Saison
1999-2000
Émission du jeudi 11 mai 2000
 

Face au virtuel, où s’en va la réalité?

Une bonne question, mais une de ces interrogations décontractées. Il est bien de s’interroger, d’interroger l’Univers, mais sans jamais cesser d’être décontracté, ou presque.

 

La sagesse du bonheur :
dans l'action et la tranquillité

D'après : LE NINÈZE, Alain. " Penser, dire la sagesse – Le bonheur du sage ",
IN La sagesse, Éd. Autrement, Coll. " Morales ", 2000.

Au fond, je me rends compte que j’ai toujours été fasciné par l’action, et ça m’amène à me demander ce que j’ai pu faire dans ma vie dans le domaine de la recherche de la sagesse, d’une certaine tranquillité de l’âme ou de l’esprit. Mais l’action cela suppose de la détermination, le goût peut-être au combat, et les aptitudes qu’il faut avoir et qu’il faut exercer, dans une certaine mesure. L’action ça ne se passe pas sans détermination, sans combat, mais par rapport à quoi? Par rapport à la tranquillité. Heureusement, il y a un concept qui nous sort de toutes les misères dans la vie, c’est celui de la Voie du milieu. Si vous êtes capable de trouver un équilibre entre la tranquillité de l’âme, d’une part, et, d’autre part, dans la détermination, dans l’engagement dans l’action, vous êtes heureux. J’espère que je ne vous apprends rien. C’est un peu la thématique que nous allons aborder dans cette émission, car j’ai trouvé un ouvrage très intéressant qui s’intitule La sagesse : la force du consentement.

 

Cet ouvrage est paru aux éditions Autrement, dans la collection " Morales " que vous connaissez sûrement car j’y reviens fréquemment. Elle fait souvent appel à des auteurs qui ne sont pas nécessairement connus mais qui sont très intéressants; de ces intellectuels qui sont parfois un peu dans l’ombre, mais qui ont des choses importantes à dire. On les fait travailler sur des thématiques comme, par exemple, la sagesse.

Le propos que je vais vous tenir aborde la question du point de vue de la tranquillité, parce que la sagesse doit se trouver quelque part dans la tranquillité, bien sûr, pour aboutir au bonheur. Ça nous tient très à cœur le bonheur. Mais on va aussi parler de l’action et comment l’engagement dans l’action contribue également au bonheur. Je tenais à vous donner le programme dès le début parce qu’étant donné que vous allez entendre parler de concepts qui peuvent sembler contradictoires…

Monsieur Languirand, pourquoi parlez-vous de la tranquillité et en même temps de l’engagement dans l’action? Il y a une différence entre les deux, bien sûr, mais dites-vous que c’est complémentaire dans mon esprit et aussi, je pense bien, dans l’esprit des auteurs qui ont traité la question dans ce collectif. Ce collectif est dirigé par Alain Le Ninèze, professeur de philosophie, qui se pose ce genre de questions : on va donc profiter un peu de sa réflexion et de celle des auteurs qu’il a regroupés.

 

 
  • La quête du bonheur

La sagesse, normalement, repose sur la tranquillité de l’esprit, soit. Mais c’est la quête du bonheur qui est l’objectif déclaré de toute sagesse, nous dit Alain Le Ninèze, qu'elle soit épicurienne, stoïcienne, bouddhique ou taoïste (j’aime bien ce rapprochement entre ces deux écoles, Orient et Occident). Et cette quête part du constat que la vie est souffrance. Si vous n’êtes pas capable de voir que la vie est souffrance, alors là vous ne pourrez pas facilement vous en tirer puisque vous n’aurez conscience d’à peu près rien… [rires]

" Deuils, maladies, douleurs de l’exil ou de la séparation, autant de maux qui font partie de l’existence humaine et que le sage essaie d’affronter au lieu de les subir. Subir le malheur, en effet, c’est prendre la souffrance de plein fouet, c'est risquer de souffrir sans limite; l’affronter par certaines attitudes d’esprit – voire s’y préparer par certains exercices mentaux –, c’est se donner les moyens, sinon de la dominer du moins d’en atténuer les effets dévastateurs. Il y a dans la souffrance une visée thérapeutique, un aspect ‘ médecine de l’âme ’.

" À côté de ces souffrances inévitables, il y en existe d’autres dont on peut se mettre à l’abri par le moyen le plus radical qui soit : en remontant à la cause et en supprimant cette cause. On aura compris qu’il s’agit de la passion, source unique et commune de toute souffrance morale. " Encore là, il y a une certaine équivoque. J’aime bien l’idée dans la vie d’avoir la passion de faire quelque chose, mais la passion on l’entend aussi comme une source, justement, de souffrance car elle est très souvent faite d’attentes et également d’espoir. Ah l’espoir! Qui nous empêche de vivre ici, maintenant.

Il y a un mot que j’ai déjà employé à plusieurs reprises à l’émission – pour tenter d’y comprendre quelque chose moi-même : ataraxie. Ataraxie c’est un mot grec qui nous vient de la pensée des philosophes grecs de l’Antiquité et il signifie " absence de troubles ". À ce propos, Alain Le Ninèze, écrit dans un sous-chapitre intitulé " La tranquillité de l'âme " :

" Le bonheur du sage, en définitive, se définit comme absence. Absence de douleur physique, par exemple, l’absence de ces maux qui accompagnent désirs et passions. " C'est également la capacité de prendre un certain recul, un certain retrait pour ne pas dire une certaine distance par rapport à la réalité.

 

 

Vous voyez, on dirait qu’il y a une opposition entre la vision ataraxique, qui suppose de prendre une certaine distance par rapport à l’action, et une autre voie, celle de l’action, qui suppose une détermination, une acceptation du combat, de l’affrontement, etc. Je reconnais volontiers qu’il y a bien une opposition entre les deux, c’est même paradoxal. Mais il faut être capable d’accepter les deux visions : il y a des moments où il faut que j’adopte certaines attitudes qui sont de nature ataraxique et qui vont, par exemple, me permettre de prendre du recul par rapport à mon entreprise de vivre, et à d’autres moments, c’est l’engagement, au contraire, qui va m’assurer le Bôoonnheur! Pour en venir à ce rapprochement qui m’intéresse beaucoup entre la vision occidentale, méditerranéenne si vous voulez, mais occidentale quant à nous puisque la civilisation grecque est l’une des racines de la civilisation occidentale – qui est l’ataraxie donc, et le nirvana bouddhique.

C’est évident que l’extinction du désir entraîne un état de grande paix, de tranquillité, mais la grande difficulté, c’est justement de parvenir à supprimer le désir.

" Bonheur suprême résultant de la guérison de tous les tourments suscités par le désir ", dit ici l'auteur. C’est évident que l’extinction du désir entraîne un état de grande paix, de tranquillité, mais la grande difficulté, c’est justement de parvenir à supprimer le désir. Si on pouvait désirer moins, on serait plus heureux. Quand on regarde la télévision qui nous sollicite à cœur de jour, les journaux, la publicité qui est faite partout pour augmenter le désir. Ce qui fait augmenter les besoins et de là, cela fait aussi augmenter la détresse, pourrions-nous dire.

 
  • Le consentement

Je vous ai dit en passant que le sous-titre de l’ouvrage est La force du consentement. À ce propos, un autre sous-chapitre s'intitule " Dire oui au monde ".

" ‘ Le seul mot de la sagesse, c’est oui ’, dit Swâmi Prajnânpad – qui a été le maître à penser, en particulier, de Arnaud Desjardins. – Étrange oui, pourtant, qui commence par une série de non, remarque notre auteur : non aux passions, non au désirs, non aux attachements humains… – mais oui à tout ce qui arrive : oui à l’accident, oui à la séparation, oui au changement, en particulier. – Cette idée selon laquelle ‘ le fait d’aimer le monde est le propre de toute sagesse ’ mérite, on le voit, quelque réflexion. " Réflexion qui va nous entraîner vers une vision qui tiendra davantage de la Voie du milieu. On le dit justement un peu plus loin.

" S’il y a, dans le bouddhisme, un refus de l’humain qui peut rebuter […], si l’on peut voir, dans l’idée grecque de mesure, une sorte de prudence frileuse qui peut ressembler à une peur de la vie, on trouve chez Confucius – Maître K’ong –, une conception de la Voie du milieu qui semble échapper à de telles critiques ", critiques pouvant passer d’un extrême à l’autre, ou d’une attitude inspirée par la tranquillité de l’esprit ou par l’idée de sagesse, au sens tranquille du terme, et d’autres attitudes qui sont déterminées par la volonté d’agir et de s’engager à fond dans le quotidien de la vie.

À supposer que je saisisse l’importance de développer certaines qualités et d’entretenir à l’occasion certaines attitudes qui vont s’inspirer du recul, de la distance afin d’atteindre la sagesse au sens de la tranquillité de l’âme, je ne serai pas un être complet si je vis en retrait du monde. Il faut donc s’éloigner d’une vision trop restreinte.

Ici l'auteur va très loin, car il affirme, à la fin de son ouvrage que :

" Une telle conception nous amène à rompre avec l’idée-force des sagesses antiques – si on les prend à la lettre, bien sûr – (notamment grecque ou bouddhique) : celle d’une ataraxie résultant d’un détachement volontaire. L’homme détaché, dés-attaché – à supposer qu’il puisse exister –, serait une coquille vide, un zombie : sa liberté s’annulerait de n’être employée que négativement (refuser les liens); sa pensée tournerait en rond de n’être centrée que sur cette obsession égoïste (préserver sa paix intérieure). Le monde d’aujourd’hui nous interpelle de toutes parts; nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas ce qui s'y passe. " On rappelle un peu ce qui se passe dans le monde actuellement et toutes les raisons qu’il peut y avoir de s’engager.

Lorsqu’on parle de changer le monde, je pense à cette formule de Confucius :
" Si le monde était parfait, je ne m’emploierais pas tant à essayer de le changer. "

Il s’agit de cultiver une attitude de tranquillité pour pouvoir investir davantage d’énergie dans le rapport à la collectivité

 

Il y a un paradoxe tout de même, nous fait remarquer l'auteur, dans l'individualisme moderne, et c’est l’une des idées-forces de ce livre : " Que la sagesse ne puisse plus être pensée comme une solution strictement individuelle. Qu’elle doive nécessairement intégrer la dimension morale – c’est-à-dire songer au rapport avec la collectivité. – Il est devenu impossible aujourd’hui de vouloir se sauver tout seul. " Oh, tripative pensée! Il ne s’agit pas d’une fuite quand on parle de l’ataraxie, de la tranquillité : il s’agit de cultiver une attitude de tranquillité pour pouvoir investir davantage d’énergie dans le rapport à la collectivité, dans une perspective de co-responsabilité de sa propre vie et du monde. (Ce qu’on est savant aujourd’hui! [rires])

" S'il faut repenser au lien qui nous unit aux hommes, il faut également reconsidérer celui qui nous relie au cosmos – à l’ensemble. – Celui-ci, on le sait, dépend de la vision que nous avons de notre être-au-monde… "

 

 
  • L'action

Il y a une sagesse de l’être et il y a une sagesse de l’agir. Il faut arriver à trouver une complémentarité entre les deux :

" Or, si être c’est agir, la question se pose différemment, explique A. Le Ninèze : mieux vaudra, pensera-t-on, être de façon délibérée… […] Là encore, tout est question de mesure. Quand à l’action au sens propre du terme, celle qui vise à changer l’ordre des choses ou à l’infléchir, elle se heurte toujours à ce oui qui est le fondement de toute sagesse : à quoi bon agir si l’on aime le monde? si l’on y adhère sans réserve? si l’on refuse l’idée d’un mieux possible? Cet espoir d’autre chose est ce qui nous empêche de coïncider pleinement avec notre être et avec la réalité du monde. "

On nous rappelle l’importance de dire oui à ce qui est, c’est-à-dire d’adapter ses attitudes au contexte de la réalité auquel on doit faire face tous les jours.

" Reste l’action – puisque le non-agir est moralement impossible puisque l’injustice perdure –, mais l’action sans espoir et sans illusions, nous rappelle l'auteur : l’action quand même, envers et contre tout, parce que la raison et l’amour nous y portent. – Que j’aime ça! – À défaut de finalité, cette motivation peut suffire. Le oui de la sagesse, paradoxalement, peut donc prendre aussi cette forme : cet agir-pour-autrui qui nous meut comme une force vitale et qui, parfois, nous pousse au refus ou à la révolte contre un ordre des choses qui bafoue l’humanité. " C’est donc ça qu’ils voulaient nous dire! Que si on entendait la tranquillité de l’âme comme un repli par rapport au monde, par rapport à la nécessité qui nous appelle d’intervenir dans le monde, on a perdu le sens des choses.

" Approuver le monde, c’est approuver un monde humain – qui ne l’est pas en soi : il ne l’est que dans la mesure où l’homme l’humanise par son action. "
On est arrivé à une formule qui nous permet de faire la fusion entre les deux approches.

 

 

À un moment, on parle de Camus :

" Le Camus humaniste qui rompt avec l'esthétisme du Mythe et propose, dans La Peste, une morale de l’urgence. Une morale purement pratique, justifiée par l’existence concrète du mal – et seulement par cela : pas de sens ou de finalité transcendante chez Camus, pas de fondement métaphysique. La seule justification de cette morale, c’est d’être une morale de la ‘ compréhension ’ et de la ‘ sympathie ’. ‘ Il faut faire ce qu’il faut ’, écrivait-il dans La Peste, au quotidien, pour soulager les misères des hommes. D’où des valeurs qui sont celles de la solidarité, de la fraternité. "

 

C’est terrible à dire, mais plus on se rapproche de la vie sans espoir, plus on est libre


Comte-Sponville

  • La sagesse désespérée de Comte-Sponville

En toute simplicité, pour ajouter un petit post-scriptum aux propos que je vous communique depuis un moment, pour vous parler d’un autre philosophe, André Comte-Sponville, l’un de nos préférés à l’émission : " Comte-Sponville qui fait du désespoir la condition de la sagesse. " Comprenez-le bien : c’est dans le sens de rompre avec l’espoir parce qu’il nous empêche de vivre dans l’ici maintenant; il nous empêche de vivre, en somme. C’est terrible à dire, mais plus on se rapproche de la vie sans espoir, plus on est libre. Les gens accordent tellement d’importance à l’espoir, et pourtant c’est un piège, comme la loterie.

" Pour lui, explique Le Ninèze, la sagesse désespérée débouche sur une ‘ béatitude ’ qui naît de la pleine acceptation liée à la connaissance de notre condition : ‘ […] ce renversement n’est pas un pur jeu verbal mais l'effet d’une connaissance. ’ " Le fait de vivre ici et maintenant apporte une lucidité.

Chez lui, également, on trouve une synthèse entre les contraires. Dans son cas, c’est désespoir et béatitude qui en sont les deux éléments. " Cette sagesse, poursuit Le Ninèze, intègre la souffrance, la mort, le non-sens désespérant du monde, la solitude, ou la déréliction de l’homme. Elle intègre cette douleur ou cette ‘ horreur ’ de vivre. Elle l’intègre, elle l’approuve, elle la convertit même en joie par la lucidité . "

Quand on voit clairement et que le monde nous devient plus transparent, on devient plus lucide, on souffre moins. J’espère que c’est vrai… [rires] Car René Char disait : " La lucidité est la blessure la plus proche du soleil "…

 

 


  
  Les questions philosophiques pour préparer le 3e millénaire
D'après :
" À l'aube de
l'an 2000 :
À quoi pensent les
philosophes ",

Ça m'intéresse,
N° 217, mars 1999.

Au début de l’émission, je vous disais : face au virtuel, où donc est passée la réalité? Il y a toute une réflexion là-dessus. On va se retrouver, encore une fois, en compagnie de philosophes et aussi d’un sociologue : Jean Baudrillard.

  • Jean Baudrillard : où est passée la réalité?

Pour Jean Baudrillard, le réel tend à s’effacer devant le " simulacre ", dit-on dans un article de Ça m'intéresse qui traite de la pensée des philosophes à l'aube de l'an 2000. Cela me fait penser aux Otakus, un bel exemple de cela. Vous savez, ces jeunes Japonais dont on vous a parlé précédemment qui vivent tellement dans le monde virtuel, qu’ils sont coupés, isolés, schizoïdes par rapport à la réalité. La réflexion de Baudrillard à ce propos est la suivante, telle que la rapporte l'auteur de l'article.

" Le développement explosif de l’image, la surmédiatisation de la ‘ société du spectacle ’, l’apparition de sociétés dites ‘ virtuelles ’ […] : le monde moderne ne sait parfois plus distinguer la réalité de ses représentations. Tout ne serait-il donc devenu, comme l'écrit Jean Baudrillard, que ‘ simulacre et simulation ’? Le troisième millénaire remet au goût du jour l’une des plus anciennes questions de la philosophie, l’une de ses plus fondamentales aussi : qu’est-ce donc que la ‘ réalité ’? "

La réalité est-elle aussi un mensonge? Shakespeare dit quelque part : " La réalité est faite de la même affaire que les rêves " N’est-ce pas joli? Je me souviens que ça faisait partie du monologue de Prospéro, quand je jouais ce rôle dans La tempête.

" [La réalité] est-elle une matière inerte, autonome, ‘ objective ’, sur laquelle nous agissons en toute liberté, ou bien n’est-elle que l’une de nos subtiles créations ou artéfacts humains sociaux, culturels?, s'interroge l'auteur de l'article dont il est question. – Car on finit par prendre nos artéfacts culturels, nos symboles, etc., pour de la réalité. – Une interrogation qui a d'innombrables implications. Dans les sciences [par exemple], la réflexion nous a appris que nos théories ne sont pas des descriptions de la réalité mais des protocoles, qui nous permettent de prévoir. " C’est-à-dire une certaine façon de regarder la réalité.

 

C’est bien complexe tout ça… Autrefois c’était compliqué car on n’y comprenait rien, alors qu'aujourd’hui on comprend, mais c’est devenu complexe! Il y a aussi cette découverte que des scientifiques ont faite pour mieux comprendre les théories qui se dégageaient de la mécanique quantique, une méthodologie particulière de la physique : on s’est aperçu que si on faisait telle expérience et qu’on s’attendait à obtenir tel résultat, le résultat était bien celui qu’on attendait. On s’est mis à faire la même expérience un peu partout. Untel a fait telle expérience et il a trouvé tel résultat puis un autre a fait la même expérience et a trouvé un résultat opposé, pourquoi? Là on a découvert que celui qui a obtenu le résultat A était celui qui croyait que le résultat serait A, et que celui qui a obtenu le résultat B était celui qui croyait que le résultat serait B. C’est ce qui fait dire ici cette formule qui peut sembler bizarre si on ne sait pas d’où ça vient :

 

" L'on sait aujourd'hui que l’observateur crée en partie le monde qu’il observe ", poursuit l'auteur. C’est comme si l’observation du monde entraînait une transformation du monde dans le sens des croyances de l’observateur.

 
  • Samuel P. Huntington :
    le monde va-t-il s'unifier ou se diviser selon les cultures?

Cette réflexion sur le statut de la réalité m’amène à vous parler un peu de Samuel Huntington, un professeur de géopolitique qui est l’auteur, entre autres, d’un ouvrage qui s’intitule Le choc des civilisations. Il complète bien les propos que je tenais tout à l’heure. Au sujet de la réalité virtuelle, son interrogation est la suivante : " Le monde va-t-il s’unifier ou se diviser selon les cultures? "

Évidemment, tout le monde parle de la mondialisation et, personnellement, je trouve que c’est un mot fortement associé au commerce. Je n’ai rien contre le commerce comme tel, mais je préférais quand on disait ‘ conscience planétaire ’, car cela supposait que les marchés faisaient l’objet d’une décentralisation.

 

" Le 21e siècle sera non plus celui de la géopolitique mais celui de la géoculture "

" [Selon le professeur Huntington], le 21e siècle sera non plus celui de la géopolitique mais celui de la géoculture, – c’est-à-dire que les guerres sont de moins en moins de nature politique au sens territorial du terme [il y a encore des batailles de territoire, oui, je suis conscient de ça, mais il y en a moins quand même], et ce sont les cultures qui vont s’affronter à travers les religions, les ethnies, les conflits intellectuels, les conceptions différentes du monde et de la vie qui vont devenir sources de conflits latents et de guerre ouverte. C’est ce qui lui fait dire que le 21e siècle sera celui de la géoculture. – Si cette hypothèse permet d’expliquer le développement de l’intégrisme et les conflits en ex-Yougoslavie [au moment où il a écrit son livre, c’était l’actualité], elle repose aussi sur la prémisse selon laquelle les civilisations sont des univers incommensurables ", c’est-à-dire des univers qu’on ne peut contenir à l’intérieur d’une frontière.

Par exemple, si on parle de civilisation américaine, est-ce que la canadienne est incluse là-dedans? Oui, en partie. La québécoise? Oui, en partie. On voit qu’on a de la difficulté à circonscrire et à rendre les choses aussi séparées les unes des autres que du temps où l’on regardait notre géographie à l’école. Du moins quand moi j’y étais.

" Face à l’affût d’immigrés d’origines diverses, comment articuler les différences culturelles?, se demande l'auteur. En recourant à une norme unique, ‘ universelle ’, mais, en réalité, occidentale – c’est l’une des choses qui nous apparaissent dangereuses... – ou alors, comme le recommande le [Montréalais] Charles Taylor dans Multicularisme, par le biais de la formation de ‘ communautés ’. Bien difficile de trancher. La thèse de l’incommensurabilité des cultures semble pourtant très pessimiste, et elle a été déniée par l'histoire. […] l’Occident n’étant que le produit d’influences gréco-romaines, sémitiques et barbares […] reste à savoir comment coordonner des cultures différentes sans faire disparaître les plus faibles? Le débat même de la mondialisation. "

On pourrait y arriver plus facilement, il me semble, en favorisant plutôt le concept de conscience planétaire. Il m’apparaît que ça a quelque chose de plus respectueux envers les communautés que le mot mondialisation qui me paraît surtout relié au commerce.

 

 


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