| Saison 1999-2000 |
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SEMAINE THÉMATIQUE |
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Ceux qui militent dans des mouvements associatifs, communautaires, ou dans des groupements écologistes peuvent se réjouir, car on découvre maintenant que ces mouvements finissent par avoir de l’influence. Voyez, par exemple, certaines décisions qui ont été prises récemment à propos des mines antipersonnelles. Contribuer à réorganiser plus justement la société ou à faire le ménage de la planète, tout cela revient à travailler sur soi. C’est une observation qui ne diminue en rien l’impact du geste, non plus que le mérite même de l’engagement, mais de plus, il souligne la dimension auto-thérapeutique – regarde donc ça si c’est fin! – de l’activisme social. Mais oui! que l’on en soit conscient ou non, tout engagement de cette nature a un effet de retour positif.
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Peu
connu, Adler est surtout associé, en psychologie, à l’identification
d’un état psychique qui comporterait deux aspects : |
Je vous en ai déjà parlé, de Adler et de cet ouvrage, mais j’y reviens parce que je trouve que c’est intéressant de renouer avec ce grand psychologue qui fut l’un des pères de la psychologie moderne. À ma connaissance, Adler est celui qui a introduit le concept de sentiment social : alors ce n’est pas surprenant que l’engagement soit auto-thérapeutique puisqu’il permet d’exprimer justement le sentiment social, sentiment que Adler considérait comme un facteur d’équilibre psychique. Il n’est pas très connu, Adler : son nom est surtout associé, en psychologie, à l’identification d’un état psychique qui comporterait deux aspects : le complexe de supériorité et le complexe d’infériorité. Il a, du reste, depuis longtemps insisté sur le fait que " être homme, c’est se sentir inférieur ". Être homme au sens d’humain, bien sûr. (Mais peut-être que les hommes sont plus inférieurs, finalement… [rires]) Bref, c’est Adler qui a défini le syndrome d’infériorité qui se définit par le complexe de supériorité. Adler estime que
Son propos n’est
pas rassurant. Je ne veux pas trop m’éloigner de notre point de vue qui est celui de l’altruisme, du rapport aux autres, mais il y a un rapport évident avec le sentiment social et c’est ce qu’on va éclairer maintenant. |
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D’après A. Adler, une compensation réussie suppose que l’individu a su exprimer son sentiment social et s’ajuster à la collectivité. D’après lui, cet ajustement est un facteur d’équilibre psychique qui nous permet d’atténuer un certain sentiment d’infériorité. Dans le cas où le sentiment prend les proportions d’une névrose, cela devient un complexe d’infériorité et l’état exige une surcompensation qui est le complexe de supériorité. " Ce complexe, écrit-il à propos du complexe de supériorité, apparaît le plus souvent nettement dessiné dans l’attitude, les traits de caractère et l’opinion de l’individu persuadé de ses propres dons ou capacités, supérieures à la moyenne de l’humanité. – C’est ce qu’on appelle ‘ se prendre pour un autre ’… – Il peut aussi se révéler par les exigences exagérées envers soi-même ou envers les autres. " " La cause de cet
état névrotique Si vous avez 20 ans, vous avez probablement des doutes à propos de ce que je vous raconte là; si vous en avez 30, vous en avez un peu moins; si vous en avez 40, vous en avez beaucoup moins, et si vous vous approchez de la soixantaine, il y a de fortes chances que vous n’en ayez pas du tout. [rires] " Toute analyse
d’une aberration psychique |
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John C. Eccles, dans un de ses ouvrages importants qui a été traduit en français sous le titre Évolution du cerveau et création de la conscience, traite du développement de l’altruisme. Prix Nobel de médecine, Eccles est un neurologue qui s’est beaucoup intéressé à cette question de l’altruisme à propos du développement du cerveau. Il rappelle que le terme " altruisme " a été introduit au 19e siècle par Auguste Comte pour désigner un type particulier d’attitude morale : l’altruisme c’est quand une personne cherche à faire le bien d’autrui sans escompter de son attitude le moindre avantage personnel. Une définition intéressante. " Le véritable altruisme se caractérise par deux traits essentiels, explique Eccles,
" L’intention ne concerne que les relations interpersonnelles. " Au fond, il n’y a pas d’autre intérêt que la qualité des relations interpersonnelles. |
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C’est ici que Eccles se lance dans l’observation du comportement des animaux. (Nous en avons déjà parlé ces derniers jours, mais quand on se met à fouiller dans ces ouvrages, les informations se recoupent, bien sûr. Par exemple, il y a toujours un chapitre consacré à démontrer que les animaux ont un sens de l’altruisme.) " Notre démarche pour tenter de déterminer les premières manifestations d’altruisme nous amènent maintenant à nous tourner vers les hominidés, poursuit Eccles. Je proposerai tout d’abord de considérer le partage de nourriture, sur un lieu de vie communautaire comme la première manifestation d’un comportement altruiste. – On y trouve son intérêt c’est évident, parce que si on vit seul, on ne reçoit pas la nourriture que les autres sont disposés à nous offrir et on risque d’être attaqué par des vilains ou des vilaines. – Vient ensuite la conception d’une famille nucléaire – une sorte de noyau à l’intérieur de la communauté –, premier stade d’une organisation sociale altruiste avec, comme première trace observable, laissée il y a plus de 3,6 millions d'années le déplacement en groupe. " |
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Curieusement, lorsqu’on creuse cette question-là, on en arrive aux rites funéraires. Eh bien, il n’y en a pas chez les animaux, figurez-vous. Ça se rencontrait cependant chez l’homme de Neandertal. On a appris récemment que l’homme de Neandertal n’a pas de descendant : c’est une branche qui s’est arrêtée à un moment de l’évolution. Il y a des gens pour dire que l’homme du Neandertal était plus gentil que celui qui est notre ancêtre, alors c’est peut-être de là que vient le mythe de Caïn et Abel. Abel ayant été tué par Caïn, nous serions donc tous les fils de Caïn, n’est-ce pas? " Les rites funéraires de l'homme de Neandertal constituent déjà une manifestation de comportement altruiste. On peut supposer qu’il existait alors une reconnaissance de soi et une reconnaissance des autres comme individus ", dit Eccles. On imagine mal des rites funéraires sans qu’il y ait cette conscience d’être. Il a bien fallu qu’un individu se dise à un moment : " Lui ce n’est pas moi, c’est l’autre, je suis conscient de ça. Il vient de mourir et je l’enterre, et j’ai une croyance qui est associée à ce geste-là. " On a exhumé à un moment (et ça revient souvent dans plusieurs ouvrages), le squelette d’un homme adulte du Neandertal qui, semble-t-il, souffrait d’un handicap physique dès sa naissance et qui aurait été aggravé par des blessures ultérieures. Cela prouve que malgré son état physique, il s’est maintenu en vie jusqu’à l’âge de 40 ans et on comprend qu’il aurait été impossible pour lui de se rendre à cet âge si les autres ne l’avaient pas pris en charge. C’est intéressant comme information. |
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" Ce n’est pas là une valeur dont parlent volontiers les médias : l’altruisme ne se vend pas bien! " dit Eccles |
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L’altruisme, ça ne va pas nécessairement de soi : lorsqu’on étudie la question, on se rend compte que très souvent ce sont des comportements agressifs contrôlés qui ont amené des gestes altruistes. Sherrington, un grand scientifique qui a beaucoup influencé Eccles, évoque de manière saisissante les mystérieuses origines de la moralité par voie de conséquence de l’altruisme. " L’évolution
biologique dit Eccles. |
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" L’évolution
culturelle prend le relais de l’évolution biologique |
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J’ai retrouvé des notes que j’ai rédigées il y a très longtemps, au point que j’ai du mal à les déchiffrer ou défricher… [rires]. C’était à propos d’une étude intitulée en anglais Helpers High (le sentiment de bien-être chez ceux qui rendent service aux autres). On dit ici qu’après avoir fait de l’exercice, on éprouve un certain sentiment de bien-être – qu’on appelle un high en langue anglaise – que l’on peut définir comme un état de calme, marqué par une diminution du stress physique et émotif; c’est l’un des bénéfices de l’exercice. Or, des études ont montré qu’on éprouve le même état de bien-être, de calme, de diminution du stress, etc. lorsqu’on aide les autres, dans la période qui suit toute intervention altruiste. |
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88 % des personnes rapportent qu’elles ressentent une sensation physique de stimulation pendant la relation d’aide |
Dans cette étude, on parle également des travaux de deux chercheurs du Bowling Green State University sur les effets de l’altruisme sur les émotions, altruisme au sens de relation de qualité aux autres. Il est pour ainsi dire démontré que c’est la sensation d’endorphines qui suscite cette sensation de bien-être découlant de la relation sociale avec les autres. Pourquoi? À cause de l’estime de soi, la satisfaction de soi ressenti, comme après l’exercice. On nous reporte à une étude qui a été faite par le docteur Irving Benson. Je me rends compte que ça remonte au tout début de l’émission Par 4 chemins : je parlais alors de ce médecin, car il avait écrit un ouvrage très important à l’époque, Relaxation Response, sur la méditation, les états de repos profond. C’est un cardiologue qui a fait l’apologie de la méditation au moment où tout le monde se foutait de la gueule de tous ceux qui en parlaient, et encore bien plus de ceux qui la pratiquaient. |
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Le Dr Benson explique que l’altruisme bien compris permet d’obtenir les mêmes états que les techniques de relaxation et de méditation. |
" Pendant des millénaires, on a mis au point des techniques permettant de s’oublier, de s’apaiser, écrit Benson, de parvenir à une certaine forme de vide mental et de susciter un ralentissement du métabolisme, une diminution de la pression sanguine. Ralentissement également du rythme cardiaque et autres effets bénéfiques pour la santé. " Dans son essai, le docteur Benson explique que l’altruisme bien compris (le service aux autres, le devoir aux autres lorsqu’il est assumé correctement) permet d’obtenir les mêmes états que les techniques de relaxation et de méditation. N’est-ce pas étonnant? Tout comme le yoga, la méditation et la spiritualité, au sens large du terme – toujours à cause de l’estime de soi, à cause de la satisfaction du sens que l’on donne à sa vie, etc. |
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C’est la qualité et pas nécessairement la constance du rapport aux autres, de l’attention au bien-être des autres, qui est un facteur de santé. |
" L’état de bien-être (de calme, de plénitude...) éprouvé est à l’opposé de l’agitation physique de l’individu soumis à un trop grand stress : respiration agitée, pulsations cardiaques accélérées, etc. " Aussi, le stress émotif suscite la sécrétion de corticostéroïdes, dit-on : associées au stress, ces substances chimiques produites par le système endocrinien ont des effets sur le système cardiovasculaire, en augmentant le taux de cholestérol. |
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C’est la qualité – et pas nécessairement la constance – du rapport aux autres et l’attention au bien-être des autres, qui est un facteur de santé, dit-on. Cela permet sans doute de comprendre pourquoi les gens qui s’investissent dans les organismes communautaires, par exemple, sont moins sujets à la maladie et vivent plus vieux que les autres, comme le démontrent certaines statistiques. On dit d’ailleurs que le calme de ces intervenants est en rapport avec la réduction du stress et on donne cet exemple : Pourquoi ceux qui soignent les autres dans les épidémies ne sont eux-mêmes que rarement touchés par la maladie? C’est la même explication. Mais on précise que l’effet est moins évident dans la relation d’aide auprès des gens âgés. Curieux… " L’altruisme, par
rapport à l’exercice, a un avantage, dit-on aussi : |
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WALSH, Roger N. & VAUGHAN, Francis E. Au-delà de l’ego, Éd. de La Table Ronde. |
" Avec le développement de la conscience émerge une nouvelle attitude envers la vie. Un aspect en est le désir conscient de travailler, de servir, de participer au processus de l’évolution, au drame cosmique, à l’accomplissement de l’humanité. " Cela suppose évidemment un certain développement de la conscience au départ. |
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L’idée,
c’est que l’émergence de la conscience est liée à
la découverte de l’altruisme, de la coopération ou de l’entraide,
mais sous une forme beaucoup plus engagée.
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Et d’avoir le sentiment qu’on participe au drame cosmique, à l’accomplissement de l’humanité, cela suppose la contrepartie : l’acceptation, le choix conscient de ce qui est, une façon d’être impersonnelle, non attachée à des résultats spécifiques; un sentiment d’amour impersonnel également. Cette formule revient souvent dans leur discours : un niveau de conscience plus développé. Walsh et Vaughan parlent aussi d’une nouvelle éthique qui devra remplacer " l’éthique fragmentaire qui repose sur le matérialisme du type croissance et consommation qui, à l’heure actuelle, domine le système économique et par conséquent l’ensemble de la société. L’établissement de cette nouvelle éthique nécessite la promotion de ces deux volets complémentaires :
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" Il ne peut y avoir de sagesse sans compassion. " |
À un moment, ils citent Fridjof Capra : " La plus forte influence de la pensée bouddhique sur ma pensée a été l’insistance sur le rôle central de la compassion dans l’obtention de la connaissance et de l’évolution de la conscience. Il ne peut y avoir de sagesse sans compassion. Ce qui veut dire pour moi que la science n’a aucune valeur si elle n’est pas accompagnée d’un intérêt social ", affirme ce philosophe. On a commencé avec Adler, on va finir avec Adler, qui insiste sur l’importance du sentiment social et du sens de nos responsabilités vis-à-vis nos semblables. Il définit, du reste, le sentiment social comme une coopération à l’avantage des autres : " Un élargissement du sentiment social protège de la névrose et/ou représente la condition de sa guérison. L’activisme social représente une compensation réussie du sentiment d’infériorité. C’est en quoi l’engagement serait auto-thérapeutique. " " Tous les problèmes
de la vie humaine exigent une aptitude,
À un moment, il a écrit cette formule étonnante : " L’homme fait partie d’un Tout. " Il se référait à l’homme en tant qu’animal social, mais appartenant aussi au cosmos. |
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