Saison
1999-2000

 

Émission du jeudi 4 mai 2000

SÉRIE THÉMATIQUE
Les jeunes

Émission N° 4

Nous voici arrivés à la quatrième émission de cette série qui porte sur la jeunesse. Et, encore aujourd’hui, nous traiterons de l’adolescence.

 

Jeunes adultes perdus cherchent modèles

 

Il faut dire que, dans une certaine mesure, il y a une confusion entre ces deux termes : la jeunesse et l'adolescence. On assiste présentement à un recoupement entre les deux, du fait qu’à notre époque, l’adolescence commence beaucoup plus tôt et s’étire très tard. C’est donc vraiment devenu un âge de la vie. Mais il y a une autre raison à cela : les maux de l’adolescence et de la jeunesse se retrouvent maintenant dans à peu près tous les âges de la vie.

Comme chacun sait, l’adolescence et la jeunesse dominent l’époque, car il y a très peu d’adultes véritablement; la maturité se fait très rare… Le vieillissement, c’est autre chose. On a même l’impression parfois devant certaines personnes âgées qu’elles n’ont vieilli que physiquement… C’est tout dire.

Mon intérêt pour cette question est, évidemment, l’intérêt d’un père de famille, l’intérêt d’un grand-père et aussi celui d’un ancien enseignant d’université.

Ce qui a allumé la mèche, pour ainsi dire, c’est cette information troublante à l’effet qu’un nombre de plus en plus grand de jeunes se suicident. J’ai donc pensé qu’il était important de partager avec vous mes réflexions et celles que j’ai pu découvrir chez certains spécialistes après m'être questionné et avoir cherché à situer la jeunesse dans le contexte actuel.

L’époque est stimulante, ne l’oublions pas – trop stimulante peut-être d’une certaine façon –, mais aussi très éprouvante : car il n’y a plus ni modèles ni repères (  L’importance de l’admiration). Tout est à réinventer. J’aime bien répéter cette formule : il n’y a pas de modèles de ce que nous sommes en train de devenir.

 

 


   
 

La crise d’adolescence est une crise de la société

D’après :
DE CHABALIER,
Claude.
L’adolescence
réussie
,
Éd. Marabout,
1986,
Présentation de
Pierre Daco.

 


Autour de cette question de la jeunesse et de l’adolescence, et de ce qu’on appelle aujourd’hui la crise de l’adolescence et la crise de la jeunesse, on pourrait aussi dire, dans une très large mesure, qu’il s’agit d’une crise générale qui englobe l’ensemble de la société. Pourquoi? Parce que, entre autres choses, les jeunes comme tout le monde ces années-ci ont à décider de ce qu’ils feront de leur liberté.

Autrefois, les impératifs sociaux décidaient pour nous :

" Les femmes, les hommes, vivaient selon les normes admises, la vie qui leur était réservée. Sauf exceptions, le boulanger faisait son pain, l’ouvrier allait à l’usine et le paysan allait aux champs, l’avocat défendait ses clients, la mère élevait ses enfants, le père de famille jouissait d’une autorité incontestée ou, en tout cas, solidement établie. Quand il y avait adultère, c’était en prenant vis-à-vis de la société ou de la religion, ou des deux, les précautions d’usage. Pour tout, il existait une règle, connue sinon respectée de tous. Désormais, la multiplication des satisfactions possibles, tous avantages déployés, se montre clairement doublés de ses inconvénients. "

Je puise ces réflexions chez Claude de Chabalier qui est l’auteur d’un petit ouvrage paru chez Marabout sous le titre L’adolescence réussie. Ce qui m’a frappé tout d’abord c’est que Pierre Daco le psychologue très connu, présente cet ouvrage comme un guide pour les parents.

" Solitude plus grande, hostilité objective du monde adulte : la jeunesse d’aujourd’hui n’a pas la tâche facile.
  • Les ados : victimes de l’individualisme à outrance

" Aux approches du 21e siècle, l’adolescent se trouve dans une situation nouvelle, explique Claude de Chabalier. À l’âge où, comme le furent ses prédécesseurs, il est libéré des impératifs parentaux, c’est dans une société sans impératifs sociaux ou religieux qu’il doit faire ses pas d’adulte. – Il n’est pas que libéré des impératifs parentaux : il vit dans une société qui n’a pour ainsi dire pas d’impératifs sociaux ou religieux.

" Car nous sommes au temps de la liberté individuelle ", poursuit l’auteur, et j’ajouterais de l’individualisme qui s’exprime et se traduit particulièrement par la liberté individuelle. Alors?

Solitude plus grande, hostilité objective du monde adulte : la jeunesse d’aujourd’hui n’a pas la tâche facile. L’évolution a suscité l’instinct d’organisation personnelle consciente chez l’être humain, mais c’est un instinct qui ne se développe pas sans vision claire, insiste l’auteur. Or, la vision claire chez l’homme et la femme, est obnubilée par une montagne qui trône au beau milieu du paysage mental, occupant presque toute la place : cette montagne, c’est nous-mêmes. Son énormité tient à notre nature. "


" Pour choisir librement, il faut voir clair. "

 

" Pour choisir librement, il faut voir clair, explique-t-il plus loin. Dans ces conditions, comment voyons-nous le monde? Uniquement à travers nos besoins personnels et leur satisfaction : l’Univers c’est d’abord nous-mêmes. Nous avons beau disposer d’une petite marge de choix, il n’en reste pas moins vrai que nous sommes tenus d’être d’abord égoïstes ’. […]

" Le problème humain est un problème de vraie ou de fausse satisfaction. C’est pour cette raison que la vision claire est indispensable. C’est seulement si nous l’avons que nous pouvons satisfaire au mieux nos besoins, c’est-à-dire répondre correctement à la vie ", affirme de Chabalier.

Vous voyez que, étrangement, ce propos s’adressent aux adolescents mais aussi à l’ensemble des gens de notre société.

D’après :
COLLECTIF
(Sous la direction
de Jacques Grand’Maison).
Le drame spirituel
des adolescents 
:
profils sociaux et religieux,
Éd. Fides,

" Cahier d’études
pastorales
Nº 10 ",1992.
  • Le manque de foi chez les adolescents

Je me suis également beaucoup intéressé au travail qui s’est fait sous la direction de Jacques Grand'Maison, le prêtre sociologue que vous connaissez, sur Le drame spirituel des adolescents, comme l’indique le titre de l’ouvrage qui est un premier dossier de la recherche Action du diocèse de Saint-Jérôme. (Ça peut vous paraître un peu curieux comme mention, mais c’est un ouvrage de référence tout à fait étonnant qui nous fait prendre conscience de la situation qui est faite aux jeunes dans notre société.)

Tout d’abord, on découvre dans ce Cahier d’études pastorales que la dimension spirituelle est, de tous les problèmes humains, celui qui est le plus en retrait dans le monde actuel et particulièrement chez les jeunes. Bref, c’est " la dimension la plus occultée, la moins assumée par beaucoup d’intervenants qui travaillent auprès des adolescents ", écrivent les auteurs. Pourtant, on admet qu’il faut aujourd’hui de profondes ressources intérieures, spirituelles, morales, pour faire face aux nombreux défis du présent et de l’avenir, qu’on soit adolescent ou adulte – ce qui revient à ce que je vous disais tout à l’heure.

" Il est à la fois
difficile pour un jeune
d’aujourd’hui de
croire aux autres,
à l’avenir, à l’amour,
à la société… "

" Mais nous avons tout autant investi dans la compréhension des problèmes quotidiens, sociaux, économiques et culturels du monde des jeunes, expliquent-ils. Un problème est rarement isolé. Par exemple, le décrochage scolaire s’accompagne de bien d’autres décrochages, qu’il faut connaître pour les comprendre. Il est à la fois difficile pour un jeune d’aujourd’hui de croire aux autres, à l’avenir, à l’amour, à la société et aussi en Dieu – pour ceux que cela peut attirer –, autre exemple d’interrelation de problèmes que ne peut soupçonner une vision simpliste du monde des jeunes ou un professionnalisme étroit incapable de saisir l’autre dans son entièreté.

 
  • L’absence de guides

" Ce sont toutes les dimensions de sa vie que le jeune doit assumer. Il ne peut, lui, se séparer en filières parallèles, spécialisées, en se promenant d’un intervenant à l’autre. Il lui faut trouver quelque part des accompagnateurs, des expériences, des lieux où personnellement et communautairement il peut ressaisir l'ensemble de sa vie, de sa personnalité. Voilà ce qui manque le plus aux jeunes d’aujourd’hui. Ils nous l’ont dit clairement, sans équivoque. "

Je reviens sur une formule que l’on peut très bien saisir :
" Le jeune ne peut pas se séparer en filières. "

Autrement dit, on ne règle pas tel problème avec tel intervenant et tel autre problème avec tel autre intervenant, etc., en se promenant sans cesse d’un intervenant à l’autre. Il faut trouver de vrais accompagnateurs, qui les tiennent un peu par la main pour ainsi dire, au moment où ces jeunes traversent cette période difficile où ils doivent apprendre à devenir adultes.

 

 

 

 

" Le décrochage scolaire est porteur de tous les autres décrochages "

 

  • L’inquiétant futur d’une jeunesse sans repère

À ce sujet, les auteurs de cet ouvrage collectif dirigé par J. Grand'Maison expliquent qu’ils ont formulé, dans ce dossier, " le grave problème d’une société adolescente, avec trop peu de figures de véritables adultes ". Il s’agit donc d’accompagner et ensuite de regarder notre société qui elle-même est passablement adolescente dans son ensemble.

" Nous avons aussi attiré l’attention sur un certain discours qui fait des jeunes de pures victimes de la société; c’est la façon la plus efficace de les déresponsabiliser . Quand un jeune réussit un examen, un projet, une exploit sportif on reconnaît qu’il en a été responsable, même si d’autres l’ont aidé à réussir. Pourquoi alors ne lui reconnaître aucune responsabilité quand il lâche, démissionne ou bâcle ses travaux? Ce discours victimisant est un non-sens sans compter son tragique impact de déresponsabilisation ", de faire observer les auteurs.

" Nous ne pouvons ignorer toute cette cohorte de jeunes qui vivent dans des conditions de pauvreté, de marginalité, de désintégration sociale, poursuivent-ils plus loin. Quarante pour cent (40 %) de décrocheurs scolaires, c’est peut-être le problème social le plus effarant de l’heure. Quel avenir auront-ils? – Vous voyez, au fond, que lorsqu’on parle de la crise de l’adolescence, on en vient à parler de la crise que traverse la société présentement.

" Quelle société naîtra d’une jeunesse dont près de la moitié vit dans une marginalité débilitante et sans avenir? On a beau ne pas vouloir céder au pessimisme, il faut reconnaître le caractère tragique de cette situation qui devrait mobiliser chacun des milieux et tout le monde des intervenants. "

" Le problème n’en est pas un parmi d’autres. C’est un problème de société, c’est [même] le plus grave problème de la société, écrit-on dans ce rapport. Il faut l’aborder et l’assumer. Pourquoi pas des états généraux dans chacun des milieux autour de ce défi crucial? Qu’importe d’où vienne l’initiative, le problème des décrocheurs est beaucoup trop traité cas par cas, dans des filières spécialisées. "

Ce qui est sous-entendu ici, c’est qu’il faudrait peut-être d’abord examiner l’ensemble de la société et son fonctionnement, puis voir ce qu’il y a à changer. Des questions de valeurs, sans doute.

  • Appel à l’action

" Ce sont toute la population et les institutions (et pas seulement le monde scolaire), tous les groupes sociaux, les gouvernements, les syndicats, le monde des affaires, les Églises, les parents, les jeunes eux-mêmes qui doivent être conscientisés et appelés à agir. Car tous risquent d’y perdre. C’est cette situation de base qui est à la source principale de la plupart des problèmes de violence, de drogue, de suicide, de désintérêt chez les jeunes ", en concluent les auteurs.

Ce un rapport est extrêmement sévère sur la société. Certains auraient peut-être préféré que ces chercheurs décrivent la déresponsabilisation des jeunes comme si elle dépendait de leurs propres choix, mais tel n’est pas le cas.

" Le décrochage scolaire est porteur de tous les autres décrochages, comme nous l’avons découvert dans cette recherche. Pourquoi alors ne pas en faire un lieu de mobilisation? Nos préoccupations spirituelles, disent les chercheurs, peuvent très bien s’y inscrire. D’autres, par le fait même, découvriront son importance dans la vie individuelle et collective. La dignité humaine, n’est-ce pas aussi celle de gagner son pain et de nourrir les siens? Il est plus que temps de réarticuler les tâches les plus matérielles et les tâches les plus spirituelles. Cela concerne tout le monde. "

" Dans cette recherche, révèle-t-on, souvent du fond de leur vie et de leur conscience, du fond de leur présent et de leur avenir, bien des jeunes nous ramenaient au To be or not to be, et à d’étonnantes questions de vie ou de mort sous la surface d’un discours dont la banalisation servait de masque pour cacher leurs brûlantes inquiétudes.

 

  • Le drame silencieux et les cris codés

" Le moins que l’on puisse dire c’est que les résultats de nos recherches ne correspondent pas beaucoup aux sondages qui ont été faits ces dernières années auprès des jeunes – et cela me paraît extrêmement important. – Ceux-ci [les sondés] sont habitués à donner les bonnes réponses à des questionnaires écrits pour obtenir une bonne note! Les sondeurs semblent ignorer cette donnée élémentaire. C’est un peu comme les sondages de la satisfaction au travail qui donnent des taux de satisfaction de 80 à 85 %! C’est se dévaloriser à ses propres yeux que de se dire insatisfait de son propre travail.


" Nous sommes
toujours ici
dans la logique d’une culture
narcissique
du bien paraître. "

" Nous sommes toujours ici dans la logique d’une culture narcissique du bien paraître. Ce n’est donc pas une pure question de méthodologie scientifique. Ce refoulement du tragique nous l’avons constaté tout au long de cette recherche. Et nous ne tenons pas à nous en faire complices dans ce rapport. "

L’intérêt de cette étude vient de ce qu’elle porte sur un diocèse qui est à la fois très diversifié : un peu ville, un peu banlieue, un peu campagne. Saint-Jérôme est un milieu très représentatif de l’ensemble du Québec. C’est la raison pour laquelle il faut donner de l’importance aux résultats d’une étude comme celle-là. Sans oublier qu’elle a été menée par une équipe d’une quarantaine de personnes sous la direction de Jacques Grand'Maison. C’est du sérieux, donc.

" ‘ Tout le monde il est beau, tout le monde il est fin ’, se loge aux antipodes de la situation réelle des jeunes ou des adultes. La plupart des gens présentement essaient de se débattre dans des conditions très difficiles. Et les plus vulnérables de tous sont les jeunes, estime l’auteur – qui rapporte quelques témoignages de certains d’entre eux. – ‘ Nous, on en a encore pour longtemps… on essaie de ne pas y penser… on ne veut plus y penser… puis on a même plus le goût d’y penser. ’ Une remarque mille fois entendue.

" En bout de ligne,
on se demande si
tout rebondissement
individuel ou collectif
ne dépendra pas d’un
formidable acte de foi,
au-delà d’une lucidité
qui sait trop bien les
gros déficits
actuels. "

" Par la clôture même du discours qu’elle marque sans équivoque devant ces questionnements décisifs, une telle remarque nous oblige à reconnaître la profondeur des blessures, commentent les auteurs. En bout de ligne, on se demande si tout rebondissement individuel ou collectif ne dépendra pas d’un formidable acte de foi, au-delà d’une lucidité qui sait trop bien les gros déficits actuels. Nous misons justement sur cette capacité de rebondissement des êtres humains, tout au long de leur histoire. Elle est toujours là. Nous l’avons ressentie chez combien de jeunes. Encore faut-il les mettre vraiment au défi.

" Au-delà des solutions politiques et socio-économiques nécessaires, les jeunes ont besoin de rencontrer des adultes crédibles qui croient à ce qu’ils font, qui tiennent leurs engagements, qui ne démissionnent pas devant l’avenir à faire. "

" Les jeunes les plus blessés, sont ceux qui vivent dans des milieux où l’on ne croit en rien ni personne. Ces milieux ne sont pas seulement dans le monde de la marginalité. On en trouve aussi dans les classes les plus aisées. Oui, il y a un drame spirituel en-dessous de cela. Qui ose en parler? " Étonnant!

Dans les conclusions générales de ce cahier d’étude pastorale qui s’intitule Le drame spirituel des adolescents : profils sociaux et religieux, paru chez Fides, les auteurs font observer :

" À la surface des discours des adolescents, on trouve les croyances qui circulent dans notre société actuelle. Mais dans leur récit de vie, nous avons découvert un drame de fond qui retentit tout autant dans leurs rapports aux autres que dans leur quête d’identité. Nous l’avons signalé plusieurs fois au fil des extraits d’entrevues dont nous avons fait état dans ce dossier.

" Les adolescents nous ont laissé entendre combien c’est difficile aujourd’hui de croire aux autres, et à travers ceux-ci, au monde, à la société, à l’amour, à la justice, à l’avenir. "

  • L'absence de spiritualité et la difficulté de croire en l'Autre

" Avant toute question de transcendance, se pose d’abord pour eux un formidable problème d’altérité (l’autre) qui va jusqu’à rendre très problématique leur foi en eux-mêmes. " S’ils peuvent n’avoir foi en personne, en rien autour, voilà le noyau du problème, en somme.

Dans cet ouvrage dirigé par Jacques Grand'Maison, on fait état d’un certain vertige présent chez les jeunes et chez des adultes.

" Quel monde aurons-nous si nous ne croyons plus en rien ni personne? se demande-t-ils. Même le simple fait de vivre ensemble apparaît un objectif, une mission impossible. N’est-ce pas le premier ressort de toute socialité qui est mise ici en cause? Derrière les crises collectives des dernières années chez nous, derrière l’escalade de la violence, derrière l’impuissance politique, derrière le caractère éphémère des liens les plus fondamentaux de l’affectivité, de la famille, n’y aurait-il pas ce drame spirituel de la difficulté du croire qui précède, accompagne et dépasse le savoir et l’agir, le rapport à l’autre et à soi, la confiance en l’humanité et en Dieu (quel que soit le sens que l’on donne à ce mot)?

" La surdétermination de l’ici et maintenant dans le discours des interviewés est pour nous un indice de la crise du croire dans un de ses rôles majeurs, celui d’ouvrir un horizon possible. "

" […] Nos entrevues nous révèlent une sorte de dissolution des bases premières de cette confiance originaire qui fonde le croire en l’humain possible, et en une cité possible. Et si le décrochage scolaire – cette question revient souvent dans leur discours, mais ici on place le phénomène dans une autre perspective – n’était qu’un des symptômes de cette crise spirituelle? Et si cette crise narcissique n’était que l’envers de cette difficulté de croire en l’autre et aux autres? Et si notre muette perplexité devant tant de tentatives de suicide chez les adolescents venaient des nouveaux interdits face à toute explication d’ordre spirituel?

" Chaque problème social des adolescents peut être réduit à un phénomène marginal. Mais ressaisis ensemble, ces problèmes sociaux n’ont plus rien d’exceptionnel. Et l’on ne peut plus en ignorer les profondeurs morales et spirituelles, peu importe nos positions religieuses ou pas, et nos diverses options morales ou idéologiques. Dans une perspective positive, l’enjeu de fond ici est la capacité d’engager sa propre histoire avec celle des autres. C’est là où peut naître une nouvelle espérance entreprenante. "

 


   
 

Les six stades de l’évolution
et l’apprentissage de l’éthique

D'après:
KOHLBERG,
Lawrence.
Masculin Féminin :
mieux vivre
avec l'autre
,
Éd. Larousse,
Coll. " 
Psychologie
et vie quotidienne,
1990.

En me replongeant dans les travaux de Lawrence Kohlberg, j’ai trouvé une application de la réflexion qu’on vient d’avoir à partir de ce rapport publié sous la direction de Jacques Grand’Maison.

" Au début de l’adolescence, on se préoccupe de la société en tant qu’institution et on cherche à empêcher un effondrement du système. À la fin de l’adolescence, on va souvent plus loin : on commence à réfléchir sur l’organisation même du système ", explique Kohlberg.

Pour lui, il y a six étapes de l’évolution – ici il n’est pas question de religion mais d’éthique et de morale – quand il s’agit de comprendre comment normalement un jeune doit évoluer dans le but de développer un comportement éthique. Et ces six stades, je vais les donner comme si c’était un enfant qui les exprimait :

  1. De trois à six ans, l’enfant se demande : est-ce que je serai puni?
  2. De cinq à neuf ans : est-ce que je serai récompensé? On s’affine avec les années…
  3. De sept à 12 ans : que va-t-on penser de moi?
  4. Puis le quatrième stade, de 10 à 15 ans : et si tout le monde faisait comme moi?
  5. Un cinquième stade, parfois dès 12 ans : devrais-je me sentir obligé de le faire?
  6. Et finalement, le sixième stade : cela s’accorde-t-il au principe universel?

On ajoute ici que ce dernier stade est plutôt exceptionnel et que ce n’est pas une question d’âge. Cela peut arriver lorsqu’on est très jeune ou, au contraire, très vieux. Un peu plus développée, cette grille très intéressante illustre les six stades de maturité croissante dans le jugement moral, si vous voulez. C’est une façon d’aborder la question de la spiritualité et de la place de l’homme dans la société et dans l’Univers. Quant à moi je trouve ça très important.

" Chaque stade représente une évolution, moins sur le plan du comportement que sur celui des raisons évoquées pour expliquer une décision. Bien que de nombreux sujets n’atteignent jamais les stades les plus élevés, Kohlberg pensait que tout le monde partout passait par ces phases successives. [ …]

Les deux premiers stades sont ‘ préconventionnels ’ – ils ont donc lieu avant que l’individu prenne conscience des conventions sociales. – Nos raisons de faire ce qu’il faut n’incluent pas encore un engagement personnel envers des conventions sociales. Nous agissons par peur de la punition et pour les récompenses que les détenteurs de l’autorité (les parents par exemple), peuvent nous donner.

" Au stade 1, nous cherchons surtout à éviter la punition.

" Au stade 2, nous apprenons qu’il est dans notre intérêt de bien agir parce qu’il y a des récompenses à la clé.

Les deux stades suivants sont ‘ conventionnels ’. Ce n’est plus l’individu mais le groupe détenteur du pouvoir, tel que la famille [ …] .

" Au stade 3 (entre 7 et 12 ans), nous ressentons le besoin d’être une personne bien à nos propres yeux et à ceux des autres. Nous nous soucions des autres membres de notre groupe et désirons préserver des règles et un pouvoir engendrant un comportement prévisible. Nous faisons la distinction entre les bonnes et les mauvaises intentions et actions.

Au stade 4 (entre 10 et 15 ans), nous commençons à nous préoccuper de la société en tant qu’institution. Nous voulons empêcher le système de s’effondrer et, en réfléchissant au bien-fondé d’une action, nous nous demandons : ‘ Et si tout le monde faisait comme moi? ’ "

Ensuite, il y a les stades " postconventionnels ", au-delà des balises de la société.

" Au stade 5 (dès 12 ans pour certains), nous avons l’impression d’avoir un engagement contractuel, librement consenti, envers notre famille, nos amis, et dans notre travail. – Encore ici, nous voyons l’importance de développer le sentiment social, parce que tous ces stades ne se traversent pas très bien pour celui qui ne voit que lui dans l’Univers, qui ne voit pas les autres, et qui ne voit pas la place de la société, etc. – Il faut que les droits et les devoirs se fondent sur une estimation rationnelle du profit maximal que chacun pourrait tirer de l’existence de règles.

" Au stade 6, stade exceptionnel dans le développement moral, les jugements du bien et du mal sont influencés par un sentiment d’engagement personnel vis-à-vis de principes moraux universels et par la distinction que l’on opère entre les principes et les règles pures : celui qui a cette approche admet que les lois et les accords sociaux ont une certaine validité parce qu’ils s’appuient sur de tels principes, mais il a le sentiment qu’il doit respecter ces principes moraux même s’ils entrent en conflit avec la loi. " La liberté commence à ce stade-là : ça peut être dès 12 ans, mais ce n’est pas le cas nécessairement pour tous. Ensuite, la démarche aboutit sur : Cela s’accorde-t-il avec le principe universel? Ce qui n’est pas rien.

  • Des balises morales et éthiques comme piste de solution

Si l’on se situe par rapport aux jeunes dans une perspective comme celle-là, en leur indiquant où se trouvent les balises, et qu’on en donne l’exemple également, il me semble que cela est susceptible de les empêcher de se perdre en cours de route. Comme un tuteur qu’on place pour éviter que la tige ne plie trop lorsqu’elle est encore fragile, nous devons les guider et les accompagner.

Je voulais donner l’exemple d’une approche qui ne soit pas nécessairement religieuse, dogmatique, etc., mais qui répondrait à un besoin de spiritualité tout en prenant appui sur la morale et l’éthique.

 

 


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