Saison 1999-2000
 

Émission du jeudi 9 avril 1998
Rediffusée le jeudi 6 janvier 2000


SEMAINE THÉMATIQUE
La voie, c'est les autres :
Émission N° 4
Nous arrivons à la quatrième émission de cette série thématique sur l’altruisme, la coopération, la solidarité...

 

 

 

 

   

La philosophie de l’altruisme

 

 


À un moment de ma vie, je me suis rendu compte qu’il y avait un sens dans la découverte des autres et dans la qualité du rapport qu’on entretient avec autrui, individuellement ou collectivement, et je me suis intéressé à cela pour savoir si c’était une source de satisfaction, si ça permettait de trouver un sens à la vie. Je suis certain que la compassion le permet, tout comme l’engagement.

La philosophie ne m’apparaît pas comme un exercice spéculatif et gratuit, mais comme le moyen de chercher un sens à ma vie, et d’inspirer chez moi un art de vivre quotidien qui m’incite à l’action juste.

 
  • Pourquoi la philosophie?

C’est un peu dans le contexte d’une recherche personnelle, encore une fois sur la philosophie, que je me suis intéressé à toutes ces questions d’éthique et de morale, de responsabilité personnelle et de responsabilité collective. Ma démarche ne procède pas d’une vision dogmatique, elle se définit au plan psycho-spirituel ou philosophique, si vous me permettez le mot en le prenant au sens large. La philosophie non pas comme un ensemble d’études, de recherches visant à saisir les causes premières de la réalité absolue, selon l’une des définitions qu’on en donne, mais plutôt comme une discipline visant à saisir les fondements des valeurs humaines.

Une autre définition, et celle-ci va davantage dans le sens de mes préoccupations. La philosophie ne m’apparaît pas comme un exercice spéculatif et gratuit, mais comme le moyen de chercher un sens à ma vie, et d’inspirer chez moi un art de vivre quotidien qui m’incite à l’action juste. La réflexion philosophique doit permettre non seulement de mieux saisir les forces en jeu, dans le monde comme en soi, mais aussi d’intervenir sur les vecteurs de l’évolution. Elle m’apparaît comme un préalable à l’action juste qui devient alors l’occasion d’un cheminement conscient.

  


La voie c’est les autres
, c’est le titre d’
un petit ouvrage qu’à la relecture je ne trouve pas parfait, loin de là (je pense que je vais arrêter de relire mes livres car je n’en trouverai aucun qui le soit, parfait, c’est bien évident) : il s’agissait du deuxième volume de la Collection " Jacques Languirand – Par 4 chemins ", paru aux éditions de Mortagne. Si c’était à refaire, il y a beaucoup de choses que je conserverais dans cet ouvrage, mais il y a aussi beaucoup d’éléments que je corrigerais ou que je supprimerais carrément – comme quoi, même quand on n’est pas perfectionniste, on peut parfois avoir une petite tendance à l’être, malgré soi...[rires]

  


  • La règle d’or de la Tradition :
    l’Autre c’est Moi

Cette idée d’aimer l’autre comme soi-même se retrouve dans toutes les grandes traditions philosophiques : on la retrouve donc dans les grandes traditions religieuses et philosophiques de l’humanité, comme dans les grandes mythes. La Tradition a toujours enseigné – et enseigne encore dans certaines écoles – que la voie qui mène à l’Éveil (à l’Illumination, à la Libération, à la Réalisation de soi ou du Soi ) passe par la pratique de ce qu’on appelle la Règle d’or ou le Principe de l’équerre. Je crois que ce sont les Chinois qui ont donné la définition de cette pratique. On la trouve abondamment commentée dans les propos de Confucius ou Maître K’ong, d’ailleurs.

Cette Règle d’or, elle est très simple :
ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas que les autres te fassent,
et fais aux autres ce que tu veux que les autres fassent pour toi.

C’est d’une grande clarté, d’une grande limpidité.
Je pense que si on la mettait en pratique, ne serait-ce qu’un peu plus, notre fonctionnement dans la vie serait beaucoup plus aisé aujourd’hui qu’à partir de systèmes qui sont très déshumanisants et déshumanisés dans leur façon d’opérer.

Il est certain qu’à travers ces systèmes on se fait beaucoup de tort les uns les autres. Je pense ici aux excès de la bureaucratie, à la nécessité de se représenter trois fois pour exposer un problème, par exemple, ou au nombre de billets de circulation qui sont donnés (et c’est parfois très discutable) pour tout et pour rien parce que l’on sait bien que peu de gens se donnent la peine de contester et de risquer une demi-journée pour une cinquantaine de dollars. Il y a partout dans notre quotidien des choses qui créent des embêtements aux autres…

 

D'après :
DUBOS, René.
Choisir d'être humain,
Éd. Denoël/ Gonthier.

 
  • Exemples de la Règle d’or dans les religions

Je vais vous communiquer rapidement quelques citations pour vous éclairer sur cette Règle d’or. Elles viennent de René Dubos, le scientifique franco-américain qui a pris la peine de recueillir les différentes versions du message altruiste universel : Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais…

  • Chrétienté : " Ainsi, tout ce que vous désirez que les autres fassent pour vous, faites-le vous-même pour eux : voilà la Loi et les Prophètes. " (Mathieu, 7, 12)
  • Judaïsme : " Ce que tu tiens pour haïssable, ne le fais pas à ton prochain. C’est toute la Loi; le reste n’est que commentaires. " (Talmud, Sabbat, 31a)
  • Brahmanisme : " Telle est la somme du devoir : ne pas faire aux autres ce qui, à toi, te ferait du mal. " (Mahabharata, 5, 1517)
  • Bouddhisme : " Ne blesse pas autrui de la manière qui te blesserait. " (Udana-Varga, 5, 18)
  • Confucianisme : " Voici certainement la maxime d’amour : ne pas faire aux autres ce que l’on ne veut pas qu’ils nous fassent " (Analectes, 15, 23)
  • Islam : " Nul de vous n’est un croyant s’il ne désire pour son frère ce qu’il désire pour lui-même. " (Sunnah) – Je pense que le mot frère ici est pris dans un sens très étroit par certaines personnes, mais c’est au sens humain qu’il faut l’entendre, ou qu’il faudrait l’entendre.
  • Taoïsme : " Considère que ton voisin gagne ton pain, et que ton voisin perd ce que tu perds. " (T'ai Shanhg Kan Ying Pien) – C’est toujours rempli d’images et de métaphores ce qu’on trouve dans le taoïsme; l’esprit du Tao est poétique.
  • Zoroastrisme : " La nature seule est bonne qui se réprime pour ne point faire à autrui ce qui ne serait pas bon pour elle. " (Dadistan-i-dinik, 94, 5) Même la nature se veut altruiste.

 

Les religions véhiculent parfois un double message qui suggère aux fidèles de se percevoir face aux autres comme un groupe d’élus possédant LA vérité…

 


  • Les croyants sont-ils plus altruistes?

J’ai trouvé sur le sujet quelques informations tripatives. Quand il s’agit de devenir de plus en plus transparent à nous-même, ça ne va pas sans ébranler certaines idées reçues. Je crois nécessaire de vous mentionner ceci avant de vous donner la réponse à cette question. Selon de nombreux chercheurs, dans des domaines différents (philosophie, psychologie, etc.) la réponse est : Non.

Je passe par-dessus une étude faite en 1950, une autre en 1960, une autre en1973, etc. pour arriver à une plus récente, effectuée en 1984 par Gordon Allport et Michael Ross, deux psychologues qui ont conclu, au contraire, que " ceux qui fréquentent l’église sont généralement plus intolérants que les autres, notamment à l’égard des groupes minoritaires ".

Dans une phase subséquente de leur recherche, les deux chercheurs ont tenté de savoir s’il était possible de prévoir les comportements, non pas à partir de la croyance mais plutôt à partir du mode de pratique religieuse : ils ont pu établir que ceux dont l’engagement repose sur des valeurs intrinsèques (venant de l’intérieur), c'est-à-dire qui sont intéressés à ce qu’ils peuvent tirer de la religion dans la perspective d’un cheminement personnel, sont plus tolérants à l’égard des autres que ceux dont l’engagement est de nature extrinsèque, c'est-à-dire qui sont surtout attachés aux conventions religieuses.

D’autres recherches ont démontré que c’est parmi les sujets identifiés comme " proreligieux sans discernement ", c’est-à-dire ceux qui considèrent que tout ce qui concerne la religion est bon a priori, que se recrutent les plus intolérants.

Selon l’un des chercheurs, " il ressort clairement de toutes ces recherches que la croyance religieuse n’offre aucune garantie que le croyant va vivre selon la Règle d’or ". Pourquoi? Parce que les religions véhiculent parfois un double message : celui de l’altruisme, bien sûr, mais aussi celui qui suggère aux fidèles de se percevoir face aux autres comme un groupe d’élus possédant LA vérité : il y a les fidèles et les infidèles, les croyants et les non-croyants, les juifs et les non-juifs, les chrétiens, les protestants, les catholiques... C’est un peu triste mais c’est comme ça.

Un jour, le scientifique et philosophe Bertrand Russell observait : " À toutes les périodes de l’Histoire, la cruauté a été d’autant plus grande et l’état des choses d’autant plus désastreux que la religion était intense et la croyance dogmatique profondément ancrée. " Voilà quelqu’un de clair sur la question.

  
  • Le dilemme du héros : entre l’égoïsme et l’altruisme

Le premier arrêt dans ce petit voyage que l’on va faire maintenant, à partir de diverses sources qui vont nous permettre d’avoir un nouveau regard sur cette question, nous le ferons en compagnie de Joseph Campbell, ce grand mythologue qui a eu sur moi beaucoup d’influence.

 Le service aux autres dans les mythes

  
  • Les deux étapes du cheminement

Dans les enseignements traditionnels qu’on appelle parfois " ésotériques ", (ce qui n’est pas vraiment exact…), les enseignements des grandes traditions se définissent à deux niveaux :

  1. exotériques lorsqu’ils sont destinés à l’ensemble de la communauté;
  2. ésotériques quand ils s’adressent à des individus dont la démarche est plus absolue.

Pour ce qui est du service aux autres, de l’altruisme, l’enseignement a deux niveaux qui correspondent à l’éveil de la compassion en deux étapes :

  1. Exotériques, ces enseignements portent sur l’acceptation de l’autre dans sa différence. C’est la première étape de l’éveil de la compassion : les autres sont différents, je dois les accepter comme ils sont. Je veux parler ici de la tolérance à l’égard de ce qui est autre – ceux d’une autre race, qui parlent une autre langue, ou qui appartiennent à l’autre sexe –, et à l’égard de ceux qui pensent et agissent autrement – dont les valeurs sont non seulement différentes mais parfois opposées.
  2. Le respect des autres comporte une dimension sociale,
    puisqu’il favorise la paix et l’harmonie sociale.

    On constate que les maîtres ont eu le souci de définir des préceptes qui permettent de mieux vivre en société. Il y a une bonne partie des règles dites religieuses qui sont en fait des règles qui nous apprennent comment vivre en société. C’est donc au niveau exotérique que se définissent les enseignements véhiculés par la plupart des grandes religions.

  3. Au niveau exotérique, les enseignements portent sur la reconnaissance de l’autre considéré comme identique à soi, et ultimement, identique au Tout : c’est la seconde étape de l’éveil à la compassion.

D’abord accepter les autres parce qu’ils sont différents,
puis ensuite les accepter parce qu’on réalise qu’ils sont pareils à soi,
qu’ils appartiennent à la même conscience.

Évidemment, il faut savoir que les croyances tendent à diviser, alors que l’expérience unifie. Parce que les croyances, religieuses par exemple, peuvent être diverses, tandis que l’expérience, au sens spirituel du terme, est la même pour tous.

Revenons à Joseph Campbell, mon mythologue favori entre tous, bien que je n’en fréquente pas tellement, je vous dirai [rires].

 

" Que ce soit pour une autre personne ou une créature, et que l’on réalise que l’autre est soi, nous sommes des êtres qui participons de la même vie. "

 


  • L’évolution vers la compassion

Dans un entretien avec Bill Moyers, Campbell lui demande : " Vous connaissez cette idée selon laquelle l’évolution de la conscience se produit à travers différents centres d’énergie correspondant à des stades d’expérience qui sont autant d’archétypes? " (Il se réfère aux fameux chakras.) Puis, répondant à sa question, il développe son idée.

" Cette évolution commence par les expériences animales élémentaires de fin de possession, elles se poursuivent avec l’expression sexuelle pour ensuite se manifester par une forme ou une autre de contrôle au plan physique. Ce sont, jusque là, autant de stades d’expérience qui peuvent se ramener à la recherche et à l’exercice du pouvoir ", affirme Campbell avant d’expliquer que, des sept chakras, trois vont beaucoup dans le sens physique, alors que les quatre autres sont beaucoup plus d’ordre psychique (ou spirituel) et vont dans le sens de l’ouverture et de la compassion.

" À la faveur de l’évolution de la conscience, poursuit le mythologue, l’on parvient à éveiller le centre correspondant au cœur, là où le sentiment de compassion se manifeste. Que ce soit pour une autre personne ou une créature, et que l’on réalise que l’autre est soi, nous sommes des êtres qui participons de la même vie. On franchit alors une toute nouvelle étape. Cette ouverture du cœur est parfois évoquée dans les grands mythes par la naissance virginale, car elle correspond à la naissance à la vie spirituelle pour un être qui, jusque-là, n’était qu’un animal vivant pour des objets physiques tels que la santé, la reproduction, le pouvoir et un peu de plaisir.

  

Les trois premiers chakras sont :

  • 1. le chakra de l’instinct de conservation du territoire;
  • 2. le chakra de l’instinct de reproduction et du plaisir;
  • 3. le chakra du pouvoir qui correspond au plexus solaire;
  • 4. le chakra qui correspond au cœur, aux émotions, aux passions et lorsqu’il est éveillé, à la compassion

Le plus difficile à éveiller selon les maîtres,

c’est bien celui du cœur, celui de la compassion.

Mais c’est la grande clé de l’évolution spirituelle.


  


" Avec l’éveil de la compassion, poursuit Campbell, on parvient à quelque chose d’entièrement différent car l’expérience du sentiment de compassion, voir d’identité avec un autre, ou encore l’expérience de quelque principe qui transcende l’ego – principe qui s’impose tout à coup comme une valeur qui doit être honorée et servie – marque le commencement une fois pour toutes de l’expérience et de la façon de vivre proprement spirituelle. Cette prise de conscience inspire même, dans certains cas, une quête qui va se poursuivre toute la vie, en vue de parvenir à s’identifier consciemment à cet Un qui comprend tous les êtres et dont toutes les formes temporelles sont autant de reflets. "

Campbell terminait cet exposé en disant :

" Je crois que la compassion est l’expérience spirituelle fondamentale et qu’à moins que ce sentiment ne se manifeste, il n’y a rien que l’on ait. "

Ça peut paraître sévère mais à travers toutes les lectures que j’ai faites, je suis arrivé à la même conclusion.

  
  • De l’ego à l’exo : la voie du cœur

Si on examine les choses avec une certaine rigueur, on se rend compte que l’on doit faire la part des choses soi-même. Si vous poursuivez un cheminement et qu’il ne paraît s’intéresser qu’à vous, qu’à vos intérêts, etc., c’est un renflement de l’ego et de l’individualisme au mauvais sens du terme. Il faut alors faire attention parce que c’est l’éveil à la compassion, et cela seul, qui ouvre la porte à une véritable évolution au plan spirituel.

Imaginez deux pôles : en bas, il y a le pôle de l’instinct avec les trois premiers chakras, un quatrième au centre, et les trois autres au-dessus. Et le moyen de relier les deux pôles de l’être que sont l’instinct en bas et l’intuition en haut se trouve dans l’éveil du quatrième chakra, central : le cœur, le cœur qui doit devenir conscient. Autrement dit, s’ouvrir à la compassion, c’est cette ouverture qui permet de passer du niveau de conscience correspondant aux chakras inférieurs à celui des chakras supérieurs.

Du point de vue de la psychologie occidentale, on peut dire que les chakras supérieurs correspondent en gros à la psychologie humaniste et que, au fur et à mesure que la conscience s’élève, ils correspondent à celui de la psychologie transpersonnelle.

Cette étape de l’évolution que représente l’éveil du cœur est parfois évoquée
dans certaines religions par l’image d’une nouvelle naissance.

Dans un texte qui reprend la grille de cet exposé, Campbell explique que la grille des chakras représente en fait un ensemble dont tous les éléments sont en interaction : il faut donc en avoir une vision globale et non linéaire. On n’est pas à un niveau seulement, mais à tous les niveaux à la fois.

Comment éveiller (le quatrième chakra) le cœur?

En s’ouvrant aux autres, tout simplement.

  
  • Mise au point sur la compassion

La compassion c’est une bibitte qui est assez difficile à saisir. Tout d’abord, il faut faire une différence entre l’émotion et le sentiment. La compassion est un sentiment et non pas une émotion. On dit qu’il faut écarter les motivations qui ressortent de l’altruisme de comportement.

  

" Un sentiment, c’est une conscience plus ou moins claire, une connaissance comportant des éléments affectifs et intuitifs et non pas une réaction affective, en général intense, se manifestant par divers troubles surtout d’ordre neurovégétatif. "

J’ai trouvé cette définition dans un livre extrêmement savant qui s’appelle le Petit Robert. [rires]

  


Le sentiment suppose quelque chose d’autre que de se dire : " Oh pauvre petit Noir qui a faim! ", alors que le lendemain, vous êtes raciste quand même. Il faut qu’il y ait un raisonnement derrière ça.

  

La raison –
autre définition :

" C’est ce qui permet à l’homme de connaître, de juger et d’agir conformément à des principes. "

Le Petit Robert est un livre de référence extrêmement bien fait, il ne m’a jamais déçu. Il y a son grand frère le Quillet, également, et le grand-papa Larousse aussi. On voit, quand on compare les définitions d’un dictionnaire à l’autre que les orientations sont un peu différentes, qu’il y a des points de vue différents. Il n’y a pas de dictionnaires neutres et objectifs.

L’amour du prochain comme soi-même est justement l’un des principes universels

 

 

Je parle de raison parce qu’elle intervient dans la compassion : c’est ce qui permet à l’homme de juger et d’agir conformément à des principes. L’amour du prochain comme soi-même est justement l’un des principes universels qu’on retrouve dans l’enseignement de toutes les grandes traditions et les grandes écoles que regroupe la philosophie universelle, éternelle.

 

  


Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.