Notre province a suivi la tendance; on y parle maintenant des jeunes, on trouve que c’est important de s’occuper d’eux, de leur fournir les outils nécessaires pour intégrer le marché du travail et la société. Je vous dirais par contre que cette sensibilité à l’égard des jeunes grandit au fur et à mesure que les baby-boomers voient leurs enfants quitter les bancs de l’école pour se lancer sur le marché du travail. "  Pour apprendre, il n’y a rien comme de vivre.  Apprendre, c'est vivre

L’incapacité de tenir compte de la réalité des jeunes parce qu’ils sont absents de la Fonction publique est inquiétante.

" Il faut arriver à développer ce qu’on appelle les habiletés psychosociales des jeunes "

 

" Bien que le gouvernement mette en place plusieurs programmes d’aide, les jeunes de moins de 30 ans ne forment que 2 % de l’effectif de la Fonction publique, pourtant ils constituent environ 20% de la population. Il y a toujours ce décalage-là. Par exemple, lorsque les fonctionnaires conçoivent des solutions ou créent des programmes, la rareté des jeunes se fait forcément sentir. Moi, en tant que jeune, en tant que contribuable, parce que je paie des taxes et des impôts comme tout le monde, cela m’effraie, nous dit Philibert. L’incapacité de tenir compte de la réalité des jeunes parce qu’ils sont absents de la Fonction publique est inquiétante. – On n’a pas pensé à tout…

" Ce qui est encore plus préoccupant que l’endettement, précise M. Philibert, d’après moi, c’est la faible rémunération que les jeunes vont trouver lorsqu’ils vont sortir de l’école. Des emplois précaires et sous-rémunérés ne leur permettront pas de rembourser le prêt étudiant et de payer les biens nécessaires pour vivre. "

  • Le malaise psychosocial des jeunes

" C’est en travaillant sur la violence que le Conseil s’est aperçu que la seule forme de violence qui augmentait, c’était celle que les jeunes retournent contre eux : le suicide, explique Michel Philibert. En prenant connaissance des statistiques, nous avons vu l’ampleur du problème et nous avons décidé de sensibiliser l’opinion publique, nous avons été un peu les premiers à dire qu’un jeune par jour s’enlevait la vie au Québec et qu’une quarantaine par jour se retrouvaient à l’hôpital à cause d’une tentative ratée de suicide.

" Le suicide est responsable
d’un plus grand nombre de décès
chez les jeunes que les accidents de la route. "

Et ce serait encore plus vrai si nos routes étaient en bon état.
(Tant qu’à brasser des problèmes…)

  • Pour aider les jeunes

Michel Philibert parle de l’importance, dans la prévention, de travailler sur l’estime de soi :

" Dans une étude commandée par le Conseil, dit-il, on a pu constater que les gens portés au suicide ont une très mauvaise image d’eux-mêmes. Il faut arriver à développer ce qu’on appelle les habiletés psychosociales des jeunes (ce que j’appelle souvent le sentiment social pour emprunter la formule d’Adler), c'est-à-dire doter les jeunes d’outils pour qu’ils puissent apprendre à résoudre leurs problèmes. On dit souvent que le suicide est une solution permanente à un problème qui est temporaire. "

Tout le propos est très intelligent.

D’après :
GRAND’MAISON,
Jacques.
Quand le jugement
fout le camp
,
Éd. Fides, 1999.

  • L’exemple de Kurt Cobain :
    une société en mal de modèle vivant

J’ai retrouvé avec plaisir cet ouvrage dont j’ai déjà parlé, celui de Jacques Grand’Maison intitulé Quand le jugement fout le camp publié chez Fidès. Il parle à un moment de Kurt Cobain qui s’est suicidé à l’âge de 27 ans, et à quel point ça avait frappé les jeunes de sa génération. Les médias du monde entier ont véhiculé la nouvelle.



Cobain disait : " Je me déteste et je veux mourir. "

Grand'Maison rappelle les circonstances qui ont entouré la mort du chanteur : suicide à Rome, jeu dangereux, etc. Selon lui, la seule explication qui s’imposait c’était " l’irrépressible dégoût de vivre " auquel avait cédé l’artiste.

D’ailleurs Cobain disait, nous rappelle Grand'Maison :

" ‘ Je me déteste et je veux mourir ’, et c’est ainsi qu’il aurait voulu titrer le dernier DC de son groupe. "

" Voilà un homme qui a tout pour lui, de continuer Grand'Maison : le talent, la jeunesse, l’argent, la célébrité, même une famille – et qui y renonce. Cela aurait pu être admirable, cette démission demeure pitoyable; expression d’un caprice. Cet éloge funèbre révèle l’indigence d’une civilisation qui n'a plus d'autres modèles à offrir à sa jeunesse que ces idoles, mortes de préférence; d’une société qui fait de la crise individuelle, du nihilisme et du dégoût qui en découlent le dispositif de sa cohésion sociale.

" Il y a ceux qui souffrent dans la marge de ceux qui les regardent souffrir.
Ainsi, on entretient une esthétique de désespoir dont le cri de ralliement
 – No future –
permet de masquer l’indifférence et l’enrichissement de quelques-uns. "

 

C'est ce que conclut Grand’Maison dans son ouvrage :
Quand le jugement fout le camp.

À suivre…
(Voir Émission suivante)

 


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