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Émission du jeudi 16 avril 1998

 

 

D'après :

" Demain la terre ", Le nouvel Observateur, Hors-Série N° 11

" La soif de Dieu ", Le nouvel Observateur
Éd. Hors-Série, N° 28

" La quête des origines ",
Le nouvel Observateur,
Éd. Hors-Série, N° 31

 

 

L’intérêt soudain pour la philosophie tient sans doute du désir de mieux comprendre qui on est et l’Univers dans lequel on vit.

 

 

Les grandes questions de la PHILO

Je vous ai parlé à plusieurs reprises au cours des dernières années du Nouvel Observateur; un magazine hebdomadaire français qui, à l’occasion, nous propose des numéros Hors série qui sont toujours de très grande qualité : " Demain la terre ", est entièrement consacré à l’écologie, alors que " La soif de Dieu " et " La quête des origines " s'intéresse à l’évolution.

Voici que vient de paraître le plus récent numéro sous le titre " Les grandes questions de la philo " avec entre autres André Comte-Sponville, Edgar Morin, Jean Daniel et parmi les anciens : Nietzsche, Platon, Pascal, Rousseau, Spinoza, etc.

Depuis quelques années, on assiste à une renaissance de la philosophie, ce qui, en un sens, est très inattendu. J’ai déjà fait état de ce phénomène à plusieurs reprises. La question qu’il soulève est de savoir à quoi peut bien servir aujourd’hui la philosophie? Et de quoi tient-elle lieu?

Sans doute tient-elle lieu en particulier des idéologies qui ont " craqué " : l’idéologie communiste et même socialiste […] Et peut-être même peut-on dire que l’idéologie que représente la psychologie a aussi craqué, en ce sens que, pendant des années, on s’est volontiers tourné vers la psychologie pour trouver la solution à nos problèmes. [J’ai pris encore ici quelques guillemets dans le sac à guillemets du professeur Hubert Reeves qui nous a fait cadeau un jour d’un sac de guillemets, et qui m’a dit : " Ça va vous aider Languirand, ça allège un peu la conversation, surtout quand on doit utiliser des termes pour lesquels on n’a pas de définition scientifique valable. ".

On croyait que la psychologie allait répondre à de nombreuses questions et on se disait que, la thérapie, l’examen de soi, le nettoyage de ses " bibittes ", tout ça allait permettre de répondre aux questions qu’on se posait mais sans que la psychologie réponde vraiment à nos attentes. L’intérêt soudain pour la philosophie tient sans doute du désir de mieux comprendre qui on est et l’Univers dans lequel on vit. C’est à ça, finalement, que sert la philosophie : vivre mieux, être mieux et plus heureux.

Expliquant la démarche qui a inspiré la conception de ce numéro hors-série, le rédacteur en chef écrit : " Qu’est-ce à dire, sinon que nous les aurons aidés à surmonter la peur de connaître, la peur de penser par soi-même? " Car c’est bien à quoi sert aussi la philosophie : à connaître et à apprendre à penser par soi-même.

  

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D'après :

" Depuis quand le progrès est-il devenu fou? " Le nouvel Observateur Éd. Hors-Série, N° 32

 

Le progrès

Ce siècle n’aurait duré que de 1918 à 1968, est-ce possible? Ce serait donc un siècle qui n’aurait duré qu’un demi-siècle! C’est qu’on trouve des penseurs qui estiment que le siècle n’a vraiment commencé qu’après la première Grande Guerre (1914 –1918); alors que d’autres estiment qu’il s’est terminé en 1945 avec les explosions d’Hiroshima et de Nagasaki. Ce qui donnerait, en effet, un siècle d’une cinquantaine d’années de ce point de vue là.

Tout ce raisonnement pour en venir à parler de la notion de progrès, à partir d’un article de l’historien français, Jacques Julliard intitulé " Depuis quand le progrès est-il devenu fou? ". C’est en effet une bonne question...  " Depuis quand avons-nous cessé de croire au progrès comme les hommes du 19e siècle? " Puis il parle des grands prêtres de la religion du progrès que furent  Auguste Comte et Marx, Saint-Simon et Renan, Victor Hugo et Michelet : " Tous croient que la science, appuyée sur la technique, ouvre une ère de bonheur pour le genre humain. À la fin du 18e déjà, Condorcet, le grand prophète du progrès, avait décrit dans des pages demeurées classiques de son Tableau les dix étapes de cette avancée triomphale de l’humanité vers la science, la sagesse et le bonheur. " Ces penseurs estimaient, en fait, ainsi que le rappelle Julliard, que les progrès allaient " dissiper les deux fléaux du genre humain, la bêtise et la méchanceté ".

" Et puis, tout à coup, [c’est la] plongée brutale dans la barbarie ancestrale que l’on nomme la Grande Guerre. […] Moins de 15 ans après l’armistice qui ne résout rien et le traité de Versailles qui complique tout, Hitler survient, qui porte le coup de grâce à la religion du 19e siècle  (religion de la science et du positivisme et de ce qui devait être)Que le pays de Goethe, de Beethoven et d’Einstein soit aussi l’inventeur de Dachau et d’Auschwitz, voilà qui vient ruiner les fondements du nouvel évangile prêché par Condorcet, selon lequel le progrès scientifique et technique allait assurer non seulement le bien-être de l’humanité, mais encore son amendement moral. " Allô le Rwanda, allô la Bosnie, allô le monde!

Pourquoi est-ce si grave, si important cette rechute dans la barbarie? " Parce que cette déshumanisation est le fait d’une des nations les plus modernes et les plus civilisées de la planète. […] Que la croyance au progrès, c’est-à-dire à l’idée du perfectionnement infini de l’espèce humaine, se soit effondrée, en un mot que la religion du progrès, religion civique, religion de substitution, équivalent moral du christianisme dans un monde postchrétien, ait cessé d’avoir cours, et voilà l’humanité définitivement athée. Athée de tout : athée de l’avenir, athée de l’idée de Bien et peut-être athée d’elle-même.

C’est à ce point précis que nous en sommes aujourd’hui. Certes, le progrès matériel, fruit de la science et de la technique, est toujours là, et même plus que jamais. Il bouleverse le monde entier, et pas seulement l’Occident, qui l’a conçu et engendré sous sa forme moderne. Il met en cause les religions et les idéologies, les croyances et les genres de vie. Seulement […] le progrès a changé de statut. De solution, il est devenu problème. "

Cela dit, il est évident que le niveau de vie moyen a augmenté, que les inégalités diminuent, que l’espérance de vie s’allonge. Alors quoi?

" En revanche, écrit Julliard, nous avons renoncé à l’idée que ce progrès matériel et même social puisse à lui seul sécréter un monde nouveau, et à plus forte raison un homme nouveau. " Et plus loin, il enfonce le clou : Mais surtout, nous n’osons pas imaginer un progrès moral de l’humanité reposant sur une amélioration des conditions d’existence. "

  

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D'après :

OGIEN, Ruwen.
Le nouvel Observateur,
Hors-Série N° 32.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Finalement, toutes ces distinctions n’ont pour seule fonction que de trouver des excuses à nos actions déplorables

 

 

La responsabilité

L’idée de responsabilité pourrait sans doute nous inspirer. Être responsable signifie : " être la cause de ". Mais peut-on être responsable des actes que nous n’avons pas engagés volontairement ou consciemment ? " Belle question que se pose Ruwen Ogien, lui aussi philosophe.

R. Ogien suggère une définition de la responsabilité : Capacité de prendre une décision sans en référer préalablement à une autorité supérieure; fait d’être à l’origine d’un dommage ou d’en supporter les conséquences; obligation de réparer une faute, de remplir une charge, un engagement. "

" Ceux qui cherchent du côté de la philosophie quelques clartés sur le sujet de la responsabilité risquent d’être déçus, écrivait-il dans le Hors-Série N° 32 du Nouvel Observateur. À la lumière si l’on peut dire des réflexions philosophiques, il n’est pas impossible de conclure que nous sommes, en un sens, responsables de tous et de tout et, en un autre sens, de personne et de rien. " La vérité doit se situer quelque part entre les deux.

" Autrement dit, notre responsabilité serait à la fois illimitée et inexistante. Évidemment, ce type de conclusion dite " aporétique " (dont les philosophes sont généralement très fiers), ne peut pas être d’un grand secours lorsque nous voulons donner une direction à nos jugements (moraux et autres) dans toutes sortes de cas difficiles ou embarrassants : des crimes de guerre aux négligences des pouvoirs publics en matière de santé, en passant par des problèmes un peu moins scandaleux mais non moins difficiles (ceux qui concernent, par exemple, les dommages causés par les animaux domestiques, les immeubles en ruine, les avalanches, les explosions d'avions en plein vol. "

C’est ce que j’apprécie dans l’approche de ces philosophes : d’aller chercher la philosophie dans leurs interrogations, leurs réflexions les plus profondes et de la ramener à un niveau où elle devient non seulement accessible mais une grille de référence utile. Quant on parle par exemple de crime de guerre, de négligence en matière de santé, la notion de responsabilité devient extrêmement importante.

" Dans tous ces cas, ce qui justifie, partiellement au moins, nos jugements, c’est toute une série de distinction entre ce qui est plus ou moins voulu et ce qui ne l’est apparemment pas, entre ce qui est plus ou moins su et ce qui ne l’est probablement pas, entre ce qui est accompli sous l’effet d’une contrainte et ce qui l’est manifestement moins. " 

Il faut s’entraîner à la pensée complexe suggère Edgar Morin. C’est ce que je me rappelais en prenant connaissance de cet article sur la hilosophie.

" Il serait absurde ou dérisoire d’essayer d’annuler ou de neutraliser toutes ces distinctions en les noyant dans des déclarations pompeuses ou générales telles que : Finalement, toutes ces distinctions n’ont aucune importance, car rien de ce qui arrive ne dépend de nous; en réalité, notre responsabilité est complètement illusoire. Ou : Finalement, toutes ces distinctions n’ont pour seule fonction que de trouver des excuses à nos actions déplorables; en réalité, toutes ces excuses sont vaines et notre responsabilité est absolument illimitée.

Mais c’est exactement le genre d’affirmations que nous risquons de trouver chez les philosophes. Dès qu’ils s’embarquent dans une discussion qui touche, de près ou de loin, la question de la responsabilité, certains d’entre eux semblent saisis d’une sorte de panique métaphysique. Ils disqualifient ces distinctions qui nous importent sous le prétexte qu’elles sont naïves ou superficielles, au nom de considérations qu’ils jugent sûrement profondes, mais qui sont surtout incroyablement réductrices, en ce sens qu’elles éliminent, sans justification solide, un certain niveau de réalité particulièrement significatif.

Pourtant, les philosophes disposent de ressources suffisantes pour calmer un peu cette panique. Parmi ces ressources, il y a, d'abord, l'analyse du langage, laquelle permet de mettre en évidence les différentes significations usuelles des termes comme " responsable " et " responsabilité ", ainsi que les confusions philosophiques dont l’origine se trouve, précisément, dans une sorte de manipulation de ces différentes significations. "

On peut remettre la responsabilité en question " pour soutenir qu'il était injuste ou irrationnel d’imputer à qui ce soit une responsabilité pour autre chose que ses actions conscientes et volontaires, c’est-à-dire pour autre chose que ce qui dépend de lui. (On pense à Épictète.) Toute la question, bien sûr, est de savoir s’il existe des critères décisifs pour distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas (ou entre ce que nous faisons et ce qui nous arrive). Or c’est précisément l’idée qu’il serait possible de trouver des critères de ce genre que les défenseurs de la responsabilité illimitée semblent exclure. D’après eux, il est absurde d’opposer l’illusion de la responsabilité personnelle à l’égard de ses actions pour nier la valeur morale des responsabilités collective ou négative. "

  

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