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Émission du lundi 13 avril 1998
Rediffusée le lundi 24 avril 2000
 

La violence chez les jeunes


voir : Mr Hyde


La violence chez les jeunes paraît augmenter. J'avais, quant à moi,  la conviction que, malgré les apparences, la violence au contraire diminuait.
Mais je constate maintenant que depuis la fin des années 1970, on assiste à un regain de violence physique.

Le taux de meurtres et d’assassinats dans les années 1990 est revenu à ce qu'il était entre 1851 et 1860. Ce qui veut dire que la violence aurait effectivement diminué pendant un certain temps pour finalement prendre de plus en plus d'importance. On assisterait donc, aujourd’hui, à un regain de la violence.

Les facteurs ? En plus des facteurs sociaux traditionnellement avancés pour expliquer les comportements violents, on évoque aussi, de plus en plus, l’existence d'un matériau biologique. Mais sur ce point, il faut être prudent...

Il existe, chez l'être humain, une plasticité cérébrale qui a pour effet que la socialisation, finalement, agit comme correctif. La socialisation. Peut-être bien que les jeunes qui donnent dans la violence ne sont pas correctement socialisés. Le correctif, c'est le milieu qui, à un moment, l'exerce. On parle donc, d’une part, de l’existence d’un taux de sérotonine qui active chez certains la violence, mais par ailleurs de la socialisation qui agit comme correctif à cette tendance. Il faut considérer les deux aspects à la fois, c'est-à-dire s'entraîner comme le suggère Edgar Morin, à une pensée complexe.

 

 


   

Charles TAYLOR


   
D'après :
TAYLOR, Charles 
Les sources du moi. La formation de l'identité moderne
,
 
 Éd. Boréal
Québec, 1998.

Charles Taylor

 

J’ai eu le plaisir de parler à quelques reprises de Charles Taylor, philosophe canadien, québécois, montréalais, professeur à l'Université McGill,qui vient enfin de publier, en français, son ouvrage majeur intitulé : Les Sources du Moi. La formation de l'identité moderne.

Après les éditions anglaise, allemande, espagnole et italienne, la France et le Québec ont enfin publié une traduction française. C'est en fait une coédition de Boréal pour le Canada et Les Éditions du Seuil pour le reste du monde, de l’ouvrage original publié sous le titre : Sources of the Self The Making of the Modern Identity. Considéré comme l'ouvrage-maître du philosophe Charles Taylor. Dans ce livre, il retrace la genèse et le développement de l'identité moderne.

Parfaitement bilingue, il a été boursier Rhodes avant d’enseigner à Oxford pendant cinq ans sa théorie sociale et politique. À son retour au Canada, Charles Taylor a repris du service à l'Université McGill. Il est aussi l'un des fondateurs, il y a trente ans, du Nouveau Parti Démocratique. Associé au monde politique canadien et québécois, il a été conseiller spécial du Gouvernement du Québec en matière linguistique.




D'après :

TAYLOR, Charles 
Grandeur et misère de la modernité,
 
Québec 1992, Éd. Bellarmin,
coll. " L'essentiel ", 152p.

 


Richard Rorty, superstar de la philosophie aux États-Unis
(c'est curieux de parler de superstar de la philosophie ! Mais c'est comme ça : on vit dans un monde comme ça!) écrit à propos de Charles Taylor :

« Il compte parmi la douzaine de philosophes les plus importants qui écrivent aujourd'hui quelque part dans le monde. Ce qui est beaucoup. Bien que lui-même se considère plutôt comme un marginal dans l'univers de la philosophie. »

Un de ses ouvrages Grandeur et misère de la modernité, dont je vous ai déjà parlé, porte sur l'éthique de l’authenticité. Être vrai à soi-même. On y retrouve le conseil de Polonius à son fils, le matin de son départ en voyage avec Hamlet :

" To ownself be thrue ".

Sois sincère à toi-même.

Ce que nous devons souhaiter pour chacun comme pour soi (la traduction libre est de moi).

À un moment, Taylor a obtenu un très grand succès de librairie pour un ouvrage de réflexion dans lequel il définit ce qu'il croit être un puissant idéal moral, un modèle, un objectif, un principe qu'on doit véhiculer dans sa vie.

«Il y a une façon d'être humain qui est ma façon. Si je n'agis en fonction de cet idéal, de cette voie personnelle, je passe à côté de ma vie, de ce que représente pour moi être humain. »

Dans un autre ouvrage, il parle du conformisme, de « ceux qui s'efforcent d'être eux-mêmes... comme tout le monde! » [Rires...]

Il accorde par ailleurs une très grande importance à l'identité collective, à la citoyenneté, à la nationalité. Il a été actif en politique et il suggère d'ailleurs une participation active à la vie politique, afin de trouver dans cet engagement une source de satisfaction. Il faut être vrai par rapport à soi, authentique : se forger ses propres opinions sur ce qui est bien et vivre en fonction de ses valeurs personnelles, mais, en même temps, reconnaître la culture que l'on partage avec d'autres. Les objectifs communs d'une citoyenneté active comme dans l'engagement à combattre la catastrophe écologique qui nous menace.

D'après :
TAYLOR, Charles. Multiculturalisme, Différence et démocratie, France, Aubier,1994,139p.
Un autre de ses ouvrages, paru il y a quelques années, portait sur le multiculturalisme : Multiculturalism and The politics of recognition; en français: Multiculturalisme, différence et démocratie.

Les critiques disent de cet ouvrage que Taylor est parvenu par sa lucidité et la clarté de sa prose, à rendre raisonnable et juste la demande des Québécois d'être reconnus comme société distincte, comme une affaire de survivance culturelle. Ce qui ne l'empêche pas d'être, quant à lui, fédéraliste mais avec une vision large.

J'ai été épaté par la lecture de certains articles et de la façon dont ont été menées certaines interviews, à l’occasion de la parution chez Boréal du plus récent ouvrage de Taylor. Je pense en particulier à un portrait qu'a fait de lui Stéphane Baillargeon dans Le Devoir, samedi et dimanche les 4 et 5 avril 98.Qui est tout à fait remarquable, dans lequel on trouve quelques éclaircissements intéressants sur son œuvre.

Taylor travaille dans la perspective d'une longue continuité historique, rappelle Baillargeon. Il est contre l'idée de la rupture que favorise beaucoup les prophètes actuels du postmodernisme. Il est donc plutôt partisan de la longue durée : « On ne peut juger de la valeur d'un temps uniquement par ses déviations et pour vraiment parer aux dangers de notre époque, il faut comprendre notre situation dans toute sa complexité. » Cette position, commente Baillargeon, en équilibre constant entre le noir et le blanc, entre une multitude de disciplines, entre la continuité et la rupture, entre la grandeur et la misère de la modernité, Charles Taylor l'attribue en partie à sa propre situation sociale, à sa propre origine biculturelle, francophone et anglophone à Montréal, au Québec, au Canada. Il dit, à propos de la marche de l'humanité:

 « Sous le signe de ma pluralité personnelle et de la pluralité de ma société. Quand on vient de là, il est difficile de croire en l'unicité de la vocation humaine, en une seule voie, un seul chemin pour tous... »

N’ayant pas encore eu le temps de lire, de traverser l’ouvrage de Taylor qui vient de paraître, je me suis plongé dans Grandeur et misère de la modernité.

« Mon propos portera sur certains malaises de la modernité, j'entends par-là des traits caractéristiques de la culture et de la société contemporaines que les gens perçoivent comme un recul ou une décadence, en dépit du progrès de notre civilisation. »

Les trois causes de malaises dans notre société sont : l'individualisme, le désenchantement du monde et la perte de la liberté, dans une société techno-industrielle. À propos de l’individualisme, Taylor rappelle qu’on l’emploie dans deux sens différents :

L'un, représente une idée morale; l'autre un phénomène anormal qui ressemblerait à ce que nous entendons par égoïsme.

« Il est évidemment catastrophique de confondre ces deux sortes d'individualisme qui ont des causes et des conséquences complètement différentes. [...] Bien sûr l'individualisme désigne ce que plusieurs considèrent comme la plus belle conquête de la modernité. Nous vivons dans un monde où les gens peuvent choisir leur mode de vie, agir conformément à leurs convictions, en somme maîtriser leur existence d'une foule de façons dont nos ancêtres n'avaient aucune idée. Désormais, notre système judiciaire protège ces droits [...] Très peu de gens renonceraient à cette conquête. Certains pensent même qu'elle n'est pas tout à fait achevée. »

Il revient plus loin sur ce malaise « qui a refait surface récemment sous la forme d'inquiétudes au sujet des fruits de la société permissive qui a entraîné la généralisation du narcissisme : le sentiment que la vie a été aplatie, rétrécie par un souci de soi démesuré, réapparu sous des formes spécifiques de la culture contemporaine, le renflement de soi. »

Charles Taylor parle également de la primauté de la raison instrumentale.

Qu'est-ce qu'il entend par raison instrumentale ? La rationalité que nous utilisons lorsque nous évaluons les moyens les plus simples de parvenir à une fin donnée, l'efficacité maximale, la plus grande productivité comme mesure de la réussite?

Je ne peux pas m'empêcher de penser à Bertrand Russel qui disait : « Si tous les généraux avaient été efficaces, où en serions-nous ? » [Rires]

Puis il s'inquiète de ce que la raison instrumentale n'a pas seulement élargi son domaine propre mais qu'elle menace de prendre entièrement possession de nos vies. « Nous craignons que des décisions, qui devraient être soumises à d'autres critères, ne soient prises qu’en termes d'efficacité ou en fonction d'un rapport entre coûts et bénéfices et que les fins qui devraient éclairer nos vies ne soient éclipsées par le désir d'accroître au maximum la productivité. »

Il aborde aussi la question de l’écologie :

« ...du recours aux exigences de la croissance économique pour justifier la répartition très inégale des biens et des revenus, et de la façon dont ces mêmes exigences nous rendent insensibles aux besoins de l'environnement au point de nous mener peut-être au désastre. »

II parle également de l'extrême difficulté que nous éprouvons à faire face aux menaces écologiques qui pèsent sur nos vies, comme l'amincissement de la couche d'ozone.

Quand on songe à la façon dont la planification sociale dans des domaines aussi critiques que l'évaluation des risques est soumise aux calculs grotesques d'un rapport entre coûts et bénéfices, lesquels affectent une valeur monétaire à la vie humaine!

Puis le troisième malaise :

La perte de la liberté dans une société techno-industrielle.  

« On peut penser qu'une société fondée sur la seule raison instrumentale menace les libertés tant individuelles que collectives parce que ce ne sont pas seulement nos décisions sociales qu'elles modèlent. On a bien du mal à maintenir un style de vie individuel contre le courant. [...] Les institutions, les structures de la société techno-industrielle restreignent considérablement nos choix. Elles forcent les sociétés autant que les individus à donner à la raison instrumentale un poids que nous ne lui accorderions jamais dans un débat moral, qui pourrait se révéler extrêmement destructeur. »

 


   
Henri Laborit

Les antidépresseurs


J'ai sous les yeux une photo d'
Henri Laborit jeune, à l'époque ou il était encore chirurgien (je l'aimais mieux plus vieux) et qu'il a découvert le premier psychotrope, en testant des molécules sur des patients qu'il opérait. Ça s'est passé au début d'une ère nouvelle, pour la psychiatrie en tous les cas, en 1952: la découverte du premier psychotrope.

« Ensuite les trouvailles se sont succédées: neuroleptique, les anxiolytiques, les antidépresseurs régulateurs de l'humeur. En améliorant le confort de la majorité des patients et en limitant la durée des troubles, ces médicaments ont totalement transformé la pratique de la psychiatrie. »

voir :  
La force de guérir

 

 

D'après :
ZARIFIAN, Édouard 
La recherche
no 280. Octobre 1995, p.73.

Édouard Zarifian, professeur de psychiatrie et de psychologie médicale, chef de service au centre Esquirol en France, a écrit plusieurs ouvrages très importants dans lesquels il a abordé cette question des médicaments, des "pas-médicaments", de l'abus des médicaments, de ce qu'on peut attendre des médicaments, etc.

Il dira par exemple que, contrairement à certains espoirs, ces découvertes n'ont cependant pas apporté grand chose à la compréhension des causes des troubles mentaux. Il rappelle que les psychotropes visent en somme les symptômes et non pas la cause des troubles mentaux. Ils ont aussi généré de nouveaux problèmes reliés aux représentations mentales que patients et médecins se font des psychotropes et de leurs effets.

Il accorde une très grande importance à l'effet placebo et Il en fait état quand il dit que : « Le pourcentage des patients chez lesquels les antidépresseurs sont efficaces atteint mais ne dépasse pas 70 %. Ce sont des choses dont on n'entend pas souvent parler mais selon les symptômes et les circonstances, l'effet placebo peut atteindre de 30 à 60 % d'effet thérapeutique et parfois même davantage. »

L'effet placebo : vous avez un sorcier dans la tête qui peut vous aider à guérir.

Les dimensions de l'être selon Zarifian

La première dimension de l'être est biologique, le cerveau est le siège de tous les outils nécessaires à la vie relationnelle. Une partie du déterminisme des troubles psychiques est à rechercher dans ce registre. Peut-être s'agit-il d'une vulnérabilité génétiquement déterminée qui rend certains sujets plus sensibles que d'autres aux épreuves existentielles qu'ils traversent. Les caractéristiques de cette vulnérabilité entraînent une forme d'expression particulière dans le registre de l'anxiété, de l'humeur ou de la création délirante.

La deuxième dimension est strictement individuelle. Elle concerne le sens que le sujet donne à ses symptômes, aux sentiments qu'il a de son identité et à la manière dont il vit sa relation avec les autres. Ce domaine psychologique intéresse le champ des psychothérapies.

La troisième dimension, c'est le contexte dans lequel évolue l'individu. Contexte fait des relations qu'il tisse avec son entourage. Il s'agit d'une interaction continue avec les autres. Le même événement est vécu comme une gratification ou une frustration en fonction du psychisme de la personne [...] Le gène du mal-être existentiel sera beaucoup plus difficile à trouver. On empêchera jamais l'homme de s'essayer de conquérir le bonheur, même s'il lui faut pour cela voler aux dieux le nectar et l'ambroisie.

 


Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.